De même qu'au temps du roi Henri IV, selon Sully, labourage et pâturage était les deux mamelles de la France, de même aujourd'hui l'ordre social dans les sociétés économiquement développées, notamment la nôtre, repose sur deux piliers. L'un de ces piliers est l'obscurantisme. Pour qu'un ordre stable puisse exister, pour que les populations soient soumises et passives, il est indispensable qu'elles soient ignorantes. Mais l'ignorance à elle seule ne suffit pas au maintien de l'ordre. Il y faut un second pilier, un second fondement que nous pouvons désigner par des termes tels que le bien-être, le confort matériel ou le niveau de vie.
Une des caractéristiques des sociétés économiquement développées, notamment en Europe et en Amérique du Nord, est que le niveau de vie y est plus élevé que dans que dans la plupart des autres parties du monde comme l'Afrique ou l'Asie. Et c'est précisément le développement économique de ces sociétés qui leur permet d'offrir une vie plus confortable matériellement à ceux qui y résident. Ce fait est d'une extrême importance pour la compréhension des institutions politiques de ces sociétés.
Officiellement, les institutions politiques des sociétés économiquement développées reposent sur des principes rationnels dont la finalité est le bonheur commun, l'intérêt général. Et ces principes, parce qu'ils sont rationnels, parce qu'ils ont pour finalité l'intérêt général et le bonheur commun, sont acceptés par tous à l’exception de quelques extrémistes ennemis du genre humain. Il en résulte une sorte de “contrat social” qui découle d'une volonté de vivre ensemble selon des règles rationnelles, compréhensibles, explicables et expliquées, des règles qui sont de ce fait admises par tous les esprits sains et réfléchis.
La réalité est entièrement différente. Les principes n'existent pas. Ils sont purement une imposture. La croyance aux principes n'est qu'une croyance religieuse. Ce qui importe à l'individu, c'est son niveau de vie, son bien-être matériel. Les migrants qui traversent la Méditerranée au péril de leur vie ne viennent pas chercher un bulletin de vote en Europe. Ce qu'ils recherchent, c'est une vie meilleure, une existence plus confortable.
Le confort matériel que les sociétés économiquement développées dispensent à leurs membres est la clé de l'explication de la croyance aux principes. Bien sûr, les principes sont une pure imposture mais les gens y adhèrent parce que, dans le fond, ils s'en foutent. Pour eux, ce n'est pas important. La raison pour laquelle il est si facile à la puissance sociale de tromper toute la population tout le temps est que les gens consentent volontiers qu'on les trompe aussi longtemps que l'ordre social leur permet de vivre confortablement. L'ordre social des sociétés économiquement développées repose sur l'ignorance des populations, mais il ne repose que partiellement sur cette ignorance. L'obscurantisme ne se suffit pas à lui seul. Il doit être associé à un niveau de vie élevé.
Bien sûr, tout le monde ne vit pas confortablement dans les sociétés économiquement développées. Il y a aussi des pauvres, des gens qui n'ont rien, des gens qui sont à la rue. Mais, là encore, les choses sont bien faites. Moins un individu bénéficie des avantages matériels de la société, plus il est écrasé par les difficultés de son existence. Il n'a aucun moyen de s'exprimer ou de s'organiser politiquement. Il ne compte pas. C'est la raison pour laquelle, même si tous les individus ne bénéficient pas d'un niveau de vie élevé, tout se passe comme si c'était le cas. Le bien être matériel ne profite pas à tous, mais les choses se passent comme s'il profitait à tous parce que les plus démunis sont dans l'impuissance totale.
Vous demanderez peut-être : pourquoi parler de tout cela ? Quel rapport avec cette pétition ? Quel rapport avec le « men bashing » ? Quel rapport avec le féminisme ? Le rapport est simple et direct. L'obscurantisme des sociétés économiquement développées est la condition sine qua non du féminisme. Sans obscurantisme, le féminisme ne pourrait exister parce qu'il est un aspect particulier de l'obscurantisme général.