Dans son œuvre politique célébrée dans le monde entier, « Du contrat social », Rousseau recherche à quelle condition l'autorité politique, le droit de commander aux hommes, est légitime. Il exclut péremptoirement la violence (la force), appelée ironiquement le droit du plus fort, comme source de la légitimité du droit de commander :
« La force est une puissance physique ; je ne vois point quelle moralité peut résulter de ses effets. Céder à la force est un acte de nécessité, non de volonté ; c'est tout au plus un acte de prudence. En quel sens pourra-ce être un devoir ? » Du contrat social, Livre I, chap. 3.
Il en déduit que la seule source d'autorité légitime est le consentement : « Puisque aucun homme n'a d'autorité naturelle sur son semblable, et puisque la force ne produit aucun droit, restent donc les conventions pour base de toute autorité légitime parmi les hommes. » Livre I, chap. 4.
Ainsi, l'idée de consentement est au cœur de l'œuvre de Rousseau. Elle en est le socle, la clé de voûte. Elle est ce qui fait tenir l'ensemble de l'édifice.
La narration du Contrat social commence à l'époque où les hommes vivent à l'état de nature. Ils sont indépendants les uns des autres et leur liberté n'est limitée que par leurs possibilités physiques. Ils sont sans société, sans autorité et sans lois. Mais, à partir d'un certain moment, la vie à l'état de nature devient impossible. Les hommes sont contraints de s'associer pour former une société.
« Je suppose les hommes parvenus à ce point où les obstacles qui nuisent à leur conservation dans l'état de nature l'emportent par leur résistance sur les forces que chaque individu peut employer pour se maintenir dans cet état. Alors cet état primitif ne peut plus subsister et le genre humain périrait s'il ne changeait sa manière d'être. » Livre I, chap. 6.
Ils concluent par conséquent entre eux un contrat, un pacte social, « dont les clauses sont tellement déterminées par la nature de l'acte que toute modification les rendrait vaines et de nul effet. » (Livre I, chap. 6).
Réduit à son essence, le contrat se réduit aux clauses suivantes : « Chacun de nous met en commun sa personne et toute sa puissance sous la suprême direction de la volonté générale ; et nous recevons en corps chaque membre comme partie indivisible du tout.» Livre I, chap. 6.
Il y a toutefois une condition sine qua non à la validité de ce pacte. Il est indispensable que chacun des individus vivant à l'état de nature l'accepte.
« Par sa nature le pacte social exige un consentement unanime : car l'association civile est l'acte du monde le plus volontaire ; tout homme étant né libre et maître de lui-même, nul ne peut, sous quelque prétexte que ce puisse être, l'assujettir sans son aveu (sans son consentement). » Livre IV, chap. 2.
Rousseau énonce ici le principe individualiste essentiel à sa théorie du contrat social. Mais dès le paragraphe suivant il contredit apparemment ce principe en affirmant que le consentement de chaque individu au pacte n’est pas une condition de sa validité.
« Si, donc, lors du pacte, il se trouve des opposants, leur opposition n'invalide pas le contrat. » Livre IV, chap. 2.
Que signifie cette phrase, sinon que le consentement de chaque individu au pacte n'est pas une condition de sa validité ? Si les mots ont un sens affirmer que l'opposition d'un certain nombre d'individus, c'est-à-dire, pour être clair, la présence d'individus qui ont refusé de mettre leur personne et toute leur puissance sous la suprême direction de la volonté générale, n'invalide pas le contrat, c'est affirmer que le contrat est valide même sans le consentement de tous. En d'autres termes c'est indiscutablement affirmer que l'unanimité n'est pas une condition de la validité du pacte social puisque ce dernier sera valide même si un nombre plus ou moins important d'individus ont explicitement refusé d'y consentir.
Ainsi Rousseau affirme une chose et son contraire. Il affirme d'abord que l'unanimité du consentement est une condition sine qua non de la validité du pacte social parce que « tout homme étant né libre et maître de lui-même, nul ne peut, sous quelque prétexte que ce puisse être, l'assujettir sans son aveu. ». Mais il soutient ensuite l’exact contraire : l'unanimité du consentement n'est en aucune manière une condition de la validité du pacte social. Ce dernier ne sera donc pas invalidé par une éventuelle absence d'unanimité.
Il est vrai qu'après avoir affirmé que la présence d'opposants n'invalide pas le contrat, Rousseau admet que cette opposition ne sera pas sans conséquence : elle empêchera « seulement » (notez cet adverbe « seulement » qui confirme que le pacte ne sera pas invalidé par une éventuelle absence d’unanimité) que les opposants soient compris dans le pacte social.
Que veut dire Rousseau lorsqu'il affirme que les opposants ne seront pas "compris" dans le pacte social ? Il ne le dit pas explicitement (c’est fréquent chez lui), mais nous pouvons le deviner. Ce qu’il veut dire, c’est que les opposants ne seront pas assujettis aux clauses du pacte social. Ce sous-entendu lui permet de lever la contradiction entre le refus de consentement d’un certain nombre d’individus au pacte social et le principe individualiste selon lequel « tout homme étant né libre et maître de lui-même, nul ne peut, sous quelque prétexte que ce puisse être, l'assujettir sans son consentement. ». Si ceux qui ont refusé le pacte y étaient assujettis, ils seraient assujettis sans leur consentement, ce qui serait contradictoire avec l’idée que nul ne peut être assujetti sans son consentement. En déclarant qu’ils n'y seront pas "compris", Rousseau laisse à entendre qu’ils n’y seront pas assujettis. Il fait ainsi une distinction implicite (c’est fréquent chez lui) entre ceux qui accepté les clauses du pacte et ceux qui les ont refusées. Ceux qui les ont acceptées y seront compris, c'est-à-dire assujettis. Ceux qui ne les ont pas acceptées n'y seront pas compris, c'est-à-dire n’y seront pas assujettis. Cette distinction lève la contradiction avec le principe individualiste.
Cependant, si la thèse implicite que les opposants au pacte ne seront pas assujettis à ses clauses résout (peut-être) la contradiction avec le principe individualiste selon lequel nul ne peut être assujetti sans son consentement, elle ne change rien au fait que Rousseau se contredit en affirmant dans un premier temps que le pacte social, par sa nature, exige un consentement unanime, puis en expliquant en substance pourquoi il n’est pas nécessaire que le consentement au pacte soit unanime. S’il est vrai, comme Rousseau l’explique sans courage et sans franchise mais l'explique tout de même en le laissant entendre, que l’unanimité n’est pas une condition de la validité du pacte parce que ceux qui l’ont refusé n’y seront pas assujettis, pourquoi avoir commencé par affirmer le contraire ?
Nous voyons ainsi que l’affirmation que « ceux y ont refusé le pacte n'y seront pas "compris" (comprenez : assujettis) » ne change rien au fait que Rousseau affirme une chose (le pacte social exige l’unanimité pour sa validité) et son contraire (l’unanimité n’est pas nécessaire pour la validité du pacte social) dix lignes plus loin.
En conséquence, il nous est impossible de ne pas faire la constatation que l’œuvre de Rousseau renferme deux thèses implicites (c’est fréquent chez lui) inconciliables l’une avec l’autre. La première thèse dit que tous les habitants du territoire seront assujettis aux clauses du pacte social. Cette thèse est impliquée par l’affirmation que le pacte social, par sa nature, exige l’unanimité. C’est parce que les clauses du pacte social s’appliqueront à tous qu’elles doivent être acceptées par tous. La seconde thèse dit que seuls les habitants du territoire qui ont accepté les clauses du pacte social y seront assujettis. Cette thèse explique pourquoi le consentement de tous n’est pas une condition de validité des clauses du pacte social.
Un nombre incalculable d'intellectuels (philosophes, juristes, universitaires, chercheurs, historiens, essayistes, journalistes, etc.), des milliers, peut-être des dizaines de milliers, ont analysé et commenté l'œuvre de Rousseau. Parmi eux nous pouvons citer Bertrand de Jouvenel, Léon Duguit, Albert Malet, Jules Isaac, Jules Lemaitre, Raymond Carré de Malberg, Guillaume Bernard, Alexandre Monera, Voltaire, Émile Durkheim, Dominique Colas, Jean-Christophe Derathé, Jean-Marie Fataud, Marie-Christine Bartoly, Julien Laferrière, et tant d'autres encore. Il n'est pas un seul ouvrage consacré aux grandes œuvres politiques qui n'inclue un chapitre consacré au Contrat social de Rousseau, la grande œuvre politique par excellence. Mais parmi ces milliers, ces dizaines de milliers de commentateurs de l’œuvre de Rousseau, combien ont fait la remarque que Rousseau affirme que l'unanimité est une condition essentielle de la validité du pacte social et contredit cette affirmation quelques lignes plus loin, en expliquant implicitement (c’est fréquent chez lui) pourquoi elle n'en est pas une ? Combien ont fait la remarque que Du contrat social renferme deux thèses implicites inconciliables : l’une qui dit que tous les habitants du territoire seront assujettis aux clauses du pacte social tandis que l’autre dit que seuls ceux qui ont accepté les clauses du pacte social y seront soumis ? Si vous pouvez me citer ne serait-ce qu'un nom, je serais heureux de le connaître.
Les obscurantistes sont comme un nuage de sauterelles. Isolément, ils ne pèsent rien. C'est le bourdonnement cohérent de millions d'individus de la même espèce qui leur confère un pouvoir totalitaire.