Nul n’ignore que sous l'ancien régime, c'est-à-dire pendant toute la période de l'histoire de France antérieure à la révolution de 1789, le fondement de la légitimité du pouvoir royal était religieux. C’était en effet une opinion unanime que les rois qui ont gouverné la France depuis Hugues Capet tenaient leur couronne de Dieu lui-même.
« Il n’y a pas de pouvoir qui ne vienne de Dieu », écrit Saint Paul aux Romains.
Et, comme leur autorité venait de Dieu, elle était sacrée et une obéissance absolue était due au pouvoir royal, comme chacun d’entre nous l’a appris à l'école.
« L’Ancien Régime politique, c’était la royauté absolue de droit divin. Le roi ne tenait sa couronne que de Dieu et n’était responsable que devant Dieu. Son autorité ne pouvait être contrôlée ni limitée par personne sur la terre. » Malet et Isaac, Cours d’histoire p6.
Il semble que la légitimité de l’État de Nouveau régime, fondée sur une théorie différente de celle de l’Etat de droit divin, ne repose sur aucun fondement religieux. Pourtant Tocqueville observe dans La révolution et l’ancien régime que la révolution française a eu toutes les apparences d’une révolution religieuse.
« La révolution française n’a pas eu de territoire propre ; bien plus, son effet a été d’effacer en quelque sorte de la carte toutes les anciennes frontières. On l’a vue rapprocher ou diviser les hommes en dépit des lois, des traditions, des caractères, de la langue, rendant parfois ennemis des compatriotes et frères des étrangers ; ou plutôt elle a formé, au-dessus de toutes les nationalités particulières, une patrie intellectuelle commune dont les hommes de toutes les nationalités ont pu devenir les citoyens. Aussi, c’est à des révolutions religieuses qu’il faut comparer la révolution française si l’on veut se faire comprendre à l’aide de l’analogie. Tocqueville, L’ancien régime et la révolution, p105
« La révolution française est donc une révolution politique qui a opéré à la manière d’une révolution religieuse et qui a pris en quelque chose l’aspect d’une révolution religieuse. Voyez par quels traits particuliers et caractéristiques elle achève de ressembler à ces dernières : non seulement elle se répand au loin comme elles, mais comme elles, elle y pénètre par la prédication et la propagande. Une révolution politique qui inspire le prosélytisme ; qu’on prêche aussi ardemment aux étrangers qu’on l’accomplit avec passion chez soi ; considérez quel nouveau spectacle ! Parmi toutes les choses inconnues que la révolution française a montrées au monde, celle-ci est assurément la plus nouvelle. » Tocqueville, L’ancien régime et la révolution, p106
Mais Tocqueville ne se borne pas à constater que la révolution française a eu les apparences d’une révolution religieuse. Il va jusqu’à se demander si la raison de cette similitude dans les apparences ne serait pas une similitude dans les causes.
« Mais ne nous arrêtons pas là ; tâchons de pénétrer un peu plus avant et de découvrir si cette ressemblance dans les effets ne tiendrait pas à quelques ressemblances cachées dans les causes.
« Le caractère habituel des religions est de considérer l’homme en lui-même, sans s’arrêter à ce que les lois, les coutumes et les traditions d’un pays ont pu joindre de particulier à ce fonds commun. Leur but principal est de régler les rapports généraux de l’homme avec Dieu, les droits et les devoirs généraux des hommes entre eux, indépendamment de la forme des sociétés. Les règles de conduite qu’elles indiquent se rapportent moins à l’homme d’un pays ou d’un temps qu’au fils, au père, au serviteur, au maître, au prochain. Prenant ainsi leur fondement dans la nature humaine elle-même, elles peuvent être reçues également par tous les hommes et applicables partout. De là vient que les révolutions religieuses ont eu souvent de si vastes théâtres, et se sont rarement renfermées, comme les révolutions politiques, dans le territoire d’un seul peuple, ni même une seule race. Et si l’on veut envisager ce sujet encore de plus près, on trouvera que plus les religions ont eu ce caractère abstrait et général que je viens d’indiquer, plus elles se sont étendues en dépit de la différence des lois, des climats et des hommes. » Tocqueville, L’ancien régime et la révolution, p107
« La révolution française a opéré, par rapport à ce monde, précisément de la même manière que les révolutions religieuses agissent en vue de l’autre ; elle a considéré le citoyen d’une façon abstraite, en dehors de toutes les sociétés particulières, de même que les religions considèrent l’homme en général, indépendamment du pays et du temps. Elle n’a pas recherché seulement quel était le droit particulier du citoyen français, mais quels étaient les droits et les devoirs généraux des hommes en matière politique.
« C’est en remontant toujours ainsi à ce qu’il y avait de moins particulier, et pour ainsi dire de plus naturel en fait d’état social et de gouvernement, qu’elle a pu se rendre compréhensible par tous et imitable en cent endroit à la fois.
« Comme elle avait l’air de tendre à la régénération du genre humain plus encore qu’à la réforme de la France, elle a allumé une passion que, jusque-là, les révolutions politiques les plus violentes n’avaient jamais pu produire. Elle a inspiré le prosélytisme et fait naître la propagande. Par-là enfin elle a pu prendre cette air de révolution religieuse qui a tant épouvanté les contemporains ; ou plutôt elle est devenue elle-même une sorte de religion nouvelle, religion imparfaite, il est vrai, sans Dieu, sans culte et sans autre vie, mais qui néanmoins comme l’islamisme, a inondé toute la terre de ses soldats, de ses apôtres et de ses martyrs. » Tocqueville, L’ancien régime et la révolution, p107
Lorsque Tocqueville souligne le caractère abstrait des droits de l’homme, il ne dit pas autre chose que ce que les manuels scolaires enseignent (ou enseignaient autrefois) aux élèves :
« Ces droits que proclame la Constituante ne sont pas réservés aux seuls Français ; ils appartiennent à tous les hommes. Ce sont les Droits de l’Homme : tous les hommes en effet, de quelque état, de quelque race qu’ils soient, sont semblables par ce qu’ils ont en commun : la raison, la moralité, le désir du bonheur. Autant que l’individualisme et le libéralisme, le cosmopolitisme caractérise la Révolution : par son caractère absolu et universel, la Déclaration a pu devenir le programme commun aux libéraux et aux démocrates de toutes les nationalités. » Malet et Isaac, Cours d’histoire, p66.
Dans ce paragraphe, Malet et Isaac, Cours d’histoire soulignent que c’est par son caractère universel et cosmopolite que la Révolution française n’a pas eu de territoire propre, qu’elle a transcendé les nationalités. Tocqueville, cependant, va plus loin que cette remarque. Il ne se contente pas de remarquer que les droits proclamés par la Constituante appartiennent à tous les hommes, de quelque état et de quelque race qu’ils soient. Il en tire la déduction qu’en considérant le citoyen d’une façon abstraite, en dehors de toutes les sociétés particulières, la Révolution française a agi de la même manière que le christianisme, lequel considère l’homme en général, indépendamment du pays et du temps. Et que, de ce fait, la révolution française a été une révolution religieuse de forme particulière.
Ainsi, la raison pour laquelle la révolution française a opéré à la manière d’une révolution religieuse, c’est qu’elle était une révolution religieuse, de la même manière que si votre beau-frère ressemble à votre beau-frère, c’est parce qu’il est votre beau-frère. La religion de la révolution française était peut-être une religion incomplète mais, selon Tocqueville tout au moins, ce n’en était pas moins une religion.