
Dominique Scali et Geneviève Lajoie
Vendredi, 11 octobre 2024
Journal de Montréal
Pendant des années, des élèves du primaire se sont fait crier après et ont été traités de «causes perdues» par un clan de professeurs ayant imposé un climat toxique dans leur école, révèle un rapport qui amène le ministre Drainville à enquêter sur 11 enseignants.
«Des élèves des autres groupes se font interdire par leur enseignant de parler à des élèves de leur groupe, en fonction des conflits entre les enseignants.»
Il s’agit d’un des nombreux faits troublants qui se retrouvent dans un rapport d’enquête à propos de l’école primaire Bedford, qui sera rendu public vendredi.
«C’est un rapport dévastateur», résume le ministre de l’Éducation Bernard Drainville en entrevue avec Le Journal.
L’école Bedford est située en milieu très défavorisé, dans le quartier Côte-des-Neiges à Montréal. La bougie d’allumage a été un reportage du 98,5 FM diffusé en mai 2023.
L’enquête du ministère a duré six mois et nécessité l’interview de 70 personnes. Les faits examinés remontent jusqu’à 2016.
L’autisme «n’existe pas»
«Globalement, le niveau de compétence des enseignants de l’école Bedford est inquiétant», peut-on lire dans les constats.
Des matières étaient peu ou pas enseignées, comme les sciences, le cours d’éthique et culture religieuse et l’éducation à la sexualité.
Des enseignants y affirmeraient que les troubles d’apprentissage ou l’autisme n’existent pas, qu’il faut «casser» les élèves en difficulté.
Le rapport révèle que des enseignants avaient non seulement l’habitude de crier, mais aussi d’utiliser des «techniques basées sur l’humiliation», comme d’envoyer des élèves «au mur» pour les punir ou de remettre les travaux en ordre de réussite.
De nombreux jeunes auraient été privés de services éducatifs, notamment parce que des enseignants interdisaient aux autres professionnels de venir les observer en classe.
«Certains vont même jusqu’à obstruer les fenêtres» pour éviter la surveillance, rapporte-t-on.
Élèves humiliés et envoyés au mur: 11 enseignants feront l'objet d'une enquête pour climat toxique et incompétence - entrevue
«Clan majoritaire»
Au fil des ans, un «clan majoritaire» a réussi à imposer sa vision «traditionnelle» de l’éducation, excluant les enseignants qui ne partageaient pas cette vision.
Plusieurs membres de ce clan étaient d’origine maghrébine, mais la culture n’explique pas tout. Des enseignants de la même culture ont en effet résisté et tenté de dénoncer les agissements de ce clan, ajoute-t-on dans le rapport.
Le ministre Drainville a d’ailleurs réitéré ces nuances en entrevue.
En mai 2019, la direction a d’ailleurs dû envoyer une lettre invitant les enseignants à parler français dans les espaces communs de l’école.
«Ça ne devrait pas arriver», tranche M. Drainville, qui rappelle que les professeurs des écoles francophones ont un «devoir d’exemplarité».
Sur 8 ans, ni les directions qui se sont succédé, ni l’enquête d’une firme de psychologie industrielle, ni la création de comités et de formations obligatoires n’ont réglé les problèmes de climat et d’enseignement inadéquat.
Profs sur la sellette
Deux accompagnateurs du ministère seront donc dépêchés à l’école Bedford et 11 enseignants feront l’objet d’une enquête qui pourrait mener à la révocation de leur brevet d’enseignement, a annoncé le ministre.
Comment expliquer que le problème ait perduré si longtemps? «La peur des représailles», suppose M. Drainville.
Trois autres établissements du Centre de services scolaire de Montréal feront aussi l’objet de vérifications pour des enjeux similaires. Il s’agit des écoles primaires Saint-Pascal-Baylon et Bienville, ainsi que de l’école secondaire La Voie.
«Une chance qu’on a voté le projet de loi 47 qui me permet de déclencher des comités d’enquête», se félicite le ministre. Car sans cela, il lui faudrait encore attendre de recevoir des plaintes «écrites et assermentées.»
«Il faut envoyer un signal fort [...] dans toutes les écoles de Montréal et du Québec», souligne le ministre Drainville, qui incite les témoins de comportements semblables à porter plainte.
QUELQUES EXTRAITS DU RAPPORT
«Quelques interventions ont dû être effectuées pour permettre aux jeunes filles qui le souhaitaient de jouer au soccer parce que [nom caviardé] aurait mentionné que ce sport était réservé aux garçons.»
«Certains jeunes sont envoyés dans le corridor, parfois pendant des périodes considérables, sur plus d’une journée.»
«[Un enseignant] affuble certains élèves de noms peu gracieux, les traitant d’extra-terrestres par exemple.»
«Les témoignages rapportent plusieurs enseignants mentionnant que des élèves sont des causes perdues, que rien n’est possible pour eux. Ces mentions auraient été faites à d’autres enseignants, à des parents, mais aussi, parfois, directement aux élèves.»
«Pour ces enseignants, les enfants en difficulté seraient en fait des enfants faisant preuve de paresse, de caprice et ne voulant pas donner les efforts nécessaires.»
«Selon certains enseignants, le TSA [trouble du spectre de l’autisme] n’existe pas.»
«Les enseignants du clan dominant s’attendent à ce qu’aucun commentaire ni suggestion ne soit fait sur leurs pratiques, quelles qu’elles soient.»
«Dans certaines classes, l’enseignement magistral se limite à lire l’encadré qui précède les exercices dans le manuel.»
«Plusieurs membres du personnel indiquent que les élèves de l’école Bedford n’atteignent pas le niveau auquel on peut s’attendre d’élèves de leur âge.»