
Les savoirs sur l'eau potable ont été progressivement happés dans une citadelle technique dominée par la figure de l'expert technico-politique qui détermine, lui seul ou en « club », le cadre avec lequel penser la gestion de l'eau. « Vous posez mal le débat, voici comment faire », et se déroule alors sous nos yeux ébaubis la célèbre sottie de Coluche où le bouffon oublie en cours de route la question qu'il a eu l'impudence de si mal poser.
Communes ou intercommunalités, ce serait uniquement la délégation de service public (DSP, et paf, un sigle) à des multinationales qui ferait augmenter le prix de l'eau. Contre-vérité vécue au quotidien par le citoyen lambda qui constate bien, lui, que sa facture d'eau augmente malgré ses efforts pour ne pas la gaspiller, avec un abonnement supplémentaire, par exemple, par chambre d'hôte, totalement aberrant, tout cela hors emprise (connue ) de quelque multinationale que ce soit.
Dès lors qu'on transfère sans conditions préalables à une « com de com », le véritable expert, c'est lui, l'usager, et l'expertise est pour le moins rondement menée à son niveau puisqu'il lui suffit de lire la facture annoncée pour 2026. Le fait de transférer la compétence des communes aux intercommunalités n'entraîne pas forcément le passage au privé mais tout semble posé pour que cela arrive, dont ces augmentations qui nous sont annoncées dans la Drôme. L'affaire serait téléguidée par des considérations judiciaro-technocratiques instrumentalisées par les grands groupes qui lorgnent sur le fromage que les choses ne se passeraient pas autrement. Le fromage, ce sont tous les services publics, dont notre eau, qui passera bientôt devant la drogue en tête de l'économie mondiale, puis devant le pétrole.
Que le prix de l'eau soit appelé à augmenter, bien sûr, là n'est pas la question. D'autre part, décider – ou se voir imposer - une gestion publique intercommunale pour tous peut effectivement donner plus de moyens d'intervention et de mutualisation des compétences et des ressources, ce qui n'est pas inintéressant pour faire face aux pénuries d'eau plus nombreuses. En théorie. Et en effet, on peut remarquer que les communes privées d'eau qui ont du être ravitaillées ces deux derniers étés par des citernes ou des bouteilles d'eau étaient essentiellement des communes qui exerçaient elles-mêmes la compétence eau.
Mais que ce soit la mutualisation des moyens qui crée l'appel d'air auquel nous assistons est scandaleusement contradictoire avec ce qu'elle doit être : créer des économies ou, à tout le moins, stabiliser les tarifs. Dans ces conditions, il devient difficile d'ignorer que les instances délibératives qui associent élus, services de l’état et de trop rares représentants d’usagers ne masquent jamais l’existence de stratégies de négociations beaucoup plus discrètes entre certains acteurs.
Nous ne sommes pas ici dans un contexte de relations interpersonnelles où il faudrait faire confiance à nos élus, il s'agit d'une problématique systémique et cette organisation doit être ré-évaluée.
Au niveau de la CCVD (mais pas que), si les courriers scandaleux qui nous dégringolent dessus représentent les conditions d'un dialogue à ce sujet, désolé de le dire aux élus et autres acteurs concernés, mais ce qui est annoncé jusqu'à présent pour 2026 est tout sauf vertueux...
La seule façon de veiller au grain dans ce domaine est donc de suivre les comptes. Une organisation de régulation civique de l'eau, facilitatrice de l'implication des usagers, permettrait une gestion opérationnelle, démocratique et décentralisée à l’échelle des bassins versants. Quant à la consommation, il est indispensable d'arrêter les abonnements qui créent de l'injustice sociale et qui affectent la ressource à la base. Et donc, à l'exact opposé d'une écologie dite « punitive ». Une tarification sociale devrait garantir l’accès de tous à une eau de qualité, via la gratuité des premiers mètres cube consommés ou des tarifs préférentiels pour les faibles consommations.
Les courriers et annonces reçus laissent à minima très perplexes. Quand une nouvelle structure se met en place, elle met du temps à élaborer de nouvelles orientations et à les appliquer. Et là, cela se fait avant, avec la participation maximale des usagers.
Ou alors, on ose à peine y penser, il s'agit tout simplement d'élus qui n'ont pas envie d'assumer certains choix indispensables en justifiant qu'ils sont tenus par la réforme territoriale... Ce qui serait bien commode. Mais encore une fois, on ose à peine y penser.
Alain Delforge