Le Monde vient de publier une tribune dont le texte originel apparait ci-dessous
en voici le texte (avec un titre non repris par le Monde)
Le CNRS doit cesser d’entraver la recherche scientifique
Le Centre National de la Recherche Scientifique, fondé par Jean Zay juste avant la dernière guerre mondiale et bénéficiant aujourd’hui d’un budget de près de 4 milliards d’euros, constitue la colonne vertébrale de la recherche scientifique en France à travers un réseau national d’unités de recherches mixtes (avec les universités et d’autres organismes nationaux plus petits), des infrastructures et 32 000 employés. Son rôle structurant faisait la fierté de la recherche française et a produit une multitude d’avancées scientifiques majeures.
Cependant une profonde vague de frustration et de découragement agite la communauté scientifique avec des signaux de toutes parts : deux pétitions signées par plus de 3700 acteurs de la recherche, intitulées « CNRS… on en peut plus ! » et «CNRS le bateau coule », de nombreux communiqués des syndicats, un rapport du Conseil Scientifique du CNRS intitulé « les entraves à la recherche »
et enfin un rapport d’experts internationaux mandaté par l’agence d’évaluation HCERES qui appelle à « une action commando » face au «« fardeau bureaucratique »
Dans leurs pétitions, les chercheurs ne demandent pas d’augmentation de salaire, ils ne demandent pas plus de moyens, non, ils demandent simplement qu’on les laisse faire leur travail sereinement, et disposer efficacement de leurs crédits très souvent gérés par le CNRS même s’ils proviennent d’autres sources!
Depuis cet été un trio de logiciels, acheté à une entreprise privée, a été mis en place pour gérer de A (l’ordre de mission) à Z (la remise des états de frais) les déplacements financés par le CNRS. Le résultat est un calvaire indescriptible pour les missionnaires et les gestionnaires. Les missionnaires doivent faire le travail des gestionnaires (générer la liste des frais dans le système et rentrer tous les justificatifs). La difficulté est telle que nombreux renoncent à partir en mission ou se faire rembourser une mission faite. Les gestionnaires loin d’avoir des taches en moins sont débordés par une multitude de validation et d’opérations bloquées donc le débogage prends un temps fou. Le stress est généralisé.
Cette catastrophe administrative n’est qu’une (très grosse) goutte d’eau qui fait déborder le vase des entraves au travail de recherche. La gestion au CNRS est envahie par un juridisme qui rend tout acte de plus en plus pesant chaque année. La moindre action hors du laboratoire ou avec des tierces personnes déclenche une avalanche de signatures de convention et d’arguties juridiques, par exemple sur la propriété intellectuelle. La viscosité du système est telle que les chercheurs en viennent à renoncer à des contrats ou que des projets n’aboutissent pas pour des raisons de délai d’engagement de crédits par exemple. Ingénieurs et techniciens aussi sont touchés par l’inflation administrative, et sont plus souvent à remplir des formulaires qu’à faire le travail scientifique pour lequel ils ont été embauchés.
La démotivation des acteurs de la recherche a des conséquences bien réelles : les jeunes chercheurs français trouvent ailleurs en Europe ou plus loin des conditions de travail normales leur permettant d’épanouir leurs talents, ceux qui restent en France se résignent, baissent les bras et voient leur production scientifique ralentir. Comment expliquer autrement, alors que les moyens alloués à la recherche publique ne diminuent pas, la chute continue de la productivité scientifique de la France pointée par l’HCERES ?
La France a été dépassée par l’Inde, l’Italie et la Corée dans les classements de la part mondiale des publications. Bientôt ce sera le tour de l’Espagne, du Canada et de l’Australie de nous dépasser. Aucun autre pays parmi les 20 meilleurs n’a connu un tel déclassement depuis 2013, à part Taïwan.
La recherche française et les acteurs de la recherche sont en souffrance critique. Que fait le CNRS, à part nous dispenser quelques paroles de compassion, faire mine qu’il s’agit de bugs temporaires et prétendre que cela ira mieux demain ? La situation n’est pas seulement de la responsabilité du CNRS, mais cet organisme étant au centre de l’écosystème de la recherche c’est lui qui doit impulser l’effort majeur pour sortir de l’ornière.
Le blocage est tel que l’on se demande quoi faire pour s’en sortir. Faut-il pour alerter la nation et ses représentants se coller les mains à nos appareils de mesures ? Jeter de la peinture orange sur notre patrimoine ? Retourner les panneaux d’entrée de nos campus ?
Personnellement, J’ai été recruté au CNRS en 1985. C’était la réalisation d'un rêve, pouvoir me consacrer à la Science. Ensuite j’ai intégré l’Université. En 2006 j’ai reçu la médaille d’Argent du CNRS, médaille sur laquelle figurent Ampère, Cuvier, et Lavoisier sur une face, le penseur de Rodin sur l’autre face. J’en ai été très fier. Mais aujourd’hui c’est plutôt du dégout que m’inspire la vue de cette médaille siglée CNRS, car cela me ramène à la maltraitance généralisée à laquelle le CNRS refuse de remédier. Je viens donc de remettre en signe de protestation cette médaille entre les mains du directeur de mon institut de rattachement, par colis recommandé. J’appelle tous les médaillés du CNRS à faire de même, et le faire savoir !
Pierre Rochette
Professeur à Aix-Marseille Université
Vous pouvez aussi voir la traduction concrète ici:
https://www.youtube.com/watch?v=m9ES6PVBe1Y
à faire suivre partout ou vous pourrez, plus cela fera du bruit plus on réussira à "sortir de l'ornière"