
Le centenaire du recouvrement de la liberté en Pologne ne bénéficiera malheureusement pas à Mateusz Piskorski
Jarosław Augustyniak — 27/12/2018 Sputnik Polska
Sur l’évolution de l’affaire Mateusz Piskorski, le prisonnier politique du régime ‘Droit et Justice’, depuis son arrestation en mai 2016.
(Il n’y a pratiquement que Sputnik qui mentionne cette affaire en Pologne.)
La presse polonaise ne montre aucun intérêt particulier pour cette affaire. Même si de temps à autre on mentionne les violations du droit qui prévalent à son égard en Pologne, le sujet est toujours présenté de manière partisane et se limite en fait à donner le point de vue du procureur et de l’Agence de sécurité intérieure.
Après l’arrestation de Piskorski en mai 2016, lorsque les services de sécurité de l’État ont déclaré qu’il était un espion au service de la Russie, de la Chine et de l’Irak, la presse polonaise n’a demandé aucune preuve, elle n’a jamais cherché à éclaircir l’affaire, ou même simplement essayé de connaître le point de vue de Piskorski lui-même, de son avocate ou de ses amis.
"Un espion, c’est un espion, rien à rajouter," telle était la position unanime de cette presse aux ordres.
L’année qui vient de s’écouler (2018) fut celle de la célébration du centenaire du recouvrement de la liberté dont la République de Pologne avait été privée suite au partage du territoire polonais par les puissances voisines en 1795, une situation qui a perduré pendant 123 ans. Mais cette année marque également plus de deux ans et demi d'emprisonnement d'un adversaire politique du pouvoir en place. Aucune liberté n'est accordée à ceux qui divergent de la pensée unique du pouvoir polonais.
Mateusz Piskorski est un ancien député du parti « Autodéfense » d’Andrzej Lepper. Il était connu comme un politologue et a participé en cette qualité à de nombreuses conférences internationales scientifiques et universitaires. Malheureusement pour lui, il a aussi ses propres opinions et ne se cantonne pas à un simple rôle de commentateur ou d'observateur. Or, ses opinions sont diamétralement opposées à celles qui dominent actuellement au sein de l’establishment polonais. Il est favorable au développement de relations amicales et fructueuses avec les voisins à l’Est de la Pologne. Il considère que cela correspondrait à la vocation naturelle de la nation polonaise. Il est opposé à la participation de la Pologne aux structures militaires atlantiques agressives et aux guerres qu’elle cherche à fomenter.
Il a commis encore d’autres "fautes". Il a participé pendant des années à de fréquentes émissions télévisées russes. Il a exercé en tant qu'observateur international à de nombreuses élections dans les pays de l’ex-URSS. En 2014, il a été un observateur lors du référendum qui s’est tenu en Crimée, que les pays occidentaux se sont toujours refusés à reconnaître jusqu'à ce jour. Il représente donc un adversaire de poids pour les « élites » polonaises. Il franchit la limite à leurs yeux le jour où il décida de créer un parti politique, dont le programme correspondait à ses propres valeurs, qui semblent faire trembler le pouvoir polonais.
La Pologne libre lui a refusé l’enregistrement officiel de son nouveau parti, en dépit du fait que le droit de créer un parti politique existe bel et bien selon le droit polonais. La Pologne est pourtant également signataire de la Déclaration universelle des Droits de l'Homme, qui proclame la liberté d'opinion et d'expression, comme un droit universel et inaliénable. Non seulement l'enregistrement de son parti a-t-il été refusé, mais son chef et fondateur s’est retrouvé en plus incarcéré, à titre soi-disant "préventif".
Tous les trois mois, les autorités ont prolongé sa détention "préventive". On ne sait pas jusqu’à ce jour, quelles charges précises pèsent sur sa personne, puisque le tribunal n’a pas daigné les justifier publiquement. A chaque fois, ce dernier s’est retranché derrière l'affirmation que les preuves supposées devant justifier les poursuites à son encontre, seraient secrètes. Cela peut aussi bien signifier qu'il s'y trouverait des éléments névralgiques pour l’État, ou que le dossier est désespérément vide...
Les autorités ont déclaré de temps à autre, pour tenter de rassurer leur électorat, que Mateusz Piskorski « aurait cherché à influencer l’opinion publique ». En Pologne, cela est pourtant en principe officiellement autorisé, mais visiblement dans des limites excluant les opinions de Mateusz Piskorski. Après une conversation entre une journaliste de Gazeta Wyborcza et le procureur, on a diffusé l’information selon laquelle Piskorski avait été arrêté à titre préventif un mois avant la tenue du sommet de l’OTAN en Pologne, du fait que Piskorski aurait prévu d’organiser des manifestations à l'occasion de ce sommet. Cependant, le sommet a bien eu lieu en juin 2016, et pourtant Piskorski n'a toujours pas été libéré, deux ans et demi plus tard. Le parquet a ensuite soutenu, dans un de ses rares communiqués de presse, que Piskorski aurait été mêlé à la ‘profanation’ d'un monument à la gloire du Nazi ukrainien Stepan Bandera, dans la ville ukrainienne de Lvov.
Piskorski est longtemps resté à l'isolement total. Isolé dans sa cellule, il n'avait le droit de sortir en promenade qu'à condition de rester seul, sans aucun contact avec quiconque. On l’a également coupé presque entièrement de tout contact avec le monde extérieur. Le parquet a soutenu que ces mesures répressives exceptionnelles avaient pour but de le protéger, sa vie étant en danger, selon ses dires.
Amnesty international ou la Fondation Helsinki de défense des droits de l’homme n’ont montré aucun intérêt envers le prisonnier politique du parti Droit et Justice jusqu'à présent, même lorsqu’il a été battu devant sa cellule par un fonctionnaire de la sécurité d’État.
Peu après son arrestation, un groupe de députés européens a publié une lettre ouverte au Président Duda pour lui demander sa libération. Le Président a ignoré cette lettre et aucun média « libre » de Pologne n’a souhaité la publier.
Une année étant passée et le droit polonais empêchant de prolonger l’arrestation provisoire devenue maintenant trop longue, le tribunal a statué que l’affaire était particulièrement complexe et qu’il fallait encore malgré tout prolonger sa détention. En fait, ce qui était particulièrement complexe, c’était qu'après un an d’enquête, et malgré la multiplication des personnes chargées de l’affaire et les dizaines de milliers de zlotys dépensés à cet effet, on n’était toujours pas en état de produire la moindre preuve contre Piskorski pour informer le public sans compromettre l’autorité du système judiciaire polonais. Ni la CIA américaine ni le SBU ukrainien n’avaient pu communiquer les preuves nécessaires à son inculpation.
C’est finalement la Commission pour les détentions arbitraires de l’ONU qui a répondu aux revendications de sa défense. Elle a posé au gouvernement polonais de nombreuses questions sur cette détention, pour une durée si longue, et sans acte d’accusation officiel. Le gouvernement polonais n’a pas répondu et la Commission de l’ONU a donc demandé au bout du délai réglementaire, dans un long courrier argumenté, que le prisonnier politique soit immédiatement libéré, pour cause de détention aribtraire. L’écho soulevé en Europe par cette question a cependant été moindre que celui concernant l’adoption de lois entrant en contradiction avec la constitution ou portant sur le fonctionnement des tribunaux, car la Commission européenne ne s’intéresse pas au sort d’un citoyen polonais isolé. Le gouvernement polonais n’a pas non plus daigné répondre à l’ONU dans les délais requis.
Il a fallu deux longues années avant de voir apparaître soudainement un acte d’accusation sur la page internet du parquet. Ce dernier accusait Piskorski de "provoquer des tensions internationales en Ukraine", "d’espionnage en faveur de la Russie et de la Chine" et aussi de propager des opinions politiques. Bien que l’enquête fût terminée, les conditions de sécurité de sa détention (préventive ?) n'ont pas été atténuées pour autant, et Piskorski est resté emprisonné.
En novembre 2018, alors que l’on commémorait l’indépendance de la Pologne, le procès a enfin débuté. À la demande du parquet, et comme c'était déjà le cas tout au long de l’enquête, le procès s’est tenu à huis clos, dans le plus grand des secrets. Le parquet a justifié ce choix d'exiger un procès secret, loin des caméras et des journalistes, en déclarant qu’ "un procès public pourrait provoquer des tensions sociales et menacer l’autorité morale du parquet" !
Le tribunal a repris cet argumentaire et la seule chose qu’on ait pu savoir sur ce qui s'était passé lors des rares audiences, souvent d’ailleurs repoussées, de la part du tribunal, c’est que Piskorski avait donné des explications et des réponses aux prétendues "preuves" fournies par l’Agence de sécurité intérieure et le parquet.
On n’a toujours pas interrogé jusqu’à présent un seul des témoins nommés par le parquet.
Il semble que le pouvoir souhaite garder Piskorski en détention jusqu’aux prochaines élections prévues en Pologne l’année prochaine (2019). Ce procès, prolongé au maximum, et évoluant à un rythme si ralenti, permet de penser qu’il ne se conclura pas avant l’automne 2019.
L’année 2019 verra-t-elle la prolongation de la détention du dissident polonais ?
Il existe un certain espoir que ce ne sera pas le cas. Lors d’une des audiences portant sur la prolongation de la détention, un autre tribunal que celui qui s’occupe des questions de ce type a prononcé une demande de caution permettant de libérer l’accusé Mateusz Piskorski, afin de lui permettre d'assurer librement sa défense. Toutes les audiences qui se sont succédées avaient un caractère routinier et l’on accède toujours aux demandes de l’accusateur, mais la dernière s’est déroulée exceptionnellement en l’absence de l’accusé.
Le procureur a l’intention de s’opposer à la demande de libération sous caution. Mais même si le tribunal maintenait sa décision sur ce point, il n’est pas du tout évident que la famille de Piskorski soit en état de réunir la somme exigée. Car le montant de la caution a été fixé à un niveau très élevé. Piskorski ne possède aucun bien, pas même un appartement. Il est peu probable qu’il soit en état de réunir la somme exigée, puisqu’il ne travaille pas depuis presque trois ans, et qu’il ne reçoit donc aucune rémunération d'aucune sorte.
Le droit polonais accorde au juge le droit de fixer le montant de la caution, lui laissant sur ce point une grande liberté. Mais cette liberté n’est cependant pas complètement arbitraire. Le droit polonais statue que le tribunal, en fixant le montant de la caution, doit prendre en considération la situation matérielle du prévenu, l’ampleur du dommage allégué et le caractère de l’acte dont il est accusé. Pourtant, il est indéniable que le tribunal n’a pas pris en compte la situation matérielle de l’accusé en fixant la caution à 300 000 zl. (PLN).
On saura à la fin janvier 2019 si Piskorski pourra sortir de prison et participer en homme libre à son procès politique, lorsque le tribunal aura examiné le refus du parquet mais aussi la demande de la défense concernant la somme fixée pour la caution. Nous ne savons pas non plus si sa famille pourra rassembler l’argent nécessaire au financement de cette caution.
Au cours du dernier centenaire de liberté de la République, ses institutions et son système ont toujours été l’objet de querelles enfiévrées entre Polonais, mais le cas de Piskorski en est l’exact négation, car il s’avère qu’on ne peut dans notre pays que débattre de qui doit être au pouvoir, quelle coterie sera choisie au sein de l’élite existant depuis des décennies, mais qu’il est interdit de contester ou de discuter les choix et décisions politiques du gouvernement en place.
L’histoire que nous décrivons ici évoquera, en particulier aux Européens, une situation connue dans des temps anciens, dans des États totalitaires, ou dans les dictatures du tiers monde. Mais certainement pas dans un état de droit !
Malheureusement, et même si cela est difficile à croire, cela se passe en Pologne, dans un pays situé au centre du continent européen, considéré jusqu’à récemment comme démocratique et respectueux du droit ; un pays signataire des accords internationaux et des conventions défendant les droits de l’homme et du citoyen qu’il se permet de violer de plus en plus allègrement, ici et maintenant, en 2018.
Jarosław Augustyniak, chroniqueur politique, Vars
Traduction française relue et adaptée par Jean-Marc Jacot