Transformons le monde aéronautique ensemble

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Nous sommes des citoyennes et citoyens de Toulouse, Bordeaux ou Paris, tous salariés directs ou indirects du secteur aéronautique et spatial, et dont l’activité est fortement impactée par les conséquences de la crise sanitaire de la COVID-19 sur le transport aérien. Nous sommes vos collègues, vos voisins de bureaux, parfois vos amis, c’est ce qui nous incite à partager nos réflexions avec vous aujourd’hui.

Ces dernières semaines, nous avons été interpellés, plus ou moins directement, par des scientifiques, des chercheurs toulousains, des étudiants des écoles aéronautiques mais aussi par des ONG, des think-tanks, des syndicats ou par les citoyens de la Convention Citoyenne pour le climat (voir les références en fin de lettre). Tous demandent à reconsidérer la place de l’avion dans nos vies au regard de sa contribution au changement climatique. Devant la chute vertigineuse du trafic aérien provoquée par la crise, tous s’interrogent : faut-il relancer le secteur sur les mêmes objectifs de croissance qu’auparavant ? 

Pour être honnête, cette question nous taraudait déjà avant la crise. Si certains  étaient confiants dans notre capacité à trouver des solutions technologiques pour répondre à des contraintes environnementales grandissantes, d’autres étaient déjà sceptiques sur l’avenir de notre industrie dans un contexte de réchauffement climatique, de chute de la biodiversité et de raréfaction du pétrole. La situation actuelle nous réunit désormais autour d’un constat unanime : l’industrie aéronautique doit se réinventer à la lumière de ces enjeux et de la crise économique que nous traversons. 

Cet aveu, certains d’entre nous le concèdent non sans tristesse, tant la passion est forte dans notre milieu. Nous avons grandi bercés par les récits d’Antoine de Saint Exupéry, fascinés dès notre plus jeune âge par les fabuleuses machines de Clément Ader et de Louis Blériot, impressionnés par les performances de leurs descendants, le Concorde et l’A380. Nous avons fait de ces rêves d’enfant nos professions, et nous avons imaginé, développé, construit et entretenu ces grands oiseaux de métal qui parcourent le monde chaque jour. Pourtant, devant les alertes de la science concernant le réchauffement climatique et l’impact écologique de l’aviation, nous ne saurions mettre de côté notre rigueur scientifique et notre honnêteté intellectuelle, au simple motif que cette vérité nous dérange : qu’elle soit rêve ou passion, l’aviation, au même titre que d’autres secteurs, contribue de façon significative au dérèglement climatique qui menace l’humanité et son modèle économique risque d’être condamné à relativement court terme par la raréfaction des énergies fossiles liquides.

Devant notre sentiment d’impuissance face à la hausse effrénée du trafic mondial et l’inaction des Etats pour la limiter, nous sommes nombreux à ressentir une dissonance cognitive entre notre activité professionnelle et nos convictions personnelles. Nous aimons notre métier et en sommes fiers mais nous ne souhaitons pas contribuer à accélérer la catastrophe qui se profile, c’est une question d’éthique.  

Alors que faire ? D’abord faire face à nos responsabilités et reconnaître le problème plutôt que de l’éluder. Ce débat s'avère inconfortable tant le défi écologique est parfois vu comme une contrainte aux objectifs économiques de nos entreprises. Mais il doit être porté largement et faire l’objet d’une information claire et transparente auprès de tous les salariés. La stratégie du secteur aéronautique pour répondre aux engagements climatiques doit être partagée en interne mais aussi revue par des experts indépendants, sous réserve de confidentialité, pour en confirmer la pertinence.

Nous devons également accélérer nos efforts de recherche, mobiliser notre expertise et nos compétences pour développer des avions plus sobres et fonctionnant avec une énergie décarbonée. Mais nous devons aussi reconnaître que ces solutions ne seront pas prêtes avant 2035 au mieux. D’ici là, compte tenu de l’urgence à inverser la courbe des émissions pour respecter les accords de Paris, nous sommes convaincus que la réduction de l’impact environnemental de l’aviation passera principalement par la sobriété des usages et la limitation du trafic aérien. Nous devrons donc adapter notre modèle économique et nos cadences de production à cette réalité. C’est un changement majeur pour notre industrie qui ne pourra advenir que par les efforts conjugués de tous. Sans modification des comportements individuels à l'égard de l’aviation, sans action concrète des décideurs politiques pour nous accompagner, sans coordination internationale de l’ensemble des acteurs du secteur, le risque est grand que nous cédions à la tentation de repartir “comme avant”. 

Enfin, il nous semble nécessaire d’anticiper et de compenser la baisse de nos activités “historiques” par la diversification de nos entreprises vers de nouveaux secteurs et l’accompagnement à la reconversion des salariés. Dans l’objectif de réorienter durablement notre économie vers les enjeux prioritaires d’aujourd’hui et de demain, il y a de nombreux domaines dans lesquels nous pourrions valoriser nos moyens d'études et de production et  nos compétences professionnelles et personnelles : l’énergie, la santé, l’agriculture, le bâtiment, les autres moyens de transports comme le ferroviaire, les systèmes de mobilités, la gestion de l’eau, la formation, l'Économie Sociale et Solidaire,  etc. Il est sans doute aussi temps d’interroger notre rapport au travail et à la production et d’envisager une meilleure répartition du temps de travail. 

Aujourd’hui, nous sommes nombreux à être partagés entre la peur de perdre notre emploi et le sentiment qu’un virage est nécessaire. Au travers de cette lettre, nous souhaitons engager un échange sincère et ouvert avec vous pour penser notre avenir et engager des actions concrètes. Nous avons créé ce collectif ICARE pour fédérer les salariés de l'aéronautique qui se reconnaissent dans ce constat et qui souhaitent participer à des groupes de réflexions sur les thèmes évoqués dans cette lettre : reconversion professionnelle, transfert des compétences, gestion du changement, …

L’innovation sous contrainte et la passion sont les fers de lance de nos métiers, elles nous permettront de raviver l’âme pionnière de notre industrie et de relever le plus complexe des défis : se réinventer pour trouver notre place dans un monde résilient et durable. 

Le collectif ICARE

Si vous souhaitez nous contacter ou nous rejoindre, vous pouvez nous écrire à l’adresse suivante : collectif.icare.aero@gmail.com

Afin de connaître vos aspirations nous avons élaboré un premier questionnaire, n’hésitez pas à y participer: https://form.typeform.com/to/k6Mf57Ed

 

 

Références
Lettre de l’ATECOPOL aux salariés de l’aéronautique : https://atecopol.hypotheses.org/4062
Tribune des étudiants des écoles aéronautiques : https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/05/29/aeronautique-la-transition-ecologique-impose-une-profonde-transformation-de-notre-industrie_6041127_3232.html
Rapport de l’ONG Stay grounded “L’illusion de l’aviation verte” :  https://stay-grounded.org/wp-content/uploads/2019/02/lillusion-de-laviation-verte.pdf
Rapport du Shift Project “Préparer l’avenir de l’aviation” : https://theshiftproject.org/wp-content/uploads/2020/06/2020-05-27_Pr%C3%A9parer-lavenir-de-laviation_Propositions-de-contreparties.._.pdf
Rapport du cabinet BL Evolution “Pouvons nous (encore) prendre l’avion ?” : https://www.bl-evolution.com/publication/climat-pouvons-nous-encore-prendre-lavion/
Adresse de la CGT aux salariés de l’aéronautique : http://crcgtoccitanie.reference-syndicale.fr/2020/06/adresse-aux-salaries-de-la-filiere-aeronautique-en-occitanie/