
Ce matin, à 8h30, Salah a été emmené à l'aéroport Charles de Gaule à Paris pour être expulsé par le vol de 14H15 en direction de Khartoum.
Cette après-midi, vers 13H15, le Tribunal administratif de Lille suspendait l'ordre d'expulsion de Salah vers le Soudan, jusqu'à décision de la CNDA (Cour nationale du droit d'asile) sur la demande d'asile de Salah.
Salah n'est pas monté dans l'avion. Salah n'a pas quitté le sol français, Salah ne mourra pas au Soudan. Salah a été sauvé in extremis. Salah peut maintenant se battre pour obtenir la reconnaissance de son statut de refugié politique. Et espérer reconstruire une vie. Entre la mort et la vie, une heure de battement... Retour sur les événements de cette matinée éprouvante.
Salah entamait ce matin son 73e jour de détention, sous la menace d'une expulsion vers le Soudan. Il a déjà échappé à deux tentatives d'expulsion et a dans son dossier plus de recours qu'on ne peut en compter. On se dit que, vu la situation au Soudan et les massacres et horreurs perpétrées à l'égard des civils depuis le 3 juin dernier, il ne risque rien. Au moins un temps. D'ailleurs, il n'y a plus d'avion : l'aéroport de Khartoum est fermé depuis dimanche dernier.
A 8H23, dans le groupe messenger des familles qui soutiennent Salah, un message d'une bénévole de Calais solidarity : "Bonjour, Si vous avez des ami-e-s qui s'ennuient sur Paris, cest le moment! Besoin de gens a l'aéroport, ils emmènent Salah! Il devrait y être vers 10h15."
Salah est emmené, sans avertissement, sous escorte policière.
A Khartoum, la désobéissance civile qui paralysait le pays a été interrompue et, ce matin, les premiers vols vers le Soudan sont programmés. La préfecture du Pas de Calais n'attendait que cela. Un avion. Pour expulser Salah au milieu d'un carnage et de la liquidation systématique et organisée des manifestants pacifiques.
On essaie de recruter des belles âmes qui pourraient se rendre à l'aéroport et sensibiliser les passagers et l'équipage du vol à ce qui est en train de se passer. Il suffit d'une personne qui s'oppose au décollage du vol pour empêcher l'expulsion et nous donner un peu de temps.
Un peu de temps...
10H36 : On apprend que le dossier de Salah passe au tribunal administratif de Lille ce matin où un recours contre son maintien en rétention et son ordre d'expulsion a été déposé. Un énième. On croit une seconde qu'on a mal compris et que Salah n'est pas emmené vers l'aéroport mais vers le tribunal. On est encore naif. Il n'est pas nécessaire que Salah soit présent et son dossier sera jugé alors même qu'il est emporté vers l'avion.
11h50 : On a perdu le contact avec Salah. Aucun volontaire n'est disponible dans ce si bref délai. "c'est court comme délai dit l'une des solidaires. "Oui... c'est bien pour ca qu'ils font des déportations surprises..." répond une des bénévoles de Calais solidarity rompue à ce genre d'alerte.
12h05 : La décision de la cour est attendue pour 12H30. Pourvu que le tribunal ne prenne pas de retard. On apprend que l'avocat est un bon avocat. Qu'il y a peut-être un petit espoir. Si ténu qu'on garde tous son souffle pour ne pas le briser.
12H30 : On apprend que la décision a une heure de retard et qu'elle sera rendue à 13h15. On a fini par trouver quelques volontaires pour se rendre à l'aéroport. Pourvu qu'ils arrivent avant l'embarquement.
13H30 : Le tribunal administratif a rendu son verdict : l'expulsion est suspendue jusqu'à la décision du recours que nous avons introduit à la Cour internationale du droit d'asile. Salah repart vers le Centre de rétention de Coquelles. Il n'a pas été libéré. Mais France Terre d'asile va maintenant introduire un recours contre le maintien en rétention. Il devrait être libéré dans les prochains jours.
Salah est maintenant en sécurité. Il va pouvoir défendre son dossier de demande d'asile dans des bonnes conditions et avec la bonne préparation.
Voilà. La fin d'une épopée. Trois mots me viennent pour la clôturer.
Honte. Change.org me propose de déclarer la victoire de cette pétition. Je ne sais pas. Je suis soulagée pour Salah et de battre mon coeur a recommencé. C'est une victoire. C'est vrai. Mais Je ne peux m'empêcher de penser à cette toute petite heure dans laquelle la vie d'un homme s'est jouée. Si c'est une victoire, elle a le goût âpre de la honte. Honte sur cette préfecture indigne qui planifie l'expulsion d'hommes et de femmes vers des pays en guerre ou des dictatures dans la froideur et l'efficacité de ses procédures administratives. Honte sur les fonctionnaires qui ne répondent pas aux appels des administrés. Honte sur ces ministres qui font passer leur avenir politique avant le bien de tous. Honte sur cette France dont les idéaux de liberté, d'égalité et de fraternité sont bradés aux plus offrants, gangrenés par l'égoïsme et le repli sur soi. Honte sur cette Europe qui ferme les yeux et le coeur.
Espoir.
Aujourd'hui est le jour où la France a organisé l'expulsion de Salah vers le Soudan. Aujourd'hui est le jour où Salah a été libéré de la menace d'expulsion. Je sais quelle version de l'avenir je veux. Vous voulez. Je sais quels demains je veux pour mes enfants. Pour tous les enfants. Il nous appartient de nous battre pour ces demains où chacun aura une place et il y aura une place pour chacun. Je pense, maintenant que j'ai recommencé à respirer, à tous ces Salah anonymes qui, derrière les barreaux des centres fermés de tous les pays européens, se battent seul contre le racisme, l'arbitraire et la violence. Nous devrons nous souvenir de Sadam et Salah pour lesquels notre présence a fait la différence. Chacun d'entre nous peut faire la différence. Et tous ensemble nous pouvons changer le monde.
Merci. Cette fois, nous avons gagné. Nous avons sauvé Salah, et Sadam avant lui. Merci à France Terre d'Asile Coquelles pour le boulot essentiel et vital réalisé jour après jour dans ces zones d'ombre et de non droit que sont les centres de rétention. Merci aux militant.e.s de Calais solidarity, de Chapelle debout, du collectif Assuad, qui n'hésitent pas à s'opposer à la brutalité. Merci à Céline, Edith, Isabelle et Virginie qui sont restées sur le pont tout ce temps et qui ont continué d'y croire. Merci à vous, vous les 15.413 solidaires, pour votre foi, votre énergie dans ce combat, votre présence indéfectible. Vous avez fait la différence. J'ai pour vous une tendresse immense. Je ne vous connais pas et pourtant j'ai l'impression que je pourrais vous reconnaitre.