Anne-Catherine DE NEVELouvain-la-Neuve, Belgium
May 13, 2019

Je suis désolée, c'est encore moi. C'est épuisant et déprimant, je sais. Mais je ne peux pas lâcher. 

Cette après-midi, alors que les tirs ont recommencé dans la capitale soudanaise, Salah comparaissait devant le tribunal administratif de Lille. Un recours y avait été introduit pour contester la détention et l'oqtf Soudan, sur base notamment des empreintes en Espagne.
Salah nous a appelé vers 16H00 paniqué. Le juge a confirmé la détention et le Soudan. Il n'a tenu aucun compte des empreintes.

Dans l'agitation du coup de fil, nous croyons entendre les policiers parler de vol, d'aéroport, de Soudan. Nous n'y croyons pas. Comment un vol pourrait il déjà avoir été réservé sur base d'un jugement rendu dans l'instant ? Le téléphone est coupé. Salah ne répond plus. L'heure qui suit, plus moyen de le contacter.

Nous échafaudons des plans. Nous envisageons le pire. Le vol du soir vers Khartoum, c'est 22h. Pour parler aux passagers; les convaincre de refuser de s'assoir, il faut y être vers 20h00 au plus tard. Des bénévoles pourraient s'y rendre mais il faut les prévenir. Mais a-t-on seulement bien compris ? Les policiers sont ils bien occupés à amener Salah là-bas ? Cela parait tellement improbable. Je calcule le temps pour arriver jusqu'à Charles de Gaule depuis Louvain-la-Neuve. Compatible avec le cours de néerlandais de mon fils aîné ? Tout juste si je pars vers 17H30. Il faudra qu'il rentre à pied.

Salah finit par nous appeler. Il est dans la voiture de police. En direction de Paris. De nouveau, la communication est coupée.

Après deux heures d'angoisse, nous apprenons que Salah est rentré à Coquelles. Il a refusé l'expulsion. Pour cette fois, c'est bon. Mais tout va vite. Si vite. On fait le compte des recours encore disponibles. Plus beaucoup de chances, je crois, de convaincre que même si son récit n'a pas convaincu les agents de l'OFPRA, Salah est en danger là-bas.

J'ai lu son dossier et le compte-rendu de son interview. Si on en croit celui-ci, je peux comprendre pourquoi l'OFPRA n'a pas donné une réponse positive. Il est bref. Mais moi, j'ai entendu le récit de Salah dans le cadre d'une relation de confiance. Il était bien plus détaillé que ce que j'ai lu. Bien plus circonstancié. En l'écoutant, j'ai pleuré. Tout ce qu'il m'a raconté est terrible. Terrible et effrayant. Pour ce que le Soudan, la Libye et finalement l'Europe lui ont fait subir et pour cet homme droit et intègre que malgré tout il est resté, je sais que Salah mérite une deuxième chance. Il mérite de vivre. Et d'avoir une vie.

Salah est inquiet. Il ne voudrait pas que je me sente responsable. Il me dit que tout ira bien, incha allah. Je n'y crois pas. Je ne sais pas s'il y croit.

Et vous ?

Copy link
WhatsApp
Facebook
Nextdoor
Email
X