Séverine MFrance
Jan 20, 2019

Bonjour à toutes et à tous.

Le temps passe, je reçois encore beaucoup de messages de nombre d’entre vous. Il me serait difficile de répondre à chacun, aussi je vous adresse une réponse ici, et je remercie d’ailleurs le site Change.org de permettre ces échanges qui ont permis de libérer tant de paroles, et d’avancer ensemble.

L’une des questions qui revient souvent : où en suis-je ? Je vais bien, et je tiens à vous exprimer toute ma reconnaissance, car vous m’apportez un soutien indéfectible depuis si longtemps ! Vous avez participé à ce que j’aille mieux, en rendant mon témoignage utile et constructif.

Je vais bien donc, j’avance. Vous m’avez demandé si j’ai réussi à « oublier » celle qui fut ma mère, ceux qui furent mes frères : oui, en effet, j’ai réussi à les ôter de ma vie, complètement, définitivement, au point que j’en ai oublié leurs visages. Evidemment, ça ne signifie pas que j’ai oublié le mal qu’ils ont fait, la trahison de ma génitrice ainsi que ses mensonges, ses attaques, son harcèlement, sa méchanceté et ses innombrables responsabilités… On n’oublie pas ça, jamais. Mais oui, il est possible de les laisser tous derrière et de vivre enfin libéré de ce poids, de ces contraintes, de cette chape de plomb. Et c’est le premier message que j’aimerais vous faire parvenir, à vous qui avez été victimes, à vous qui êtes survivant-e-s, à vous qui êtes proches de survivant-e-s : on peut aller mieux dès lors que l’on éloigne de sa vie ceux qui l’empoisonnent.

« Mieux », ça veut dire avec le souvenir, mais avec une compréhension des faits plus claire, une analyse des responsabilités de chacun plus juste, et en se libérant du poids de la responsabilité qu’on a voulu nous faire porter. « Mieux » ne veut pas dire « comme si rien n’était arrivé » ni même « c’est rangé dans un tiroir et on n’en parle plus ». Au contraire, prendre conscience de ce qui est arrivé et de la gravité des faits, en parler pour ne plus porter seul-e le poids de ce vécu aliénant : c’est ce qui permet de relever la tête, de respirer à nouveau et de regarder vers l’avenir.

Alors le second message que je vous adresse : parlez. Pas parce qu’on vous dit qu’il faut le faire, mais parce que vous sentez au fond de vos entrailles que le temps est venu de vider votre sac, que vous n’avez plus la force de vous taire, que vous ne pouvez plus faire semblant de vivre une situation « normale » quand vous savez qu’on vous tient en otage pour le respect d’une famille, son nom, son confort. Parce que rien, vraiment rien, ne justifie que les victimes de pédocrimes et d’inceste soient contraintes à la souffrance à vie. Il existe des associations pour recueillir la parole, et surtout il existe des professionnels (psychiatres, psychologues) qui sauront vous guider durant cette période douloureuse. On ne trouve pas forcément le bon professionnel tout de suite, mais je vous assure qu’il faut persévérer, s’autoriser à aller voir quelqu’un d’autre, jusqu’à ce que la bonne personne soit en face de vous. N’oubliez pas qu’une prise en charge à 100% est possible pour les victimes d’agressions sexuelles dans l’enfance, parlez-en à votre médecin, renseignez-vous auprès de l’association AIVI.

Vous me demandez également ce qu’il faut faire, pour que l’imprescriptibilité soit enfin inscrite dans la loi : j’avoue, je ne sais plus. Nous avons « gagné » dix ans de délai supplémentaire pour pouvoir porter plainte, et c’est un premier pas. Mais en aucun cas, ce délai ne correspond aux réalités sordides que nous connaissons (parce que nous l’avons vécu et le vivons encore dans notre chair, ou que beaucoup d’entre vous ont compris simplement grâce à votre conscience, votre bon sens, votre empathie). Le gouvernement actuel ne changera pas de point de vue (qu’il avait d’ailleurs exprimé avant les élections présidentielles). Mais quel gouvernement le fera ? Je ne sais pas. Je suis contrainte d’avouer que j’ai perdu confiance, les personnalités politiques qui ont semblé s’intéresser au sujet n’ont, à mon avis, pas assez bataillé pour faire entendre leurs voix. Je pense donc que c’est à nous, tous ensemble qu’il appartient de véhiculer le message, d’expliquer pourquoi la prescription des crimes et délits sexuels sur mineurs ne doit pas exister. Il y a quelques mois, l’affaire de la petite Julie a fait parler de la loi Schiappa et de cette fameuse notion « d’atteinte sexuelle » : une enfant de 13 ans violée durant plusieurs années par des dizaines de pompiers… Pourtant, le tribunal a proposé de requalifier les faits en atteinte sexuel parce que les violeurs prétendent que leur victime était consentante… Consentante ? Jusque dans les toilettes de l’hôpital psychiatrique où elle se trouvait à la suite de ses tentatives de suicide ? Quelle personne pourvue de conscience pourrait croire une horreur pareille ? Ces hommes connaissaient l’état de santé et l’âge de cette enfant. Il s’agit de viol aggravé en réalité… Personne n’a tenu compte de l’état de sidération de cette enfant, de l’influence qu’ont exercée ces hommes sur une enfant vulnérable. Et cette « affaire » nous démontre à quel point la loi ne protège toujours pas les enfants victimes de viols, victimes d’inceste, victimes de la malveillance et la monstruosité d’adultes que le bon sens devrait condamner lourdement. Que faire donc ? Continuer de dénoncer, de dire, de témoigner : faire connaître le phénomène de sidération, celui de la mémoire traumatique, celui de la dissociation... Et ça prendra encore du temps… Mais je ne vois pas d’autre moyen.

Enfin, beaucoup m’ont demandé si j’avais trouvé un moyen de faire publier mon prochain livre. Pas pour le moment. J’avoue que mon état de santé (je souffre toujours de séquelles physiques, notamment à la suite de la crise de dissociation qui a entraîné une chute dans l’escalier il y a presque un an), mon état de santé donc a été préoccupant, et je n’ai pas eu l’énergie nécessaire pour démarcher auprès des éditeurs. Mais le peu que j’ai contactés répondent poliment « non », ou ne répondent pas, l’un d’eux m’a répondu « votre texte est très bien écrit, vraiment prenant, mais le sujet n’intéresse plus personne en ce moment »… Je vous laisse juges de cette réponse… On ne devrait parler de pédocriminalité et d’inceste que lorsque c’est à la mode ?  Je n’abandonne pas pour autant, je me remets à la recherche d’un éditeur et si vraiment aucun de veut publier mon livre, et bien je le publierai autrement. Puisque vous êtes relativement nombreux à me dire que vous l’attendez.

Bref, la vie continue. Le combat continue, autrement, avec moins de pression, de douleur, mais je n’oublie rien des motivations qui ont fait naître cette pétition, ni des réalités que subissent en ce moment même des milliers d’enfants dans notre pays, des millions dans le monde…

Il est encore temps de souhaiter à chacun-e de vous que cette année 2019 vous apporte le meilleur de la vie, qu’elle aide les personnes en souffrance à se réparer, qu’elle offre à leur proche la force de soutenir, et en général qu’elle offre à toutes et tous des sourires et de beaux souvenirs pour les années suivantes.

 

Prenez soin de vous, prenez soin de ceux que vous aimez et de ceux qui vous aiment.

Séverine M

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