

A cette question, une première réponse très prometteuse :a été donnée sous la forme de l’Esprit du Courbaril
La solution définitive doit nécessairement tendre à libérer la conscience historique de tous-tes les Martiniquais-ses
« Creuse encore plus profond, et tu te trouveras au fond de toi, par-delà toutes les couches de la civilisation, le Nègre fondamental
… Nègre, je suis, nègre je resterai.[2] »
Comment ne pas entendre l’insistante invitation d’Aimé Césaire, qui passe le relais, à ceux qui veulent poursuivre son œuvre sans la renier ? Ceux-là même à qui il ne cesse de dire :
« … à chacun d’entre nous, une question est posée, et posée personnellement : ou bien se débarrasser du passé comme d’un fardeau encombrant et déplaisant qui ne fait qu’entraver notre évolution, ou bien l’assumer virilement, en faire un point d’appui pour continuer notre marche en avant.[3] »
Césaire connaît le choix majoritaire de ces concitoyens, face à ce défi. Il sait que ceux qui sont capables de s’exprimer utilement prônent le reniement, l’oubli, le refus du passé. Il sait l’étendue de l’idéologie mulâtre à laquelle la population est de plus en plus soumise ; il connaît les conséquences ravageuses de ce choix idéologique, en termes d’aliénation mentale du plus grand nombre. Frantz Fanon est là pour le préciser, en psychiatre :
« Le Noir est un homme noir ; c’est-à-dire qui, à la faveur d’une série d’aberrations affectives, il s’est établi au sein d’un univers d’où il faudra bien l’en sortir. » [4]
Il qualifie ce Noir, c'est-à-dire, chacun de nous, Martiniquais-ses non-blancs-ches de « Peau noire, masques blancs », là où il s’agit de désigner des individus mulâtrisés, c'est-à-dire plus ou moins imbibés de l’idéologie mulâtre.
Pour effectuer le travail de conversion salutaire souhaité par Fanon, il est nécessaire de repérer les points d’appui des forces adverses. Là aussi, Frantz Fanon nous indique le cheminement vers la solution. Pour cela, il utilise la méthode qui consiste à supposer le problème résolu :
« Il n’y aura d’authentique désaliénation que dans la mesure où les choses, au sens le plus matérialiste, auront repris leur place. »
C’est là, incontestablement la mise en perspective de la mission d’éducation de la société. Ici, l’outil pédagogique le mieux adapté à l’objectif et à la permanence du temps, est le musée mémoriel. Paradoxalement, monsieur Bernard Hayot semble dire la même chose à sa manière, si l’on en croit l’article de France-Antilles du mercredi 19 décembre 2001, qui rend compte du Rendez-vous du courbaril, survenu à l’Habitation Clément deux jours avant :
« Monsieur Aimé Césaire est le plus illustre des Martiniquais. Il fait partie de notre patrimoine. L’habitation Clément se veut également être la mémoire de notre histoire. Les deux appartiennent donc à la Martinique et nous souhaitions depuis très longtemps qu’une action fût menée en vue d’avoir un souvenir de M. Aimé Césaire. »
S’il s’agit d’incorporer Césaire à l’Habitation Clément dans un contexte d’appropriation privé, c’est forcément limitant, mais, l’idée du musée est bien là. Elle dit qu’on ne peut pas s’approprier la mémoire de Césaire par surprise sans conséquences.
Le musée public est un lieu de ressourcement pour un cheminement adapté, à visée euristique introspective. Il a, de manière constante, la capacité de mettre en perspective, l’esprit du courbaril et la position d’Aimé Césaire sur l’esclavage colonial :
« Nous sommes de ceux qui refusent d’oublier. Nous sommes de ceux qui refusent l’amnésie, même comme méthode. »
Vouloir créer le Musée territorial dédié à la mémoire de l’Esclavage colonial en Martinique, c’est accepter l’héritage complet d’Aimé Césaire, c’est prendre le relais qu’il nous tend, c’est comprendre qu’il y a nécessité d’aménager un espace qui permet, de manière renouvelée, cette propédeutique indispensable au plus grand nombre pour se grandir en proximité du message de fraternité de l’esprit du courbaril. C’est dire que le Musée territorial dédié à la mémoire de l’Esclavage colonial en Martinique est le complément naturel de l’Habitation Clément, lieu chaud de notre histoire, par la volonté de son propriétaire et d’Aimé Césaire. Car, c’est bien en libérant la conscience historique du peuple martiniquais tout entier, que l’on peut conjurer la fausse-couche qui menace l’esprit du courbaril.
Le Musée Territorial dédié à la Mémoire de l’Esclavage colonial en Martinique est le signe matériel de la Martinique unie. Il est le laboratoire où s’élaborent et se renouvellent les forces de l’esprit et les forces du cœur indispensables pour atteindre la cohésion du peuple martiniquais, en ce sens que ces forces permettent, dans la concorde et le respect de la dignité de chacun, aux uns de recevoir le pardon sans l’avoir demandé et aux autres de se disposer à pardonner sans jamais oublier.
En conclusion, il faut bien se rendre à l’évidence, le temps pour créer ouvertement et démocratiquement le Musée territorial dédié à l’esclavage colonial en Martinique est bien survenu. Aimé Césaire nous y convie.
Sylvère FARRAUDIERE
[1] Change.org.
[2] Aimé Césaire. Ibid.
[3] Aimé Césaire. Discours sur la négritude prononcé le jeudi 26 février 1987, à Miami. Présence africaine, 2015.
[4] Fanon (Frantz) : Peau noire masques blancs. Éditions du Seuil. 1952. P 6.