Actualización de la peticiónExigeons la création du Musée territorial dédié à l'Esclavage colonial en MartiniqueUn essai très encourageant: l'Esprit du Courbaril
Sylvère FARRAUDIERESainte-Luce, Martinica
15 mar 2022

Le 17 décembre 2013, à l’Habitation Clément, le Président du conseil régional de la Martinique, Serge Letchimy et monsieur Bernard Hayot dégageaient L’esprit du courbaril[1] qui animait le Rendez-vous du courbaril, survenu 12 ans plus tôt. Mais, pourquoi tarde-il tant à prendre son envol, pour la fraternité retrouvée entre Martiniquais ?

Edouard de Lépine consacre avec enthousiasme, un chapitre de son livre-hommage à son ami Camille Darsières, pour relater la participation d’Aimé Césaire, au Rendez-vous du Courbaril, dénomination qu’il dit préférer à Rendez-vous d’Acajou, qui aurait pourtant l’avantage d’indiquer le lieu de la rencontre, l’Habitation Clément au quartier Acajou du François, le 17 décembre 2001. Aimé Césaire répondait à l’invitation de Bernard Hayot, propriétaire des lieux, pour planter un jeune courbaril, au cours d’une cérémonie voulue symbolique. Le récit qu’en fait de Lépine, la retranscription du discours prononcé par Aimé Césaire le jour du rendez-vous, l’interview par Tony Delsham de Bernard Hayot, l’allocution de ce dernier aux obsèques d’Aimé Césaire, le 17 avril 2018, de même que les écrits que l’Association Tous créoles-Martinique a confiés à l’Internet, laissent à penser que ce rendez-vous du courbaril revêt une très grande importance : Deux éminentes personnalités de notre vie publique mettent en scène la symbolique de l’arbre au service de la vie, du dépassement de la différence et de l’indifférence. Elles accordent leurs visions sur un devenir de la Martinique où la population serait unie en dépit de son histoire, à l’exemple de la feuille du courbaril, qui est bi-foliaire, comme le souligne Aimé Césaire :

« Une particularité botanique, sans doute, mais dans laquelle, je me permettrai de voir le symbole de la solidarité indispensable à notre peuple en notre époque de survie. »

Ces deux hommes mettent en avant les forces de la vie et de la connaissance qui sont associées dans la symbolique de l’arbre depuis la Genèse. « Ce qui est valable pour l’arbre est valable pour l’homme… » dit Aimé Césaire, qui évoque les vertus du courbaril relatives au temps dans son discours : « l’enracinement dans le roc, …, le courbaril... vainqueur, grâce à l’entêtement et au vouloir vivre … l’élan médité et patient… la démarche lente, mais résolue vers l’avenir ». Ces personnalités fixent aussi l’intérêt sur le biotope fragile de notre île qu’il faut protéger.

Cet événement, privé, a eu un grand retentissement dans la population à cause de la force symbolique qu’il véhiculait et de la renommée des acteurs. Un bémol apparut très nettement après la publication de l’ouvrage d’Aimé Césaire construit à partir de ses entretiens avec Françoise Vergès, en novembre 2005. Y sont rapportés des propos de jeunesse entre les deux élèves, amis, du lycée Louis-le-Grand, que sont Aimé Césaire en Hypokhâgne et Léopold Sédar Senghor en Khâgne. Ils découvrent ensemble le nègre fondamental en creusant au fond de soi, « par-delà toutes les couches de la civilisation » et se reconnaissent à cette certitude partagée : « Nègre, je suis, nègre je resterai.[2] »

Aimé Césaire est le Nègre fondamental, au rendez-vous du courbaril. « J’ai ma personnalité, et avec le Blanc, je suis dans le respect, un respect mutuel.[3] ».

Cette précision est importante, car, de fait, le symbole du courbaril incorpore physiquement, en plus de l’arbre, les deux personnes, Aimé Césaire et Bernard Hayot ; ce que ce dernier souligne lui-même : « Nous tenions que ce soit monsieur Aimé Césaire et personne d’autre. »

Aimé Césaire ne représentait donc pas la multitude face à Bernard Hayot, le premier des blancs, après 366 ans de cohabitation tumultueuse dans cette niche écologique unique qu’est la Martinique. D’ailleurs, Aimé Césaire était déchargé de ses responsabilités de député-maire depuis 1993. Cette position est rassurante pour tous ceux qui redoutent de disparaître complètement, sans laisser de trace en Martinique, après quatre siècles d’histoire durablement marqués par la mise en esclavage des nègres et le préjugé racial, alors même que ce danger est trop facilement moqué par ceux qui se sentent moins concernés. Bref, à ce niveau, on ne peut pas éluder le problème du métissage.

« Le métissage, selon la phrase tant de fois répétée dans les pièces d’archives, est “une suite de l’esclavage”. D’où le désir, dans une société déchirée par les préjugés raciaux nés de l’histoire, de minimiser et de faire disparaître si possible la souche noire, longtemps considérée comme infamante[4]. »

Conséquence ou pas, le dimanche 21 mai 2006, la célébration du 158e anniversaire de l’abolition de l’esclavage est organisée place Abbé-Grégoire aux Terres-Sainville par la municipalité de Fort-de-France, en présence d’une délégation de la communauté béké, ce qui pour certains serait « une première étape vers la fraternité retrouvée que Césaire appelait de ses vœux ». La deuxième étape se place le 17 décembre 2013, cinq ans après la mort d’Aimé Césaire. Son héritier politique, Serge Letchimy président du Conseil régional, en pèlerinage à l’Habitation Clément, ravivait la flemme et choisissait de ne retenir du rendez-vous du courbaril, que L’esprit du courbaril (ou la Leçon du Courbaril), alors que Bernard Hayot, lui, baptisait son courbaril « Arbre de la fraternité ». Pourtant, force est de constater que l’esprit du courbaril, dont l’idéalité reste chargée du poids d’Aimé Césaire, ne prend pas l’envol souhaité ; comme s’il véhiculait beaucoup plus d’interrogations que de réponses. De ce fait, l’esprit du courbaril apparait comme une trêve inopinée, un rêve insensé, un acte manqué ; il risque d’être rangé parmi ces fausses couches de la Martinique telles qu’elles sont conceptualisées par Xavier Orville :

« La Martinique n’a cessé d’être « enceinte » de projets et de destins qui n’ont jamais vu le jour ; elle n’accouche jamais de son propre devenir. Elle semble pourtant accepter la grossesse, mais en même temps refuser la naissance [5] »

Le nécessaire sauvetage de ce symbole est-il encore possible, pour débloquer et unir la société martiniquaise, ou doit-on se résigner à constater son anéantissement au fil des ans ?



[1] Association Tous créoles -Martinique.
[2] Aimé Césaire. Nègre je suis, nègre je resterai. Entretiens avec Françoise Vergès. Albin Michel, 2005. P28
[3] Aimé Césaire. Op., cit.
[4]Lasserre (Guy). La Guadeloupe. Thèse de doctorat, t. I, p.299.
[5] Jos (Joseph). Xavier Orville. Figures d’un destin, Éditions L’Harmattan, 2005, p.46.

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