Petition updateSOS Démocratie en périlAlgérie: 30 ans après le coup d'Etat, le devoir de solidarité
Collectif INTER-ORGANISATIONNELFrance
Jan 30, 2022

Par François Gèze
Algeria Watch Samedi 15 janvier 2022

Quand est survenu le coup d'Etat du 11 janvier 1992, je n’avais découvert les réalités de l’Algérie et de son histoire que depuis quelques années. Ayant pris le relais de François Maspero à la tête de la maison qu’il avait fondée en 1959, devenue les éditions de la Découverte en 1982, j’avais fait la connaissance d’auteurs algériens prestigieux qu’il avait publiés, au premier rang desquels l’immense Mouloud Mammeri, qui m’a beaucoup appris sur les réalités algériennes. Puis, après avoir voyagé à plusieurs reprises en Algérie, j’ai eu le privilège de faire la connaissance d’Hocine Aït-Ahmed, qui m’a permis de l’accompagner lors de son mémorable retour d’exil dans son pays, au mois de décembre 1989, un moment inoubliable.

En 1989, grâce à notre amie commune José Garçon, journaliste à Libération et très fine connaisseuse de l’Algérie, j’avais publié le livre d'Hocine Aït-Ahmed sur l'affaire de l'assassinat d'Ali Mécili, en hommage à son compagnon de toujours Ali Mécili, assassiné au mois de mai 1987 à Paris par un tueur de la sécurité militaire, la police politique algérienne. Hocine Aït-Ahmed y décortiquait le rôle central joué depuis l’indépendance par la sécurité militaire au cœur du régime, instrument essentiel de contrôle de la population. Malgré les espoirs soulevés par l'ouverture démocratique contrôlée ayant suivi la terrible répression des émeutes populaires du mois d'octobre 1988, je savais donc que les chefs de l’armée et de la sécurité militaire algérienne étaient toujours en embuscade pour préserver leurs intérêts, devenus économiques autant que politiques, grâce au contrôle de filières de corruption leur rapportant chaque année des milliards de dollars.

Aussi, le coup d'état annulant la victoire électorale du Front Islamique du Salut (FIS) n’était pour moi qu’une demi-surprise. Les généraux avaient déjà, sept mois plus tôt, organisé un premier putsch pour se débarrasser du gouvernement des réformateurs, qui entendaient en finir avec la corruption systémique. Cette fois, c’est d’abord parce qu’ils redoutaient l’appropriation par les islamistes de leurs réseaux d’enrichissement occulte que les généraux ont décidé d’empêcher leur arrivée au pouvoir.

En revanche, je n’imaginais pas que la violence répressive immédiatement déchaînée par les généraux janviéristes, emmenés par les généraux Khaled Nezzar, Larbi Belkheir, Mohammed Médiène, Mohammed Lamari et Smaïl Lamari, allait s’emballer au fil des mois au point de devenir, pendant des années, une terrible guerre contre la population, moyennant ce que nous appellerons plus tard une véritable machine de mort. Reste que, dès 1992, nous étions plusieurs, à Paris, à nous étonner du discours médiatique dominant, qui présentait l’interruption du processus électoral comme une initiative de militaires républicains et laïcs pour sauver la démocratie menacée par la barbarie islamiste, alors que, dans le même temps, des nouvelles de plus en plus alarmantes nous parvenaient sur les violations des droits humains perpétrées aussi bien par les forces de sécurité que par les groupes armés se réclamant de l’islam. C’est ce qui a conduit un petit groupe de journalistes et d'universitaires, français et algériens, réuni à l’initiative de José Garçon, à réaliser sous la signature de Reporters Sans Frontières (RSF) l’ouvrage collectif de « Drame Algérien, un Peuple en Otage », que j’ai publié au mois de juin 1994 et qui a connu deux rééditions actualisées, au mois de juin 1995 et au mois de juin 1996. Ce livre, qui reste une référence, soulevait déjà nombre d’interrogations sur les véritables commanditaires des crimes atroces revendiqués par les Groupes Islamiques Armés (GIA).

C’est notamment ce travail qui m’a amené à rejoindre le combat d’Algeria-Watch, association créée en Allemagne en 1997 pour dénoncer les violations des droits humains en Algérie, quels qu’en soient les auteurs, militaires ou islamistes. Puis à publier les témoignages extrêmement forts de Nesroulah Yous, « Qui a tué à Bentalha, Algérie, Chronique d’un Massacre Annoncé », en 2000, et d’Habib Souaïdia, « Sale Guerre, Témoignage d’un Ancien Officier des Forces Spéciales de l’Armée Algérienne », en 2001. L’ampleur de la désinformation mise en œuvre par les généraux janviéristes pour masquer leurs crimes et leurs manipulations de la violence islamiste apparaîtra en pleine lumière lors du procès en diffamation intenté et perdu à Paris par le général Khaled Nezzar au mois de juillet 2002 contre Habib Souaïdia, dont j’ai publié ensuite les minutes, et plus encore avec le livre enquête de Lounis Aggoun et Jean-Baptiste Rivoire, « Françalgérie, Crimes et Mensonges d’États », en 2004, qui donne les clés pour comprendre l’ampleur symétrique des complicités politiques, économiques et médiatiques entre les décideurs français et leurs homologues algériens.

Parallèlement, grâce au travail opiniâtre de militants algériens des droits humains, au premier rang desquels les avocats feu Mahmoud Khelili, Mohamed Tahri et Rachid Mesli, ainsi que le médecin Salah-Eddine Sidhoum, nous avons pu, avec Algeria-Watch et d’autres Organisations Non Gouvernementales (ONG), organiser à Paris au mois de novembre 2004 une session du tribunal permanent des peuples sur les violations des droits de l’homme en Algérie entre 1992 et 2004, dont les rapports font toujours référence. Depuis lors, nous avons poursuivi patiemment notre action d’information, principalement grâce au site d’Algeria-Watch, dont l’audience est allée croissant au fil des années, en Algérie et ailleurs.

Bien sûr, je suis conscient du fait qu’un tel travail d’information ne pourra jamais, à lui seul, mettre un terme à des décennies d’oppression d’un régime d’autant plus puissant qu’il bénéficie du soutien indéfectible des Etats occidentaux, la France en tête. Mais je sais aussi qu’il peut, modestement, contribuer à nourrir la détermination de la seule force qui pourra obtenir l’accomplissement de cet objectif de démocratie et de liberté, le peuple algérien lui-même. La formidable mobilisation du hirak, de 2019 à 2021, en a apporté la preuve. Dans le livre collectif « Hirak en Algérie, Invention d’un Soulèvement », en 2020, nous avons ainsi rendu compte, non sans émotion, de la remarquable lucidité et de l’intelligence politique dont ont fait preuve les millions de manifestants, y compris ceux qui sont nés après le coup d’Etat du mois de janvier 1992.

30 ans après, ils témoignent que l’espérance et le courage, qui avaient permis à leurs aînés, il y a 60 ans, d’obtenir la libération de leur pays du joug colonial, sont toujours bien présents. Une réalité qui ne peut que conforter le devoir de solidarité.

https://algeria-watch.org/?p=81327

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