Dix huit mois après avoir perdu son œil gauche suite à un tir de projectile lors d’une manifestation des Gilets Jaunes à Paris, Manuel Coisne a reçu trente mille euros d’indemnisation provisoire. Une première victoire pour lui, qui souhaite surtout voir le policier auteur du tir condamné.
Vendredi 4 juin 2021
Il se dit toujours Gilet jaune et il a même manifesté de nouveau à Paris, samedi 1er mai 2021. Manuel Coisne a aujourd’hui repris un travail en intérim chez un sous-traitant de l’usine Toyota à Onnaing. Chaque jour, ce Valenciennois de quarante trois ans débâche les semi-remorques remplis de pièces détachées, destinées à la construction des voitures de la marque japonaise.
Père de quatre enfants, il a retrouvé une vie quasi-normale, ou presque, « c’est beaucoup plus compliqué de débâcher des camions pour moi avec un œil plutôt que pour celui qui en a deux. Je me concentre davantage pour travailler et je suis plus vite fatigué le soir. Je dois dire que cela m’épuise beaucoup plus qu’avant. Quand je prends ma voiture par exemple, je fais beaucoup plus attention. Cela m’arrive aussi de perdre l’équilibre ».
Lors d’une manifestation des Gilets Jaunes à Paris au mois de novembre 2019, il a perdu l’usage de son œil gauche après avoir reçu une grenade lacrymogène tirée par la police.
Il a des séquelles physiques, mais aussi psychologiques. Après de longs mois d’enquête, la Commission d’Indemnisation des Victimes d’Infractions (CIVI) du tribunal judiciaire de Paris vient d’accorder trente mille euros d’indemnisation provisoire au Gilet jaune valenciennois éborgné. Dans sa décision, la CIVI caractérise les violences d’incontestables, « aucune faute ne peut être relevée contre Manuel Coisne, dans la mesure où, comme en témoigne l'examen des faits filmés par plusieurs caméras, il était en train de discuter calmement ».
Cette indemnisation provisoire doit être complétée par une expertise médicale prévue à l’automne. La somme définitive sera probablement très importante, prévient l’avocat de la victime, Arié Alimi.
« C’est une mini-victoire », admet l’intéressé, « mais ce n’est pas encore ce que je souhaite au plus profond de moi. Je ne suis pas quelqu’un qui attend les aides, je me suis toujours investi et j’ai toujours travaillé. Bien sûr que cela va m’aider à me reconstruire, mais c’est plutôt la condamnation du tireur qui m’a gâché la vie que je souhaite, tout comme une condamnation des donneurs d’ordre dont le préfet Didier Lallemant qui a tout fait pour que cette journée se passe très mal ».
L’objectif de Manuel Coisne, désormais, est de retrouver le policier à l’origine du tir de grenade lacrymogène et la justice y travaille actuellement, puisqu’une enquête pour violences volontaires par une personne dépositaire de l'autorité publique suivies de mutilation ou infirmité permanente a été ouverte et confiée à un juge d’instruction.
C’est un travail minutieux qui s’appuie notamment sur une longue enquête vidéo de nos confrères du Monde du mois de décembre 2019. Après avoir collecté et analysé plusieurs heures de vidéos de particuliers mais également de professionnels, les journalistes ont réussi à identifier un tireur potentiel.
« Heureusement qu’il y avait cette vidéo pour montrer que je ne suis pas un Black Bloc. Au niveau de l’enquête, les experts sont en train d’éplucher les vidéos pour identifier le tireur. C’est impossible qu’ils ne le trouvent pas, toutes les preuves sont là », affirme Manuel Coisne.
Si l’auteur du tir parvient à être identifié, le Gilet jaune espère un procès, « je veux que l'auteur du tir soit condamné comme si c’était moi qui avait éborgné un policier. J’espère une sanction qui soit à la hauteur. Si j’avais été l’auteur du tir, je l’aurai reconnu sans contrainte et j’aurai accepté ma peine ».
C’est une manière pour lui de tourner la page et de rendre hommage à tous les autres manifestants blessés « il n’y a eu que deux Gilets Jaunes qui ont obtenu cette mini-victoire. C’est aussi cela mon combat. Il ne faut pas oublier tous les Gilets Jaunes qui ont été mutilés, ce sont des blessures de guerre qui resteront à vie ».
Selon le décompte du journaliste indépendant David Dufresne, au moins vingt quatre Gilets Jaunes ont été éborgnés depuis le début des manifestations des Gilets Jaunes au mois de novembre 2018.