Petition updateSOS Démocratie en périlMort d’Adama Traoré : « coup de chaleur » aggravé par des « manœuvres de contrainte » des gendarmes
Collectif INTER-ORGANISATIONNELFrance
Feb 9, 2021

Le Monde lundi 8 février 2021
Lucie Soullier

Une expertise réalisée par des médecins belges fait un lien entre la mort du jeune homme et l’interpellation des gendarmes.

C’est la première expertise commandée par les juges d’instruction qui souligne la responsabilité des gendarmes dans la mort d’Adama Traoré. La mort du jeune homme en 2016, le jour de ses 24 ans, a été causée par « un coup de chaleur » aggravé par les manœuvres d’immobilisation et de menottage des gendarmes et, « dans une plus faible mesure », par des « états pathologiques sous-jacents », conclut une nouvelle expertise médico-légale, réalisée en Belgique, révélée par L’Obs et que Le Monde a consultée.

« Autrement dit, précisent les quatre professeurs en médecine belges dans le rapport remis aux juges d’instruction, sans l’application de ces manœuvres de contrainte, on peut penser que Monsieur Traoré n’aurait pas présenté l’évolution dramatique constatée ensuite. » Soit sa mort, constatée le 19 juillet 2016 à la caserne de Persan (Val-d’Oise), deux heures après le début de sa course-poursuite avec les gendarmes venus interpeller son frère, à Beaumont-sur-Oise.

Dans ce dossier devenu un symbole de la lutte contre les violences policières, expertises et contre-expertises se répondent depuis plus de quatre ans. Pas de doute, Adama Traoré est mort d’un syndrome asphyxique. Mais causé par quoi ? Par une interpellation trop musclée, pour la famille et ses soutiens. Par la décharge d’effort produite lors de sa fuite, pour les avocats des gendarmes.

Eux ont toujours nié la responsabilité des forces de l’ordre dans la mort d’Adama Traoré, se référant jusqu’alors aux expertises les disculpant. Celle de mai 2019 les dédouanait ainsi en évoquant « un œdème cardiogénique » avant d’être annulée par la justice, début décembre, pour vice de procédure.

Aucun début de responsabilité des gendarmes n’était non plus pointé dans le rapport de synthèse de septembre 2018, qui expliquait le décès par la combinaison fatale de l’effort intense avec deux maladies : la sarcoïdose et la drépanocytose, dont Adama Traoré ne présentait pourtant que des formes bénignes et asymptomatiques. Un tel enchaînement fatal n’a jamais été observé dans la littérature médicale, étaient venus contredire des experts en médecine interne contactés par la famille du jeune homme.

Facteurs « déterminants »

Dans leur rapport médico-légal daté du 13 janvier, les médecins belges, mandatés par la justice française en juillet 2020, émettent les mêmes « réserves » : le trait drépanocytaire n’est que « très rarement la cause de complication » et la sarcoïdose peut être exclue comme cause de son décès – même si, nuancent-ils, « on ne peut exclure au plan théorique » qu’ils aient pu constituer un « élément aggravant ». De même, le cannabis retrouvé « n’a vraisemblablement pas eu de rôle direct dans le décès ».

La chaleur importante observée ce jour-là − il faisait 37,5 °C à 16 h 15 −, associée au stress aigu « en vue d’échapper aux forces de l’ordre » et à un « effort physique intense » sont en revanche, selon eux, des facteurs non pas uniquement « favorisants » mais « déterminants ».

L’hyperthermie constatée sur le corps d’Adama Traoré – à hauteur de 39,2 °C deux heures après sa mort – « aurait dû faire évoquer d’emblée, en particulier dans les circonstances de chaleur ambiante élevée, un coup de chaleur à l’exercice », avancent les experts belges.

Mais l’effort seul ne suffit pas à expliquer le décès, poursuivent-ils : « Les difficultés respiratoires présentées ainsi que leur persistance sont sans proportion avec la longueur de la course-poursuite qu’il vient d’effectuer, compte tenu de son jeune âge. »

Rattrapé une première fois par les gendarmes qui le menottent dans le dos, Adama Traoré était parvenu à s’enfuir une seconde fois avant de se réfugier dans un appartement. Une enquête menée par Le Monde à partir des témoignages et des vidéos de surveillance démontre que cette course-poursuite a certes duré dix-huit minutes mais sur à peine 450 mètres. Difficile d’en conclure à une cause fatale pour un jeune homme de 24 ans décrit comme « athlétique » − 1,79 m pour 86 kg −, et passant de longues heures à s’entraîner sur un terrain de football.

« Stress adrénergique »

« Seule la notion d’au moins une phase d’immobilisation avec contention, dont les détails ne sont pas relatés de manière unanime, est susceptible de fournir une piste d’explication », ajoutent donc les médecins belges. Une « phase d’immobilisation avec contention » que seuls les trois gendarmes présents lors de l’interpellation d’Adama Traoré dans l’appartement peuvent désormais décrire.

Dès sa première audition, mardi 19 juillet 2016, le maréchal des logis-chef F. racontait ce moment en détail : « Nous nous jetons sur lui avec mes deux collègues. Il est virulent et s’oppose à son interpellation. Il a les mains sous son corps, dans les draps non visibles. Le gendarme G. a immobilisé les membres inférieurs en effectuant une clé de jambes. Pour ma part, avec le gendarme adjoint volontaire U., nous tentons de lui immobiliser les bras. Au bout d’un certain temps, nous arrivons à lui amener les mains dans le dos. Nous constatons qu’il a, sur le poignet droit, une menotte attachée et que le poignet gauche est libre. Nous lui passons les objets de sûreté, c’est-à-dire qu’une nouvelle paire de menottes est apposée sur les poignets de l’individu. » Avant d’ajouter une précision centrale depuis : « Nous avons employé la force strictement nécessaire pour le maîtriser mais il a pris le poids de notre corps à tous les trois au moment de son interpellation. »

Faisant se rejoindre les versions, les experts belges concluent, eux, à la conjonction de l’effort et des procédés d’interpellation des gendarmes pour expliquer la mort d’Adama Traoré : « Sur la base de l’étude du dossier, notre opinion est en définitive que Monsieur Adama Traoré a très vraisemblablement développé un coup de chaleur en situation d’activité physique relativement brève mais intense dans des circonstances de stress adrénergique et de chaleur atmosphérique », et que « l’intervention dans le processus létal d’une période d’asphyxie “par contrainte physique” ne peut être écartée ».

https://www.lemonde.fr/societe/article/2021/02/08/mort-d-adama-traore-un-coup-de-chaleur-aggrave-par-des-man-uvres-de-contrainte-des-gendarmes_6069236_3224.html

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