Samedi 27 Juin 2020
Nuit après nuit, des policiers en armes et gyrophares en feu se rassemblent en manifestations interdites. À l’Arc de Triomphe et à la Concorde, autant de lieux interdits parce qu’ils sont à proximité de l’Élysée. Ils ne viennent là que pour menacer le pouvoir central du pays. Nous pouvons penser beaucoup de mal de ce pouvoir comme c’est mon cas. Mais il est le pouvoir d’une nation libre. Nous ne pouvons pas accepter qu’il soit menacé par des personnes en armes qui sont censés maintenir l’ordre républicain du pays. Puis les mêmes vont devant la Maison de la Radio pour menacer des journalistes. Nous pouvons penser beaucoup de mal du parti-pris gouvernemental souvent ridicule des organes d’information de l'état. Mais nous ne pouvons pas accepter que les questions qu’il pose se règlent par l’intimidation et la menace physique armée. Au demeurant le message veut porter loin. Il est adressé ainsi à tous les organes de presse, à tous ceux qui écrivent ou publient d’une façon ou d’une autre.
Cette volonté de s’ériger par la force en juge de toute expression a trouvé à Stains un paroxysme hautement symbolique. Là, les mêmes exigent l’effacement d’une fresque murale pourtant inaugurée par le maire, une prétention vociférée non seulement sans rappel à l’ordre mais encouragée par le préfet.
J’écris ces lignes comme une mise en garde. Les prétendues forces de l’ordre créent un désordre bien particulier porteur d’un message factieux bien spécifique. Après avoir manifesté devant le siège du Mouvement de la France Insoumise (MFI), fait sans précédent resté impuni, après avoir menacé des juges, fait resté impuni, et après avoir menacé des journalistes, fait resté impuni, un quarteron de policiers factieux étale son impudence en fanfare et il affiche sa prétention liberticide contre les institutions, la presse et la justice. Et le préfet de police, l’homme d’un camp, dit qu’il ne sait pas de qui il s’agit. Les autorités qui prétendaient que les Gilets Jaunes étaient des factieux selon le mot de Christophe Castaner, et même une menace pour la république, laissent faire.
Christophe Castaner a-t-il quelque chose à cacher que ces personnes savent ? Le président a-t-il déjà trop peur parce qu’il sait qu’il serait incapable de ramener dans le rang les factieux ? Le préfet de police est-il complice ou seulement victime lui aussi de menaces qui l’empêchent d’agir ? Quand, où et à quelles conditions le syndicat d’extrême droite va-t-il cesser ces agissements ? Veut-il un contrôle sur le contenu des diffusions audiovisuelles à leur sujet ? Veut-il un contrôle sur les œuvres concernant la police ? Ou bien revendique-t-il seulement le droit de mutiler et d’étrangler les gens sans être inquiété ? Ces questions résument l’inacceptable de ce qui se passe sous nos yeux.
L'autorité de l'Etat républicain s’est effondrée devant ceux-là même qui devraient en être les garants. Le message des factieux est clair. La police est devenue autonome. Elle n’obéit qu’à ce qu’elle veut et comme elle veut. Le syndicat Alliance, organisation d’extrême droite, la dirige en réalité puisque plus personne ne s’oppose à ses volontés. Les policiers républicains vivent dans la peur et ils sont eux aussi sous la menace. La responsabilité de toute cette situation vient du comportement du ministre et sans doute davantage encore de ceux qui le laissent ne rien faire. Tout autre avait été la réaction du ministre de l'Intérieur Pierre Joxe face à une tentative d’émeute de même nature par des policiers.
Et ce n’est pas tout. La décomposition de l'Etat avance sur un autre front encore plus sensible, celui de la justice. Là encore, au sommet de la pyramide, Nicole Belloubet incarne ce qui se donne libre cours dorénavant, le mépris le plus absolu des formes et des pratiques républicaines de l'état et le carriérisme et l’intrigue comme mode de vie publique. Au total, une incarnation de la disparition de la vertu là où elle devrait être seule au pouvoir. Elle a assuré la victoire d’un réseau de magistrats contre un autre. Je rassure. Il n'y a aucun insoumis à l’horizon dans cette mêlée. Et depuis en cascade le règlement de compte personnel est devenu la norme. Eliane Houlette fait plonger Catherine Champrenault procureure générale via Mediapart. Alors Catherine Champrenault à son tour confie tout le dossier des enquêtes sur Eliane Houlette à Médiapart. Pressions avouées à retardement, secret de l’instruction violé en permanence et intimité affichée entre justice et média pour violer la loi, à quoi bon se gêner puisque la garde des sceaux en personne a encouragé ces façons de faire. Mais dans ce cas l’enjeu est tout autre.
La bonne administration de la justice n’est pas un service public comme un autre. Il s’agit ici tout simplement de l’essence et de la raison d’être républicaine. La loi est le stade suprême de la norme humaine en démocratie. Nous oublions trop souvent de quelle étendue est ce principe de fonctionnement. Nous oublions en effet un en même temps fondateur. La déclaration des droits de l’homme est aussi celle du citoyen. La citoyenneté est l'aptitude à faire de la loi et à la respecter, même quand elle ne vous convient pas. Ceux qui ont pour mission d’apprécier si quelqu’un la viole remplissent donc une fonction comparable à celle que la superstition attribue aux dieux eux-mêmes.
Dans la religion républicaine, le juge est le servant du temple où nait la loi, l’assemblée des représentants du peuple. Nulle grandiloquence ici, seulement une banale répétition des fondamentaux qu’ignorent ou méprisent les libéraux. Car eux ne connaissent que le rapport de force, le marché et le contrat, c’est-à-dire tout ce que l’idée républicaine s’efforce de maîtriser et de civiliser. Là encore aujourd’hui, le cœur de l’autorité de l'Etat, celle qui nait de la légitimité de ses lois, est effondré. (...)
Dans ce contexte, ne commettons pas l’erreur de nos adversaires naguère. Ils se réjouirent de nous voir en difficulté face aux perquisitions, puis ils s’amusèrent de voir une manifestation de policiers devant notre siège, puis ils se gaussèrent des procès-verbaux d’audition recopiés en entier dans le Monde et dans l'Express dans la dernière semaine de la campagne européenne. L’avocat Eric Dupont-Moretti nous proposa de la camomille en nous voyant protester contre tous les abus de pouvoirs à l’origine du procès qui nous a condamnés à Bobigny.
Tous ces mauvais coups étaient des révélateurs du mal profond qui ronge le système de l’intérieur et qui accompagne sa dérive autoritaire. À présent tous ceux-là se découvrent eux-mêmes sur la sellette. Mais le danger factieux et la guerre des robes menacent la substance républicaine elle-même. Ce qui est en cause ne concerne pas un parti ou une sensibilité politique. Tout le monde est concerné par ces abus. C’est une crise de l'Etat que nous affrontons.