Petition updateSOS Démocratie en périlQuand la réforme des retraites tourne au jeu de massacre démocratique
Collectif INTER-ORGANISATIONNELFrance
Feb 2, 2020

Minée par une perversion des usages gouvernementaux et la désespérance des mouvements sociaux, la Ve république évolue vers un régime de moins en moins démocratique, estime un collectif de personnalités, dont Miguel Benasayag, Belinda Cannone, Dominique Méda et Bernard Stiegler.

Vendredi 31 Janvier 2020 - Le Monde

(Extrait) La cinquième république évolue vers un nouveau régime. Ce régime, nous hésitons encore à le qualifier, car il ne dit pas son nom, il n’assume pas l’esprit de ses lois ni surtout de ses usages et il est encore rampant, même si ses contours se précisent. Nous savons en tout cas ce qu’il n’est pas, ou plutôt ce qu’il n’est plus. Il ne saurait prétendre au nom de démocratie. Et à nous, signataires de cette tribune, hommes et femmes intellectuels, artistes et journalistes engagés, ce nouveau régime nous semble plus qu’inquiétant. Il nous fait peur. Il a le goût lacrymogène du poivre et du sang. Il a les accents goguenards de discours prononcés par des gouvernants isolés comme jamais par le pouvoir. Il a l’éclat scandaleux d’inégalités sociales de plus en plus criantes. 

Il semble presque normal de voir un président de la république et ses ministres gouverner contre la majorité des citoyens. Que le régime de la cinquième république ait été pensé comme présidentialiste, d’aucuns disent monarchique, Charles de Gaulle lui-même ne s’en cachait pas. Mais, dans une constitution qui donnait une assise et un poids prédominant à l’exécutif par rapport au parlement, l’usage voulait que l’on ne gouverne pas contre la volonté du peuple. Car enfin, même tout-puissants pendant la durée d’un mandat, il fallait bien que les gouvernants envisagent leur réélection. 

Nous dénonçons la professionnalisation du monde politique et nous avons bien des raisons de le faire, d’autant qu’elle est une des causes de la dérive que nous décrivons ici, mais cette professionnalisation politique avait paradoxalement un effet modérateur sur le plan constitutionnel. Si l’on voulait poursuivre sa carrière politique, on ne pouvait passer pour une personne qui se moque de l’opinion publique et des contre-pouvoirs. En 1995, sur les retraites déjà, et en 2006, sur le Contrat Première Embauche (CPE), l’exécutif plia. Il avait pourtant les moyens constitutionnels de n’en rien faire. 

Des aventuriers ont pris le pouvoir et non de simples citoyens, comme on a voulu le faire croire, car ces élus sont issus de milieux très favorisés et les ministères regorgent de hauts dirigeants d’entreprises. En prétendant gouverner avec des personnalités issues de la société civile, Emmanuel Macron a constitué un parlement inféodé comme jamais à son chef, sans courant, sans tendance et sans fief électoral à sauver, ou si peu, des personnes qui, sorties du monde des affaires ou de professions gratifiantes et bien rémunérées, peuvent envisager sans crainte de les exercer de nouveau quand leur mandat sera achevé. 

Le régime bascule vers une forme délibérément autoritaire, où il devient inutile de manifester une quelconque opposition au pouvoir, qu'elle soit syndicale, politique ou citoyenne, et où les forces de police sont chargées d’assurer la répression de plus en plus dure de mouvements qui eux-mêmes se durcissent. Où cela va-t-il nous mener ? 

En disant que notre avenir se referme, nous ne prônons pas une irresponsabilité politique, ignorante des réalités économiques, sociales et écologiques. Nous pensons, au contraire qu’il faut réinventer la démocratie, alors que l’on est en train de la miner par une perversion des usages gouvernementaux et par la désespérance des mouvements sociaux, des contre-pouvoirs et des corps intermédiaires. Seule une véritable démocratie peut redonner aux citoyens que nous sommes le sens et le goût de leurs responsabilités, mais aussi refonder notre communauté politique pour œuvrer à un monde plus humain, plus juste et plus respectueux de son environnement. 

Un monde dans lequel nous aurions vraiment envie de vivre. Mais encore faut-il croire effectivement au dialogue social et en la démocratie. Et que pourrait être cette dernière, aujourd’hui, sinon une démocratie convivialiste, c’est-à-dire une démocratie qui fasse toute sa place au vivre-ensemble, à la convivialité et au débat politique, qui s’appuie sur les expérimentations sociales et écologiques, qui permette la participation et la créativité de tous les citoyens et qui nous rende acteurs de notre destin politique pour retrouver le goût des possibles. 

Premiers signataires : 

Miguel Benasayag, Belinda Cannone, Sébastien Claeys, Susan George, Roland Gori, Aude Lancelin, Dominique Méda, Monique Pinçon-Charlot, Michel Pinçon, Bernard Stiegler, Florent Trocquenet-Lopez, Paul Alliès, Jean-Loup Amselle, Alain Bertho, Pascal Buresi, Jean-Louis Comolli, Thomas Coutrot, Sophie Desrosiers, Patrick Farbiaz, Bernard Fischer, Florent Gaudez, Benoît Hazard, Odile Hélier, Antoine Peillon, Alessandro Stella, Sophie Wahnich.

https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/01/31/la-reforme-des-retraites-ressemble-a-un-immense-jeu-de-massacre_6027875_3232.html

Copy link
WhatsApp
Facebook
Nextdoor
Email
X