
À la suite de la parution dans le Figaro du 9 février 2026 d’un article intitulé « Faut-il classer les grands ensembles et les barres d’immeubles ? » (p. 30), une mise au point s’impose étant donné les imprécisions et les fausses informations concernant l’immeuble Mouchotte.
Un détail tout d’abord. L’immeuble n’a pas été construit entre 1954 et 1964 mais entre 1963 et 1966/1967 (les logements ont été mis en service en deux phases : mai 1966 et mai 1967). Sa construction fait partie de l’opération Maine-Montparnasse, dont les travaux n’ont débuté qu’en 1961, pour se terminer en 1973 avec la tour Montparnasse.
Ensuite, l’article ne présente en aucune façon la gestion divisée des 753 logements de l’immeuble, ce qui rend la question de la façade incompréhensible. La partie nord, qui va de l’escalier A à l’escalier G (le 8/20 de la rue du commandant Mouchotte), comprend 436 logements qui appartiennent à des copropriétaires individuels. La partie sud, de l’escalier H à l’escalier M (le 26 de la rue du commandant Mouchotte) comprend 317 logements : 145 appartiennent à des copropriétaires individuels et 172 à la société anonyme IN’LI, filiale du Groupe Action Logement Immobilier, bailleur intermédiaire. Il y a donc un déséquilibre, dans la partie sud de l’immeuble, entre les copropriétaires individuels et la société IN’LI, de fait majoritaire dans les assemblées générales.
Le vote du remplacement de la façade ne concerne pas la totalité de l’immeuble, mais uniquement la (quasi) moitié de l’immeuble, correspondant au 26, ce qui est en soi déjà aberrant car l’immeuble présente une unité architecturale. Or, c’est uniquement le vote favorable d’IN’LI qui a fait adopter ce projet catastrophique du point de vue architectural, écologique, financier et humain. Cette décision a été prise par une société possédant 53% des logements : lors d’un précédent vote où IN’LI s’était abstenu, le changement de façade avait été rejeté.
L’alibi du DPE est une farce sans fondement, relevé d’ailleurs par un précédent article du Figaro paru le 8-9 novembre 2025, intitulé « DPE, MaPrimRénov’… quand la rénovation énergétique met en péril le patrimoine » (mise à jour n°1). Il s’agit d’un DPE collectif théorique car non fondé sur une connaissance pratique des plans d’exécution de l’immeuble, de plus établi par une société impliquée dans le projet de remplacement de la façade, ce qui semblerait aller à l’encontre de la nécessaire indépendance du diagnostiqueur. Il est plus qu’étrange que le DPE collectif du 26 soit F alors que le DPE collectif du 8/20 est E ; or, il s’agit d’un immeuble unique construit d’un seul tenant, à la même date, par les mêmes entreprises, avec les mêmes techniques et matériaux. Quant aux diagnostics individuels, ils sont E ou D...
Par ailleurs, la présentation de Sibylle Vincendon est erronée et biaisée. Cette personne n’est à la tête d’aucune association mouchottienne (sauf peut-être celle qui gère le compost de l’immeuble). C’est la présidente du conseil syndical du 26 et l’instigatrice du projet de changement de façade, qu’elle cherche à imposer à tout prix. Changer la façade, cela signifie déposer la façade d’origine et la remplacer « à l’identique » par des éléments neufs, comme si seul le dessin de la façade en faisait son intérêt, sans faire aucun cas des matériaux d’origine et du second œuvre, dont l’importance a pourtant été justement soulignée par la Commission du vieux Paris (mise à jour n°3). Il est assez ironique de voir présenter Mme Vincendon comme quelqu’un cherchant à comprendre « comment rénover sans tout dénaturer et tout figer » alors que c’est elle qui est à l’origine du projet de changement de façade.
Un autre point non négligeable est l’amalgame de cet article entre le classement et l’inscription au titre des monuments historiques. L’association Sauvons Mouchotte, ses nombreux adhérents et les 12 000 personnes qui ont signé la pétition souhaitent voir l’immeuble Mouchotte inscrit au titre des monuments historiques et non classé. Ce souhait n’est en outre nullement motivé par la volonté de fuir la nécessaire adaptation des immeubles des années 1960 aux lois climatiques (d’ailleurs toujours changeantes et souvent incohérentes) mais par celle de préserver l’architecture existante – sans la détruire pour en faire une pâle copie –, tout en l’adaptant aux données climatiques actuelles. L’inscription au titre des monuments historiques vise à une harmonie tout en conservant l’existant, qui par ailleurs est en bon état. C’est la raison pour laquelle au 8/20 les copropriétaires ont, à trois reprises, refusé le changement de la façade. Par ailleurs, ils ont invité très récemment l’architecte et universitaire suisse Franz Graf pour présenter ses travaux de conservation du patrimoine de la seconde moitié du XXe siècle dans des immeubles similaires au nôtre, afin de les faire profiter de son expertise pour adapter tout en préservant la façade de l’immeuble.
Pour finir, l’article prend ouvertement parti pour une labellisation « Architecture contemporaine remarquable » des immeubles des années 1960 plutôt qu’une inscription ou un classement au titre des monuments historiques, mais avec un argument erroné. L’inscription ou le classement « figerait » les bâtiments dans l’état ayant justifié cette distinction, les empêchant de « respirer et s’adapter à la vie », comme si les travaux étaient alors interdits. Ce n’est pourtant absolument pas le cas. Les travaux sont même encouragés mais « soumis à des règles particulières, afin d’assurer la bonne conservation des biens et de préserver l’intérêt patrimonial qui a justifié leur protection » (Mémento du Ministère de la Culture sur La demande de protection au titre des monuments historiques). Au contraire, le label ACR est retiré lorsque le bien est dégradé au point de perdre l’intérêt ayant justifié l’attribution du label, comme dans le cas d’un changement de façade. Ce label n’a qu’un rôle informatif de l’intérêt architectural d’un bâtiment récent, sans protection particulière.
Alors oui, « les tours des années 1960 ont une mauvaise image », mais encore faut-il ne pas mettre dans le même sac toute l’architecture des années 1960. Certains immeubles, de par leurs qualités architecturales, ont une importance dans l’histoire de l’architecture et, à ce titre, méritent une protection. C’est le cas de l’immeuble Mouchotte.