Non à la fermeture du centre d'accueil d'Allex !

0 a signé. Allez jusqu'à 5 000 !


Lettre ouverte à toutes les personnes solidaires des exilé·e·s

Vous voudrez bien excuser la longueur de cette lettre ouverte ; afin de bien appréhender la raison de notre désarroi et de notre colère, il convient de vous exposer l’histoire particulière d’un lieu, de ses habitants, et cela ne se fait malheureusement pas en quelques lignes.

Cela ne s’est pas fait en un jour

En octobre 2016, suite au démantèlement du camp de Calais, les premières personnes migrantes arrivaient au Centre d’Accueil et d’Orientation (CAO) d’Allex, petite commune drômoise de quelque deux mille habitants.

Cela ne s’était pas fait sans remous[1] : l’annonce de l’ouverture du centre durant l’été, par la préfecture, avait soulevé de multiples questionnements et quelques oppositions, bruyantes bien que peu nombreuses. Loin de construire des réunions d’information qui auraient pu permettre de rassurer les angoisses et de répondre aux interrogations, Gérard Crozier, maire de la commune, s’était fait le porte-voix des doutes, mais également des oppositions sordides introduites par le Front National, Génération Identitaire, Civitas et d’autres groupuscules, qui les uns après les autres s’emparèrent du village comme d’un symbole et remplirent la minuscule salle du conseil municipal en hurlant des insanités racistes et des menaces de mort à l’encontre des futurs demandeurs d’asile qui oseraient troubler « la tranquillité des campagnes françaises ».

Ainsi donc Monsieur le Maire tenta divers moyens pour faire échec à l’ouverture du centre, jusqu’à proposer la tenue d’un référendum[2] – illégal – qu’il fit annuler à la dernière minute devant la menace préfectorale de se voir traîner en justice.

Une belle ambiance régnait alors dans la bourgade, où des télévisions du monde entier – et notamment de Hongrie… – filmaient les mamies achetant leur pain en leur demandant si elles avaient peur des migrants, tandis que quelques énergumènes venus spécialement pour l’occasion d’autres départements scandaient : « On est chez nous ! », ce qui ne manquait pas de cocasserie.

Voyant que ses démarches officielles n’aboutiraient à rien et ne sauraient empêcher l’ouverture du centre d’accueil, Monsieur le Maire décida de contre-attaquer de façon officieuse : il exigea du préfet, dans un accord qui devait demeurer tacite et que nous n’allions découvrir que des mois plus tard, que si le CAO ouvrait, ce dernier ne devrait accueillir que des familles, malgré le projet initial destinant le centre à des hommes seuls[3].

En effet, M. Crozier croyait ainsi répondre aux immondices qui avaient pu être entendues dans les réunions publiques : « Ils vont violer nos femmes !! »

Mais Monsieur le Maire ne s’arrêta pas en si bon chemin dans ses exigences ; il se trouvait pris dans un casse-tête inextricable : pas d’hommes seuls, soit, mais les familles impliquent des enfants, or M. Crozier ne voulait pas non plus que les enfants migrants aillent à l’école du village. Il exigea donc du préfet qu’aucun enfant du CAO ne soit scolarisé à l’école d’Allex.

Par quel prodige un maire peut-il exiger – et obtenir ! – d’un préfet qu’un droit, parmi les plus indéniables de notre pays, soit refusé à des enfants ?

Quoi qu’il en soit, le CAO ouvrit ses portes et le Collectif allexois de soutien aux réfugié.e.s vit le jour, dans la volonté de montrer que la commune et les villes avoisinantes étaient loin de compter une majorité d’opposants. La première fête de bienvenue aux réfugiés que le Collectif organisa, en novembre 2016, réunit plus de 800 personnes[4], et permit de révéler aux médias, toujours aussi présents et curieux, que la solidarité et l’accueil étaient des valeurs essentielles pour les Allexois et leurs voisins.

Comment un maire peut-il décréter une zone de non-droit en toute impunité ?

Dès l’ouverture du centre, des bénévoles se sont proposés massivement pour intervenir auprès des personnes accueillies. Les cours de français ont ainsi pu être mis en place très rapidement, ainsi qu’une desserte tournante pour amener les résidents faire leurs courses chaque jour. Progressivement, des dizaines et dizaines de bénévoles ont initié des projets de toutes natures : création d’un vestiaire, réhabilitation d’une salle et équipement en matériel de sport, atelier de couture, sorties culturelles, sorties randonnées, tournées de récupération des légumes en lien avec des maraîchers, atelier parents/enfants, atelier mécanique dans un garage, atelier discussion en français, soirées jeux, repas partagés, projection cinéma, boîte à jouer pour les enfants[5], lectures de contes, sorties football, création du jardin et culture, accompagnement à l’emménagement et à la recherche d’emploi pour les personnes qui obtenaient le statut de réfugié…

Il faudrait plusieurs pages pour faire une liste exhaustive.

Initialement, les personnes résidant au CAO devaient rester entre deux et trois mois. Mais les dossiers n’avançaient pas à l’OFII. Après plus de six ou sept mois de résidence sur place, nous avons demandé à ce que les enfants soient scolarisés à l’école du village. Nous avons alors découvert le fameux accord purement verbal, dont tout le monde avait connaissance mais dont il n’existait aucune preuve. Monsieur le Maire d’Allex refusait les enfants de migrants dans l’école de son village, tout bonnement. La préfecture le soutenait et faisait pression sur le CAO pour empêcher toute inscription scolaire.

Des parents, qui souhaitaient inscrire leur fille à l’école, nous ont demandé de les accompagner à la mairie, ce que nous avons fait. La directrice de l’école était enchantée de recevoir la fillette – qui parlait très bien français, après tous ces mois passés en France. Mais M. Gérard Crozier a refusé de communiquer son dossier à l’école[6]. Il a préféré téléphoner à Monsieur le Préfet, qui a fait transférer dans les deux jours la famille dans un autre centre, dans un autre département – et dans le même temps, indiqué à la presse qu’il n’était responsable de rien, qu’il s’agissait d’un problème de « barrière de langue[7] ».

Problème réglé pour Monsieur le Maire et mise en garde claire pour nous : « Chaque fois que vous accompagnerez une famille pour une demande de scolarisation, elle sera transférée vers un autre centre. » Sollicité régulièrement, par lettre recommandée et par téléphone, Monsieur le Maire n’a jamais daigné nous répondre.

Depuis lors, nous avons donc tenté, par d’autres moyens de résoudre ce problème de non-respect des droits élémentaires des enfants. Nous nous sommes adressés à la direction du CAO, auprès de qui nous avons insisté pour faire valoir le droit à la scolarité. Pour toute réponse, dans les semaines suivantes, l’OFII a placé le centre sur une étrange « liste rouge »… Le CAO est désormais le seul en France qui reçoit des familles avec des enfants de moins de 6 ans ou de plus de 16 ans. Les enfants scolarisables sont bannis de ce centre d’accueil.

De nouveau, nous posons la question : comment un maire peut-il décréter une zone de non-droit pour des enfants dans sa commune et l’imposer à un préfet ? Comment un préfet peut-il suivre de telles voies illégales basées sur des ambitions électoralistes, ou des a priori racistes ? Comment un préfet peut-il cautionner ces actes au point de faire remonter l’information à l’OFII pour que l’on trie les familles à venir dans ce lieu ?

Délégué auprès du Défenseur des droits, courrier au rectorat, aux syndicats, au Préfet, au Sous-Préfet, rien n’a pu aboutir, sans parler des onze (11) courriers envoyés à Monsieur le Maire pour lui demander un rendez-vous, tous restés sans réponse.

Sous la menace de voir d’autres familles être victimes de mesures de rétorsion si nous tentions de médiatiser l’affaire, nous n’avons rien dit et avons tenté tous les moyens amiables possibles.

Il faut saluer ici le travail réalisé par nombre de bénévoles pour apporter aux enfants résidant au CAO tous les éléments nécessaires à leur bien-être, et notamment à la bénévole qui leur a créé une petite « salle de classe » à l’intérieur des murs. Elle consacre plusieurs heures par semaine à leur apprendre le français, les faire jouer et leur lire des comptines, même si l’on ne peut que déplorer que ces enfants ne puissent partager ces mêmes activités au sein de l’école municipale avec les autres enfants de leur commune, et ainsi développer des liens sociaux et d’amitié les plus élémentaires.

En septembre 2017, des médias revinrent à Allex pour filmer ou écrire sur « Un an après[8] ». Or, un an après, tout le monde s’accordait à le dire : tout était parfaitement calme dans la petite commune. Les migrants ? Ils étaient finalement bien sympathiques ! « Même plus que certains de nos jeunes[9] ! » disait une mamie qu’un journaliste avait de nouveau alpaguée lorqu’elle allait acheter son pain. Monsieur le Maire ? Il était « plus serein » et avait arrêté de fumer ; il reconnaissait que tout se passait pour le mieux et, ce qui fit décrocher la mâchoire à un bon nombre de lecteurs des articles : c’était grâce à lui[10].

Encore une fois, nous n’avons rien dit, malgré la forte tentation de dénoncer les agissements conjoints de Monsieur le Maire et Monsieur le Préfet.

Or voilà que nous apprenons, soudainement, la décision préfectorale de fermer le CAO d’Allex, en septembre 2018.

Une décision injuste et injustifiée

Malgré les objections des bénévoles intervenant au sein du CAO depuis de longs mois, les seules réponses apportées furent de nature à évoquer l'impuissance du Diaconat protestant, gestionnaire de l’établissement, face à cette décision de Monsieur le Préfet, inattendue, et dont la seule base argumentaire serait un vague engagement pris initialement pour le projet de durer 2 ans et l’augmentation du montant de la location, qui deviendrait hors budget.

Évacuons d’emblée ces raisons fallacieuses : aucun engagement officiel n’avait été pris pour une durée de 2 ans (cf. le compte rendu du conseil municipal) ; quant au montant de la location des locaux, le Diaconat protestant, gestionnaire du centre, était en passe de signer un compromis pour acheter la propriété avant d’apprendre la fermeture. Autant dire qu’il n’y avait aucun problème de montant locatif en vue. L’augmentation était, elle, prévue dans le bail depuis de longues années.[11] Dans différents articles de presse[12], la préfecture a avancé ces raisons pour justifier la fermeture du centre, énonçant un nouveau tarif locatif mensonger et démenti par le propriétaire des locaux. Pourquoi la préfecture ment-elle sur des informations dont elle a parfaitement connaissance ?

Le CAO d’Allex est, depuis 2016, un lieu d'accueil où des personnes vivent un temps d'hébergement sereinement, nouent des liens leur permettant une réelle insertion dans la société française, qu'il s'agisse des habitants voisins ou plus éloignés, mais aussi des entrepreneurs qui, pour certains, offrent pour l'avenir des perspectives d'emploi pour les futurs réfugiés que sont les demandeurs d'asile. Il est proprement scandaleux de fermer un lieu de vie qui fonctionne aussi bien, avec autant de bénévoles, pour transférer les personnes résidentes dans des lieux sans attaches où elles seront dépourvues de tout soutien et tout projet d'avenir[13].

Sans cesse, Monsieur le Président de la République et Monsieur le Ministre de l’Intérieur, déclarent tenir à l’humanité avec laquelle les demandeurs d’asile doivent être accueillis en France ; ils déclarent tenir à l’efficience de leur insertion dans la société également. Ce lieu leur assure les deux.

Nous sommes d’ailleurs en droit de nous demander si ce n’est pas justement pour cette raison que la décision a été prise de mettre fin à son existence, alors même qu’aucun autre CAO environnant n’est menacé de fermeture, alors même qu’au contraire un autre CAO vient d’ouvrir à quelques dizaines de kilomètres de là.

Un déchirement pour tous

Aucune des personnes présentes au CAO d'Allex ne souhaite le quitter et cette fermeture est un déchirement pour tous : demandeurs d'asile, leurs enfants, mais aussi bénévoles et salariés tous impliqués quotidiennement depuis presque deux ans dans un projet humain, social et sociétal. Un déchirement et une profonde incompréhension.

Rien ne justifie la fermeture de ce centre d’accueil ; les places d’accueil manquent en France pour les demandeurs d’asile, spécialement pour les familles. Il y a de la place au Château Pergaud qui accueille les résidents. Cet accueil se fait désormais de façon totalement apaisée avec le voisinage et les habitants de la commune, qui se retrouvent régulièrement avec les résidents pour des échanges et des fêtes.

Il ne reste plus, à Allex, qu’une seule personne réellement opposée au maintien du CAO : le maire, Gérard Crozier, qui demande la fermeture du centre.

Jusqu’où ce maire pourra-t-il aller pour détruire des vies ? Et quelle autorité s’opposera enfin à lui ? Après quasiment deux années d’un investissement et travail quotidiens, sans relâche, auprès des résidents comme auprès de la population, quand la situation s’est apaisée, grâce aux rencontres, aux échanges, un lieu d’accueil digne et vivant devrait fermer ?

Notre silence n’avait jusqu’ici pour seule raison que de protéger les personnes résidentes au centre d’accueil. Face à l’annonce de la fermeture, nous ne pouvons rester silencieux plus longtemps et nous nous devons de dénoncer les actions commises et répétées de Monsieur Gérard Crozier, maire d’Allex, et le soutien qu’il a obtenu de Monsieur Eric Spitz, Préfet de la Drôme.

Nous demandons le maintien d’un lieu d’accueil pour les personnes migrantes au Château Pergaud, et pour cela nous demandons à M. Eric Spitz, Préfet de la Drôme, de revoir sa décision quant à la fermeture du centre d’accueil d’Allex, ainsi qu’à M. Gérard Crozier, maire d’Allex, de cesser de se mettre en travers de tous les projets d’humanité qui concernent les migrants sur sa commune.

Au cours de ces deux années, diverses et nombreuses ont été les rencontres, tissées depuis Allex avec des soutiens. Nous appelons toutes les personnes que cette décision révolte à signer cette lettre et à se joindre à nos actions, à commencer par un rassemblement devant la mairie d’Allex le samedi 16 juin à 14 h.

Non à la fermeture du centre d’accueil d’Allex !

Le Collectif allexois de soutien aux réfugié·e·s

Contact : solidarite.refugies.26@gmail.com



[1] https://www.ledauphine.com/france-monde/2016/09/25/allex-dans-la-drome-ses-cauchemars-de-mini-calais

https://www.lemonde.fr/societe/article/2016/10/01/allex-2-500-habitants-se-dechire-sur-l-accueil-de-50-migrants_5006686_3224.html
[2] http://www.mairie-allex.fr/cr/2016/13092016.pdf
[3] http://www.mairie-allex.fr/cr/2016/05092016.pdf
[4] https://www.youtube.com/watch?v=KECtAOG39oM
[5] https://archijeux.org/2017/03/31/formation-boite-a-jouer-le-we-du-6-7mai/
[6] https://www.facebook.com/ROSAcollectif/videos/563168317404720/
[7] https://pbs.twimg.com/media/DDomU0RWAAECs46.jpg 
[8] https://france3-regions.francetvinfo.fr/auvergne-rhone-alpes/drome/drome-pres-an-apres-arrivee-migrants-allex-1377545.html
[9] https://www.ledauphine.com/drome/2017/10/27/a-allex-les-migrants-sont-de-bons-voisins
[10] http://www.chs-drome-sante.org/sites/default/files/cao_allex_dl_28_10_2017_0.pdf
[11] Le bail liant le Diaconat protestant au CHS, propriétaire des lieux, est un bail emphytéotique, courant sur 20 ans. Les termes prévoyaient que le locataire avait l’usage du bâti pour les 18 premières années pour une somme symbolique, réévaluée les deux dernières années afin de correspondre davantage au montant réel du loyer locatif d’un tel lieu. Dans des déclarations à la presse, la préfecture a avancé des chiffres mensongers et démentis par le propriétaire quant au tarif réévalué de cette location.
[12] https://www.ledauphine.com/drome/2018/04/23/le-centre-d-accueil-des-migrants-va-fermer

https://www.francebleu.fr/infos/societe/drome-le-centre-d-accueil-va-fermer-d-ici-septembre-1524765430
[13] La majorité des demandeurs d’asile pour l’instant au CAO d’Allex seront transférés dans des PRAHDA, structures à propos desquelles les personnes solidaires des migrants ne cessent d’alerter depuis leur ouverture : https://blogs.mediapart.fr/agathe-senna/blog/091117/les-prahda-isoler-invisibiliser-expulser



Collectif allexois de soutien aux réfugié.e.s compte sur vous aujourd'hui

Collectif allexois de soutien aux réfugié.e.s a besoin de votre aide pour sa pétition “Préfet de la Drôme: Non à la fermeture du centre d'accueil d'Allex !”. Rejoignez Collectif allexois de soutien aux réfugié.e.s et 4 173 signataires.