Обновление к петицииPour un Procès des Gouvernements responsables des mortEs évitables et du tri des patientEsUTILITARISME LIBÉRAL ET EUGÉNISME - Le sociologue Laurent Mucchielli sur l'eugénisme en france
Nodo D'ACRACIADouarnenez, Франция
18 апр. 2020 г.

 

"Dans l'histoire longue des théories pénales et des théories de la criminalité en France, un incessant mouvement de balancier idéologique est perceptible. Il oscille entre un pôle optimiste fondé sur une conception dynamique et égalitaire de la nature humaine, traduite dans l'espoir de l'amendement moral et de la réintégration sociale par le travail, et un pôle pessimiste fondé sur une conception statique et hiérarchique de la nature humaine, traduite dans la recherche des modes adéquates d'exclusion sociale. A aucun moment, ces deux conceptions humaines et sociales ne sont véritablement exclusives ; entre elles le débat fut constant et l'on peut seulement distinguer des périodes de domination plus ou moins prononcée de l'une sur l'autre. Les années 1791-1848 marquèrent ainsi la domination relative de la première conception. Les décennies suivantes sont plus incertaines. Par contre il est clair que les années 1880 marquent un tournant vers la domination progressive de la seconde conception. Et il est également évident que les théories bio-médicales, et plus largement la poursuite du mouvement d'institutionnalisation de ce que nous pourrions appeler les « sciences médicales de l'Homme » (anthropologie, psychiatrie et leur participation fondatrice à cette nouvelle « criminologie »), ont joué un rôle central dans ce processus. Elles ont en effet légitimé au nom de la Science – vérité suprême pour les républicains dans un siècle marqué fondamentalement par l'anticléricalisme – le traitement ségrégateur de la question sociale. Elles sont même parvenues à remettre largement en cause la notion même de peine au profit d'une conception que nous pourrions appeler un « utilitarisme socio-médical » [21], c'est-à-dire un principe de défense et de progrès d'une société conçue non pas comme une organisation d'individus autonomes et détenteurs de droits imprescriptibles mais comme un organisme vivant doté de membres ou de cellules actifs ou inactifs, utiles ou inutiles, méritant le statut de citoyen ou devant être considérés comme des erreurs, des aberrations, des déchets à éliminer pour maintenir sa bonne santé.

Enfin, il nous semble important de replacer ce mouvement politique et intellectuel dans la longue durée de l'histoire de l'ascension du corps médical et de son principal étendard : l'hygiénisme. Ce dernier peut être défini comme le très vaste projet de contrôle sanitaire et social conçu clairement par les médecins dès la fin du XVIIIème siècle, mis en oeuvre de façon de plus en plus efficace à partir des années 1820-1830 mais qui connut véritablement son apogée au tournant du XIXème et du XXème siècle, du fait notamment de l’impact de ce qu’il est convenu d’appeler la « révolution pastorienne ». La lutte contre le crime est un des aspects de cette police généralisée des moeurs, au même titre que la lutte contre la prostitution, l'alcoolisme, le vagabondage, la sexualité hors mariage ou que l'éducation surveillée des enfants. En 1829, le programme des Annales d'hygiène publique et de médecine légale annonçait clairement cette ambition. Il stipulait en effet que, au-delà de la salubrité des conditions de vie et d'alimentation,

« [l'hygiène publique] a devant elle encore un autre avenir dans l'ordre moral. [...] Elle doit éclairer le moraliste et concourir à la noble tâche de diminuer le nombre des infirmités sociales. Les fautes et les crimes sont des maladies de la société qu'il faut travailler à guérir, ou, tout au moins, à diminuer ; et jamais les moyens de curation ne seront plus puissants que quand ils puiseront leur mode d'action dans les révélations de l'homme physique et intellectuel, et que la physiologie et l'hygiène prêteront leurs lumières à la science du gouvernement » (cité par Lécuyer, 1986, 101).

Soixante ans plus tard, au cours de l’Exposition universelle, se tenaient à Paris le Congrès international d’hygiène ainsi que le Congrès international d'anthropologie criminelle. Paul Brouardel (1837-1906) présidait les deux assemblées. Ce personnage aujourd'hui oublié fut pourtant de l'avis de ses contemporains l'une si ce n'est « la plus haute personnalité de la profession médicale de notre pays » (par ex. Noir, 1906, 190). Son impressionnante carrière institutionnelle le confirme [22]. Personnage clef dans toutes les réformes touchant au statut même de la profession médicale : conditions d'accès et d'exercice de la profession de médecin, organisation de l'enseignement supérieur, réforme du secret médical, réforme des expertises judiciaires, etc., Brouardel fut de surcroît et avant tout la figure de proue de l'hygiène publique en France des années 1880 à sa mort (Léonard, 1981, 317-319, 249sqq, 292-295 ; Ellis, 1990, 141 sqq) [23]. Son allocution à la séance solennelle d'ouverture du Congrès d’anthropologie criminelle est emblématique à la fois de la fonction sociale et politique que les médecins prétendent toujours occuper et de la façon dont ils pensent la solution des désordres sociaux, au premier rang desquels la criminalité. Soucieux de ne pas laisser croire que la mise en évidence des déterminismes biologiques contredisant l'idée de responsabilité morale puisse en une quelconque façon remettre en cause les attentes répressives des médecins, du pouvoir, et, au delà, de toute la société de l'époque, Brouardel proclame devant et au nom de tous ses collègues :

« Non [...]. S'il est établi que cet accusé a commis le crime ou le délit qui lui est reproché par suite d'une dégénérescence psychique, d'une anomalie de formation ou de développement connue, [que] c'est là un état incurable ; qu'il est certain que, remis en liberté, cet homme conservera son impuissance à résister aux impulsions criminelles ; vous demandez qu'il soit exclu de cette société pour laquelle il est un danger. Vous ne demandez pas une punition, [...], vous n'avez pas l'illusion de croire qu'une répression modifiera cet homme né avec des stigmates dont il n'est pas responsable, mais qu'il ne peut rejeter de sa personne, puisqu'ils en font partie intégrante ; vous voulez que la société se protège en mettant indéfiniment cet homme dans l'impossibilité de nuire. Vous faites de la prophylaxie sociale » (Brouardel, 1889, 135-136).

Ce rôle sanitaire et répressif général affirmé, le président pouvait conclure que seule la médecine pourrait éclairer les législateurs puisque,

« En menant de front l'étude des anomalies organiques d'une part et les études de la psychologie des criminels d'autre part, il sera possible de faire une sélection, d'indiquer ceux que la société ne peut conserver dans son sein, d'assurer sa préservation d'une façon scientifique et efficace » (ibid., 138).

Lacassagne appartenait à la même génération et il poussait plus loin encore la revendication bio-politique, annonçant l'utopie eugéniste que nous avons proposé ailleurs de définir comme « une utopie scientiste qui revendique le pouvoir de redéfinir l’organisation sociale selon les ‘lois de la nature’, qui prétend être en droit (en devoir même) de prendre le relais des systèmes de gouvernement traditionnels pour remédier à une situation censée présenter des dangers pour l’avenir de l’espèce humaine, et qui prescrit un certain nombre de mesures de sélection sociales et physiques, sur un mode incitatif et/ou autoritaire, dans le but d’améliorer la qualité biologique des humains » (Mucchielli, 1997, 81). Ainsi pouvait-il écrire que « le commission de révision du Code civil n'aboutira à une mise au point précise des articles à rédaction vieillotte ou erronée qu'en faisant appel à la compétence de l'Académie de médecine » (Lacassagne, 1906, 90). En 1902, il prophétise : « On peut prévoir le moment où les véritables hommes d'État – non ceux que le hasard improvise dans les époques de transition, mais ceux qui, plus tard, dans une société organisée, s'entraîneront à ces hautes et nobles fonctions –, comprendront qu'il n'est pas possible de diriger ou de conduire les hommes sans des connaissances positives de la nature humaine » (Lacassagne, 1902, 80-81). Il écrit même que « l'avenir de l'humanité, le bonheur humain après tout, s'élabore dans les laboratoires de physique et de chimie » (ibid., 79). Et Lacassagne transmettre cette idéologie médicale à son élève et successeur Étienne Martin qui, en préfaçant le vingt-cinquième volume des désormais fameuses Archives d'anthropologie criminelle, fera à son tour l’éloge de la médecine et de son rôle transformateur du social, en commençant par « la nécessité de lutter contre le fléau de la criminalité, non pas par la réaction violente qu'inspire à la foule la vengeance du forfait, mais par la prophylaxie sociale scientifiquement établie et raisonnée. Elle nous conduira à éliminer sciemment des sociétés policées, les éléments mal faits et viciés qui en troublent le fonctionnement » (Martin, 1910, 7).

L’une des contradictions que le XIXème siècle a légué au suivant est donc là. Dans sa lutte contre la maladie et la mortalité, dans sa reconnaissance de la douleur, dans son souci des souffrances psychiques et dans la recherche des moyens de les réduire, dans son intérêt initialement philanthropique pour la misère et les troubles sociaux, la médecine du XIXème siècle a participé au mouvement de pacification des mœurs décrit par les historiens qui s’inspirent de Norbert Elias et constatent une évolution importante dans les seuils de sensibilité des citadins européens (Chauvaud, 1991, p. 233sqq). Mais dans le même temps, ce corps médical de plus en plus ambitieux et persuadé d’avoir à jouer un rôle politique historique face à la « décadence » de la société, a défini les fondements cognitifs et techniques du programme eugéniste que certains de ses bataillons mettront en pratique au cours du XXème siècle (aux Etats-Unis, en Allemagne, dans certains cantons suisses et dans les pays d’Europe du nord), au prix du « sacrifice » de plusieurs centaines de milliers d’individus qui, non contents d’être miséreux, auront le tort de manifester des comportements déviants : délinquants, malades mentaux et alcooliques chroniques, mendiants et vagabonds, prostituées. "

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