

Brest et sa métropole sont-elles menacées par d’irréductibles empêcheurs de bâtir en rond ? Riverains, promoteurs, élus… Cette semaine, une enquête du Télégramme en cinq volets déconstruit les idées reçues et fait le tour de la question, loin du laisse béton ...
Lire notamment l'interview de Jean-Pierre Bail et Vincent Langlet, membres du collectif brestois « Au pied du mur », qui fédère les riverains en lutte contre des projets immobiliers.
Extraits de l'article publié par Pierre Chapin le 06 juillet 2022 intitulé "Les recours, une épreuve horrible… mais nécessaire"
Y a-t-il un point commun entre les différents requérants sur le secteur brestois ? Nous avons interrogé des membres du collectif « Au pied du mur », qui fédère des riverains en lutte, pour cerner leurs profils, motivations et stratégies.
1 Le déclencheur
À quel moment décide-t-on de s’opposer à un promoteur et une collectivité, quand on ne connaît à peu près rien du droit de l’urbanisme ? Vincent Langlet, de SaveStangAlar, se souvient de ce point de bascule : « On a participé, au tout début du dossier, à une réunion publique organisée par la Ville, avec le promoteur, Iroise Promotion. Là, ils nous ont projeté quelques extraits du permis de construire, des vues d’architecte : une barre d’immeuble de cinq étages en plein milieu du vallon. Les visuels d’insertion nous paraissent erronés, et quand on pose des questions, on n’a pas trop de réponses. À la sortie de la réunion, on discute avec une poignée de voisins. Et on se dit : « on ne peut pas laisser faire ça ».
« Les motivations peuvent être égoïstes, bien sûr. Mais dans nos cas, c’est le même ressenti : l’énormité d’un bâtiment à construire, dans un site d’exception », résume pour sa part Jean-Luc Bail, qui lutte contre le projet des Perles de Saint-Marc, à deux pas du jardin du Dour Braz.
2 Les compétences
« Moi, j’ai des compétences en maths, informatique, géographie de l’espace : lire des plans, les interpréter, je sais faire. Et chez les voisins, il y avait quelques connaissances réglementaires. Donc on met tout ça en commun, et on bosse », expose Vincent. Qui râle, tout de même : « Il faut attendre que le permis de construire soit déposé pour avoir accès aux documents. Et demander une autorisation : on a l’impression d’être les em… de service ! Surtout qu’il faut faire vite : on n’a que deux mois pour intenter un recours gracieux ». Ici, une asso, SaveStangAlar, est créée dès la fin 2016.
Je ne savais même pas ce qu’est un PLU (Plan local d’urbanisme). Mais je suis universitaire : avaler des bouquins, chercher, je sais faire !
Jean-Pierre Bail, qui s’oppose au projet des Perles de Saint-Marc, avoue avoir dû tout apprendre quand il a décidé de partir au front, en 2015, avec son épouse. « Je ne savais même pas ce qu’est un PLU (Plan local d’urbanisme). Mais je suis universitaire : avaler des bouquins, chercher, je sais faire ! Par contre, je me suis vite retrouvé désemparé. Alors, je suis allé frapper à la porte de groupes de riverains qui s’étaient constitués ailleurs, comme au Stang Alar, pour demander conseil ».
3 Les moyens
Formuler un recours gracieux est gratuit, et accessible à tous au seul prix d’un courrier recommandé. Même chose pour le recours en contentieux, à un timbre près. Pourtant, s’engager dans un tel combat peut-être extrêmement coûteux. « Nous, on a fait le choix de prendre un avocat dès le recours gracieux, pour que les choses soient faites comme il faut », expose Vincent. Son association a fini par l’emporter en cours d’appel de Nantes, en septembre 2020. Une lutte qui a un prix : celui des honoraires, chiffrés à « plusieurs dizaines de milliers d’euros », lâche le militant, sans livrer le montant exact.
Jean-Pierre et son épouse Thérèse ont, eux, ferraillé sans assistance juridique, jusqu’à la cour d’appel, pour laquelle ils ont pris un conseil. « Et devant le Conseil d’État, on a été obligés d’en changer, de prendre un avocat aux conseils », décrit le couple, qui n’a pas encore totalement chiffré les frais. « Souvent, faute de moyen, les requérants prennent des avocats au forfait, à 7 000 ou 8 000 euros. Mais on se rend compte que c’est largement insuffisant », déplorent-ils.
4 L’épreuve
Nos deux témoins récusent les accusations d’empêcheur de construire en rond, de « bobos bien lotis » qui ne veulent pas voir leur voisinage évoluer. « J’entends le maire de Brest nous dire qu’il faut construire en citant des étudiants qui dorment dans la rue. D’accord, mais on ne va pas les loger dans une résidence avec piscine à 6 000 euros le m², comme ici », tonne Jean-Pierre, en référence au luxueux projet qu’il combat.
"Pendant plusieurs années, on y passe la moitié de notre vie, avec des engueulades homériques dans le couple, car par moments on est à bout !". Tous deux décrivent surtout ces recours comme un parcours du combattant. « Une épreuve horrible. Pendant plusieurs années, on y passe la moitié de notre vie, avec des engueulades homériques dans le couple, car par moments on est à bout ! C’est une démarche chronophage, coûteuse, usante. Mais il faut le faire ».
5 La victoire, ou un sursis ?
L’asso SaveStangAlar a obtenu l’annulation du permis qu’elle contestait devant la cour d’appel de Nantes en septembre 2020. « L’une des conséquences, c’est que la métropole a profité d’une procédure de modification simplifiée de son PLU pour supprimer la règle du velum (*), qui nous a fait gagner », ironise Vincent.
Surtout, il sait que cette victoire pourrait être de courte durée, puisque le promoteur travaille sur un nouveau projet, sur le même emplacement. « On va regarder de près ce qu’il présentera », annonce-t-il, sur l’air de ceux qui ne baissent pas la garde.
(*) Elle définissait les hauteurs maximales d’une construction en s’appuyant sur les points les plus hauts des faîtages des constructions avoisinantes.
+ En complément : " Le collectif Au Pied du mur veut construire une opposition durable"
Le collectif Au pied du mur s’apprête à déposer ses statuts associatifs. Ses principes : « concertation, qualité des logements, mixité sociale et respect de l’écosystème et de la biodiversité ». Créé en septembre 2021 pour fédérer les opposants à des projets immobiliers sur Brest métropole, le collectif Au pied du mur va se structurer sous forme associative. Avec l’ambition de peser sur l’urbanisme brestois.
À première vue, ce n’est pas forcément une très bonne nouvelle pour les promoteurs immobiliers. Comme dans les autres métropoles françaises où les recours fleurissent, les opposants brestois, jusqu’alors isolés dans leurs propres combats, ont décidé de se fédérer.
Réunis depuis septembre 2021 dans le collectif Au Pied du mur, ils mettent en pratique la maxime voulant que l’union fasse la force : ils échangent désormais sur leurs procédures, organisent des visites de site ou rassemblements contestataires, et militent ensemble pour l’organisation, par la collectivité, d’Assises de l’urbanisme.
« On est des lanceurs d’alertes »
« On va maintenant se constituer en association », annoncent ses membres. « Pas dans une visée politique, mais comme un réseau d’entraide pour des citoyens isolés ». Car eux estiment que leurs combats sont justes, face à un phénomène de « construction débridée » sur le territoire. « Quand on lève des problèmes dans un permis de construire, qui a pourtant été validé par les services de Brest métropole, on est des lanceurs d’alertes, d’une certaine façon », revendique Jean-Pierre Bail.
Parmi les voix du collectif, certains ont réclamé, ces derniers mois, un moratoire sur les constructions dans Brest métropole, idée qui a fait bondir la plupart des élus de la collectivité. Aujourd’hui, tous ne reprennent pas cette revendication à leur compte. « On n’est pas des têtes brûlées, on se veut davantage comme une association d’utilité publique ».
Entraide dans les dossiers de contentieux ou formation des citoyens aux questions d’urbanisme, d’environnement et de droit de la construction sont ainsi au programme de la future association. Ses futurs membres ont déjà défini les valeurs cardinales des projets immobiliers qu’elle juge acceptables : concertation, qualité des logements, mixité sociale et respect de l’écosystème et de la biodiversité.
« Aujourd’hui, il y a un déséquilibre entre le poids des promoteurs et celui du citoyen. Pourquoi, en signant les clauses de confidentialité qui vont bien, l’association n’aurait pas accès au dossier pendant l’instruction d’un permis, pour les projets les plus importants ? Cela permettrait sans doute d’éviter des recours, car notre objectif premier n’est pas d’attaquer », revendiquent les membres d’Au pied du mur.
Suite de l'enquête en cinq volets à retrouver toute la semaine sur le site internet du Télégramme par ici ...