Update petisiLiu Xiaobo est mort, n'abandonnez pas Liu Xia !Liu Xia : "L'amour de Liu Xiaobo est un crime grave puni de la perpétuité"

Béatrice DESGRANGESPrancis
1 Jun 2018
Chers amis, je publie ici un nouvel extrait d’une conversation avec Liu Xia, celle que j’ai eue avec elle le 25 mai. L’enregistrement dure 21 minutes, j’en ai extrait les 8 dernières : « Mon amour pour Liu Xiaobo est un crime pour lequel je suis condamnée à perpétuité. »
Cela suffirait à s’étrangler de fureur. Depuis quand l’amour est-il un crime ? Quand le père de Xi Jinping a été étiqueté comme élément anti-Parti et incarcéré pendant la Révolution Culturelle, sa mère n’a pas abandonné son mari et elle n’a pas été enfermée comme l’est Liu Xia depuis des années.
En janvier 2014, alors que Liu Xia était coupée du monde depuis plus de trois ans, j’ai finalement réussi à la joindre par téléphone à son appartement de Pékin. A peine avais-je prononcé son prénom, qu’elle s’est mise à pleurer et elle a continué à sangloter pendant 20 minutes. Je ne savais quoi dire. Elle a raccroché, je l’ai rappelée, elle pleurait toujours – elle était devenue pratiquement muette.
Les années ont passé comme l’éclair et il est impossible de rendre les tourments qu’elle a endurés en quelques mots. Mais, en fin de compte, on peut dire que Liu Xiaobo a été assassiné sous couvert d’une « mise-en-liberté pour raisons médicales ». Liu Xiaobo et Liu Xia ont a été autorisés à se voir pendant moins d’un mois à l’hôpital-prison. Mais chaque jour, il y avait du monde à l’intérieur et à l’extérieur du service hospitalier, plus de 100 personnes parfois, prétendument pour « porter assistance » à Liu Xiaobo mais en l’isolant absolument du monde.
Xiaobo ne souhaitait rien tant que de voir Liu Xia quitter la Chine, il avait même rêvé de les accompagner en Allemagne, elle et son frère Liu Hui, pour y passer le peu de temps qui lui restait à vivre. Après sa mort, la police chinoise a affirmé maintes fois à Liu Xia qu’aussi longtemps qu’elle coopérerait avec elle, elle serait autorisée à aller se soigner à l’étranger.
En avril 2017, grâce au poète Wolf Biermann - l’un des chanteurs compositeurs les plus célèbres de l’époque du Mur de Berlin -, et à sa femme, j’ai pu transmettre une lettre à la Chancelière Angela Merkel pour réclamer son aide. J’ai joint à cette lettre une note manuscrite de Liu Xia intitulée « Requête aux organes compétents pour être autorisée à quitter la Chine » et datée du 9 avril. J’ai promptement reçu une réponse et un canal de communication avec la Chancelière a été établi. Il y a maintenant plus d’un an que des pourparlers discrets ont été établis entre les gouvernements chinois et allemand. En avril de cette année, après maints signes apparemment encourageants, Liu Xia a préparé, à maintes reprises, son départ pour l’étranger mais ses rêves se sont évanouis pour laisser place aux cauchemars. Le fonctionnaire qui lui avait fait ces promesses avait disparu et Liu Xia, désespérée, s’est dite prête à faire de sa mort un geste de protestation.
Je lui ai demandé de ne rien faire d’irréfléchi et, sentant que la situation devenait critique, j’ai publié pour la première fois un enregistrement audio d’une partie de notre conversation, sous le titre de « Dona, Dona, rendez sa liberté à Liu Xia ». Mon but était de transformer une négociation secrète en un appel retentissant à la communauté internationale.
Dans la soirée du 24 mai, avant la visite d’Angela Merkel en Chine, j’ai reçu un appel téléphonique de la chaîne publique allemande ZDF, où j’ai exprimé la plus fervente des prières pour que la Chancelière ramène Liu Xia avec elle. J’ai dit que si cela était impossible, elle devait, à tout le moins, exprimer ouvertement le désir de rendre visite à Liu Xia, malade, ou de la faire prendre en charge par un expert médical. Pour Liu Xia, séquestrée dans sa prison domiciliaire, cela aurait été la meilleure chance d’être libérée.
Mais rien de tout cela ne s’est réalisé ! Néanmoins, Angela Merkel a rencontré Li Wenzu, la femme de l’avocat des Droits de l’homme Wang Quanzhang, et d’autres parents des victimes de la répression 709 à l’Ambassade d’Allemagne à Pékin et elle a insisté pour rencontrer en personne Liu Xia. Lors de leur conférence de presse conjointe, Li Keqiang a déclaré que la Chine tenait compte des requêtes d’ordre humanitaire et qu’elle était désireuse d’engager un dialogue avec l’Allemagne sur « les affaires individuelles de droits de l’homme » ; c’est la déclaration officielle émanant du plus haut niveau jamais faite en la matière.
Quant à Liu Xia, plusieurs jours avant la visite d’Angela Merkel, des policiers sont venus chez elle l’enjoindre de quitter la ville pour un « voyage ». Liu Xia a fermement refusé et les policiers ne l’ont pas contrainte à partir. Ils ont plutôt essayé de la convaincre, encore et encore, et ils l’ont assurée que quelqu’un viendrait prochainement discuter avec elle de son départ de la Chine.
Je ne compte plus le nombre de promesses de ce genre qui lui ont été faites. La police lui a dit qu’en juillet, après le premier anniversaire de la mort de Liu Xiaobo, elle serait bel et bien autorisée à quitter la Chine. J’ai exprimé ouvertement mes doutes à ce sujet et j’ai conseillé à Liu Xia d’envisager des contremesures préalables au cas où ils ne la laisseraient pas partir en juillet. Après m’avoir entendu parler ainsi, Liu Xia a sombré dans un accès de panique et de désespoir.
Voici un extrait de notre conversation téléphonique du 25 mai, le dernier jour de la visite d’Angela Merkel en Chine :
Liao Yiwu : « Quand tu as dit et répété que tu voulais « mourir, mourir, mourir », la dernière fois, c’est comme si j’avais reçu un électrochoc.
Liu Xia : Si j’étais morte, je n’embêterais plus personne.
LYW : Comment peux-tu dire ça ? Comment pourrais-tu mourir comme ça ? Il n’en est pas question !
LX : Alors tiens moi simplement compagnie, reste avec moi sans rien dire. Si vous continuez à me dire les uns et les autres de faire ceci, de faire cela, je ne répondrai plus au téléphone. Vous imaginez que c’est facile – puisque je suis censée être libre pourquoi souhaiterais-je même quitter la Chine ? Xiaobo voulait que je quitte la Chine pour vivre libre… parce qu’il savait que la police me suivait partout où j’allais et que mon appartement était équipé de tout un tas de dispositifs de surveillance et que je ne pouvais rien faire en paix. J’ai aussi beaucoup d’amis ici …. et la pression est telle que je n’ai plus le choix.
LYW : Oui, tu m’as dit d’enregistrer la dernière fois, j’ai eu l’impression que tu t’effondrais. A ce moment-là….
Liu Xia : Ce n’est pas un problème. Mais ne me demande plus, comme tu l’as fait ensuite, de faire ceci ou cela.
LYW : Ok Ok Ok. Attendons juillet et voyons ce qu’ils diront.
Liu Xia : Bien.
LYW : Je crois que tu pourras partir au bout du compte mais c’est un tel supplice.
Nouveaux sanglots. Des sanglots sans fin. « Ils vont me garder ici pour purger la peine de Xiaobo jusqu’au bout à sa place ».
J’étais anéanti. L’an dernier, quand elle était finalement rentrée chez elle, après la mort de Xiaobo, elle avait parcouru du regard la pièce remplie de livres. Les anciens, ceux qu’il avait lus, les nouveaux, qu’il n’avait jamais reçus. Elle s’était sentie suffoquer et elle allait chercher ses médicaments quand elle était tombée par terre, évanouie. Quand elle était revenue à elle, quelques heures plus tard, elle était pleine de bleus.
Quand je pense à cela, les mots de Jérémy me viennent à l’esprit :
« Ainsi parla le Seigneur :
Je me souviens de toi,
De la douceur de ta jeunesse,
De l’amour de tes épousailles,
Quand tu me suivais au désert,
Dans une terre qui n’avait jamais été ensemencée »
Ils résonnaient comme si la voix de Liu Xiaobo, venue du Ciel, les avait prononcés. « Je veux seulement voir jusqu’où ils peuvent pousser la cruauté sans mourir de honte », continua Liu Xia. Je veux voir à quel degré de perversité peut atteindre ce monde. »
- Tu n’as jamais rien fait d’autre que d’aimer, et pour tout ce que tu as enduré….
- Ils devraient ajouter une ligne à la Constitution : « Aimer Liu Xiaobo est un crime grave, puni d’une peine à perpétuité.
J’étais trop bouleversé par ce qu’elle avait dit pour lui répondre. « Je vais prendre mes médicaments, me dit Liu Xia.
Je lui dis au revoir : « Sois patiente. Attendons juillet ».
Humm, dit-elle et elle raccrocha. Je suis resté assis à mon bureau pendant un long moment. Le 29 ème anniversaire des massacres de Tian’Anmen approche et j’ai décidé d’envoyer ce message au monde, pour qu’il continue à réclamer sa libération.
Chers amis, que vous soyez Chinois ou étrangers, que vous soyez responsables politiques, parlementaires, diplomates ou citoyens ordinaires – amis de Liu Xiaobo qui êtes dissidents, poètes, auteurs, universitaires, artistes, sinologues, journalistes, acteurs, avocats, intellectuels – si vous êtes à Pékin, s’il vous plaît, prenez un moment de votre temps pour rendre visite à Liu Xia. Si vous craignez de vous rendre seul chez elle, faites vous accompagner de quelques amis ayant les mêmes préoccupations. S’ils ne vous interdisent de la voir, s’il vous plaît, lisez un de ses poèmes devant son immeuble ou appelez-la. Si ses gardiens vous en empêchent, donnez-leur son poème imprimé.
Si vous n’êtes pas à Pékin ou si vous ne voulez pas faire tout cela, diffusez au moins cet enregistrement. Faites comprendre au plus de monde possible – y compris au Président Donald Trump, au Président français Emmanuel Macron, au Premier Ministre britannique Theresa May et au Comité Nobel norvégien -, ce que la femme du Prix Nobel 2010 endure depuis toutes ces années.
Liao Yiwu, 1er juin 2018
Salin tautan
WhatsApp
Facebook
Nextdoor
Email
X