Mise à jour sur la pétitionLiu Xiaobo est mort, n'abandonnez pas Liu Xia !Mes vœux pour Liu Xia. Retour sur son poème à Herta Müller
Béatrice DESGRANGESFrance
1 janv. 2018
Les autorités chinoises n’ont pas libéré Liu Xia, malgré nos vœux de Noël. Je lui souhaite, de tout cœur, pour 2018, en mon nom et en votre nom à tous, cette liberté que lui refuse un régime inhumain, cette liberté que nos politiques se gardent bien de demander pour elle, cette liberté dont nos médias oublient si souvent de dire qu’elle est bafouée par la Chine. Pas un, à ma connaissance, n’a mentionné la mort d’un Prix Nobel de la paix derrière les barreaux dans le rappel qu’ils ont fait des événements marquants de 2017. Cela n’était pourtant pas arrivé depuis l’Allemagne nazie !... Le vœu le plus cher de Liu Xia est de quitter la Chine. Elle le dit dans le poème qu’elle a envoyé à Herta Müller le 20 avril 2017 et dont je vous ai donné une traduction partielle le 10 décembre. Car la lettre à Herta Müller a en réalité deux pages. Comme on le voit, les deux feuillets viennent bien en effet du même cahier, ils présentent la même déchirure, en bas à droite de l’image, et l’on voit parfaitement, en transparence sur le premier feuillet, la suite de la lettre, la date et la signature de Liu Xia. Quelques mots sont nécessaires pour remettre cette lettre-poème dans son contexte : Liu Xia venait enfin de révéler à Liu Xiaobo ce qu’elle lui cachait depuis 2010, sa séquestration par le Parti. Pendant ces sept années interminables, Liu Xiaobo avait cru que Liu Xia vivait « libre », libre autant qu’on peut l’être en Chine. Toutes leurs séances de parloir étant étroitement surveillées, Liu Xia ne pouvait lui parler que de choses insignifiantes sous peine d’être immédiatement réduite au silence par le gardien. Elle-même, d'ailleurs, ne voulait pas ajouter à la peine de Liu Xiaobo le chagrin et l’inquiétude de la savoir malade et recluse dans leur appartement de Pékin. Mais, un jour d'avril qu’il la trouvait plus pâle encore que d’habitude et qu’il l’encourageait à sortir plus souvent, à voyager pour se distraire, à aller au soleil, elle lui avait avoué, au risque de subir de nouvelles mesures de rétorsion, qu’elle vivait recluse et qu’elle souffrait d’une maladie cardiaque. Liu Xiaobo a alors accepté l’idée de quitter la Chine, une idée qu’il avait toujours jusqu’alors refusé d’envisager. Quelques instants avant sa mort, il adressait un dernier message à Liu Xia en levant alternativement l’une et l’autre de ses jambes comme s’il marchait dans le vide : il lui disait de s’échapper, de fuir la Chine pour la liberté. Voici la traduction du texte intégral : 亲爱的赫塔 Chère Herta, 我蜷缩成一团 Je me recroqueville sur moi-même 因為有人敲嚮了门 En entendant frapper à la porte 我的脖子开始变得僵硬 Ma nuque se raidit 我却不能离开 Mais je n’ai pas le droit de partir 我自言自语 A force de soliloque 我要疯了Je vais devenir folle 我那麼孤单 Je me sens si seule 我没有权力说话 On m’empêche de parler 大声说话 De m'exprimer à voix haute 我像植物一样活着 J’ai l’impression de vivre comme vivent les plantes 我像尸体一样躺着 D’être là, gisant comme un cadavre 我厌恶我的生活 Je déteste ma vie 我的生活很难看 J’ai ma vie en horreur 我想撕碎这丑陋生活和我 Je voudrais déchirer cette vie grotesque et moi avec 我渴望逃离 J’ai un désir ardent, m’échapper 没想到刘晓波同意跟我和刘晖一起离开,在省机会的时候他非常担心我的病 Je n’aurais jamais cru que Liu Xiaobo accepterait de partir avec moi et Liu Hui (le frère cadet de Liu Xia) ; il a été très inquiet de me savoir malade, quand j’ai eu l’occasion [de lui dire que je l'étais]. 拜托你和朋友所为我所奔波 Je vous suis reconnaissante à vous et à vos amis de toutes les démarches que vous faites pour moi, 我想尽快拥抱你 Il me tarde de vous embrasser, 刘霞 Liu Xia 2017.4.20 le 20 avril 2017 Ai Weiwei, qui a démontré que les deux feuillets appartenaient à la même lettre, a vertement reproché à Liao Yiwu d’avoir publié la première partie de cette lettre-poème le 9 décembre dernier seulement alors qu’il en avait publié la deuxième page dès le 28 juin dernier, pour prouver que Liu Xiaobo acceptait d’aller se soigner à l’étranger, contrairement à ce que prétendaient les officiels Chinois. Liao Yiwu indiquait alors l’avoir transmise aux gouvernements chinois, américain et allemand. Le "New York Times" la cite ainsi : “I am sick of my life, this grotesque life, I want to tear the version of myself who lives this grotesque life to pieces, I long to escape.” https://www.nytimes.com/2017/06/29/world/asia/liu-xiaobo-nobel-cancer-abroad.html Le « Women’s rigths in China » ajoutait la traduction de la fin du texte : “I can hardly believe that Xiaobo agreed to leave China together with me and [my brother] Liu Hui. When he finally learned about it, he was very concerned about my illness. I am grateful to you and to our friends for everything you’ve been doing and cannot wait to embrace you.” http://crchina.org/?p=9328 On trouve également la lettre, en chinois, sur RFI et RFA La restitution de ce manuscrit de Liu Xia dans son intégralité ne change pas fondamentalement son sens (si ce n'est qu'on peut se demander si le cancer de Liu Xiaobo n'avait pas déjà été diagnostiqué à cette époque, ce qui expliquerait qu'il puisse envisager de partir à l'étranger). Si, dès avril, Liu Xia était assez désespérée pour écrire une telle lettre, dans quel état doit-elle se sentir aujourd’hui ! Souhaitons-lui de pouvoir enfin échapper à ce cauchemar kafkaïen, de déchirer cette page de sa vie pour en écrire une nouvelle, parmi nous, dans le monde libre.
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