

Dans une bonne partie du monde occidental, l’horreur suscitée par les événements du 7 octobre 2023 n’a pas duré. Très vite, par un invraisemblable tour de passe-passe moral (ou plutôt immoral), la victime a été transformée en coupable et les tueurs en victimes, libérant aussitôt une flambée d’antisémitisme décomplexé. Dans le même temps, les Juifs, en Israël et dans la diaspora, demeuraient tétanisés par ce qui était le pire déchaînement de violence antisémite depuis la Shoah. Cette terre ancestrale retrouvée, où les Juifs pensaient pouvoir enfin vivre à l’abri des persécutions, était devenue le théâtre d’un pogrome d’une violence inimaginable. Le peuple juif, partagé entre des opinions très diverses et même antagonistes, éprouvait dans la douleur son unité et sa vitalité indestructible. Mais comment fallait-il répondre à cette entreprise clairement génocidaire qu’il venait de subir ? Là encore, l’extrême diversité des points de vue s’est manifestée. Ne dit-on pas : « Deux Juifs, trois opinions » ?
Je viens de lire deux ouvrages qui, dans des registres littéraires très différents, témoignent de cette diversité de regards. Le premier (1), celui d’Arthur, le célèbre animateur TV, est un cri, l’expression d’une douleur que vient redoubler la haine antisémite devant laquelle s’effondrent les dispositifs protecteurs et les privilèges de l’homme public. Le second (2), de Pierre Lurçat, est une chronique, distanciée, raisonnée, sans concessions au politiquement correct. Si l’on veut se plier aux simplifications journalistiques, on dira qu’Arthur est un homme de gauche et Lurçat, un homme de droite. Les confronter oblige à réaliser combien le conflit interminable dans lequel Israël est entraîné, malgré lui, depuis des décennies, est complexe, et combien, prétendre en juger, à distance, requiert prudence, respect, bienveillance. Que disent, en substance, les deux livres que j’évoque ici ?
Arthur exprime l’horreur trop vite relativisée, « contextualisée », oubliée… du massacre du 7 octobre, ces actes d’une barbarie atroce, accomplis dans la jubilation, filmés par leurs auteurs et salués à Gaza par des chants et des distributions de friandises. Les images de cette horreur, et les événements des jours qui ont suivi, le hantent et l’anéantissent. « Blotti sur le canapé, en position fœtale, les yeux rivés sur l’écran de la télé, le portable à la main, je fais défiler les news en boucle sans jamais respirer. Planté devant les chaînes d’info, sursautant à chaque alerte, les pupilles brûlées à force de revoir les mêmes images. Il m’arrive de pleurer, sans prévenir. A n’importe quel moment de la journée. Des larmes libres, incontrôlables. Je passe par toutes les émotions… » Cet homme public, pleinement intégré dans le Paris mondain, retrouve alors sa judéité et éprouve sa solitude: « A la radio, j’ai dit ‘’je’’. Et j’ai dit ‘’Juif’’ ». A mesure que le temps passe, Arthur va se mobiliser, en particulier face au déferlement d’antisémitisme, assumé ou voilé, que connaît la France, comme bien d’autres pays d’Europe. Son livre raconte, décrit, clame… ces mois de combat, en particulier pour les otages toujours détenus par le Hamas. Un combat souvent solitaire, parfois soutenu par un réseau d’amis. Au passage, on note que le soutien total qu’Arthur apporte à Israël en guerre ne l’empêche pas d’exprimer de la compassion pour la population civile de Gaza, elle aussi otage du Hamas. Il dit aussi le peu d’estime qu’il porte au gouvernement d’Israël, qu’il s’abstient pourtant de critiquer tant que dure la guerre. Au total, un livre sensible, plein d’émotion, de générosité, de douleur.
Toute autre est l’approche de Pierre Lurçat. Alors qu’Arthur vit à Paris, il vit à Jérusalem, immergé dans le concret de cette guerre, longue et difficile. Son point de vue est marqué par la lucidité, certains diront par la froideur. Pour Lurçat, en effet, cette guerre est nécessaire, elle est juste et doit être menée jusqu’au bout. Ces chroniques, qui couvrent la période qui va du 10 octobre 2023 au 9 septembre 2025, se veulent être le reflet «de l’état d’esprit et de l’opinion publique d’Israël, à la fois dans ses divisions et dans l’unité fondamentale de l’après 7-Octobre ». Dans son ample préface, le philosophe Jacques Dewitte, montre que la «conceptsia» (3) qui a permis que les événements du 7 octobre se produisent est le fruit d’un « aveuglement (…) empêchant de ‘’voir’’ ce qui se préparait, mais qui pourtant n’était quasiment pas dissimulé ». Un aveuglement consistant, pour les Israéliens, à prêter à l’adversaire – on devrait dire à l’ennemi – des valeurs, des sentiments, des principes, similaires aux leurs. Un aveuglement qui rendait impensable le fait que ces ennemis n’étaient « pas comme nous ». Je renvoie, sur cette question au billet que j’ai publié ici, il y a quelques semaines. Dans ses chroniques, Pierre Lurçat, qui est un Juif religieux, n’hésite pas à évoquer le Dieu d’Israël et les traditions du judaïsme, convaincu qu’Israël n’est pas seulement une réalité politique. C’est ainsi qu’il écrit, dans la conclusion de son ouvrage : « … la victoire d’Israël ne sera pas seulement une victoire militaire et stratégique, qui est déjà en passe de remodeler la région tout entière. Cette victoire sera également une victoire morale et spirituelle, et pour ainsi dire métaphysique : victoire du judaïsme, qui éclaire et embellit notre monde, sur les barbares de l’islam le plus rétrograde, victoire du peuple qui sanctifie la vie contre ceux qui sanctifient la mort (…) La victoire d’Israël contre le Hamas et ses alliés inaugurera peut-être, comme je l’espère avec beaucoup d’autres, une nouvelle ère dans l’histoire de l’humanité ». On s’en doute, Lurçat n’est pas prêt à accepter l’idée d’un État palestinien, mais ne donne pas d’indications sur le sort à venir des « territoires », en particulier la Judée-Samarie qui, pour lui, font de toute évidence partie d’Israël. Un ton rude qui ne ménage pas les critiques à l’encontre de la gauche et du « Deep State » de son pays. On pourra évidemment être en désaccord avec au moins certaines idées défendues par Pierre Lurçat, mais son livre donne à réfléchir et constitue un nécessaire contrepoids à ce que nos médias s’efforcent de nous faire avaler au sujet de cette guerre dans laquelle Israël défend son existence.
Fiodor
SOURCE : Une même horreur, deux regards | Un idiot attentif
(1) Arthur Essebag, J’ai perdu un Bédouin dans Paris, Grasset, 2025, 336 p.
(2) Pierre Lurçat, Jusqu’à la victoire ! La plus longue guerre d’Israël. Chroniques 2023-2025, Ed. de l’Eléphant, 2025, 316 p.
(3) On désigne ainsi la fausse assurance qui prévalait dans la plupart des milieux responsables de l’Etat devant la menace, estimée facile à contenir, du Hamas et des autres factions djihadistes de Gaza.