Pétition fermée

Les résultats des élections municipales et européennes de ce printemps, qui traduisent avant tout un grand désarroi face au monde qui se profile, nous amènent à prendre collectivement la parole à travers ce manifeste et le livre Nos voies d’espérance. Nous avons décidé d’unir nos forces pour rappeler que la souffrance ressentie par beaucoup face au travail ou au chômage, aux difficultés économiques, à la mondialisation, aux périls écologiques, face aussi à la déshumanisation progressive de notre société, n’est pas une fatalité. Pour affirmer également que le pessimisme ambiant – entretenu par ceux qui ont intérêt à ce que rien ne change – n’est pas seulement improductif, mais destructeur pour notre société tout entière.

Nous avons l’absolue certitude qu’il est possible de retrouver un pays apaisé et uni autour d’un nouveau projet collectif tourné vers l’avenir, la modernité, le bien-être et le respect de l’autre, en coopération étroite avec le reste du monde. Cela suppose d’accepter de regarder les vérités en face, de chercher à comprendre les véritables mécanismes qui régissent nos sociétés, mais aussi nos vies. Et d’avoir le courage, la volonté de tout repenser. Affirmer, comme certains irresponsables politiques, qu’on peut affronter un monde bouleversé en restant replié sur soi, sur son passé, ses préjugés et le rejet de l’autre est pis que mentir : c’est trahir.

***

Il suffit d’ouvrir les yeux pour voir que la société dans laquelle nous vivons n’a plus rien à voir avec celle d’autrefois. Nous sommes passés d’un monde rural à un monde urbain, d’un monde segmenté à un monde relié, d’un monde réel à un monde en partie virtuel, d’un monde vertical – où quelques pays et quelques puissants imposaient leur loi d’en haut – à un monde horizontal où chacun désormais, grâce notamment aux nouvelles techniques d’information et de communication, peut et doit prendre la parole. Notre manière de penser, d’appréhender l’avenir, est donc à réinventer.

Certes, les progrès scientifiques et la croissance nés de la révolution industrielle ont jusqu’à présent facilité notre vie. Nous sommes, du moins en Occident et en démocratie, mieux soignés, mieux nourris, mieux éduqués, mieux informés qu’autrefois, et nous jouissons d’un confort sans pareil. Mais à quel prix, puisque ces progrès ont été le plus souvent réalisés par le pillage des ressources naturelles et l’asservissement d’une majorité de l’humanité mise au service d’une minorité de privilégiés. Or aujourd’hui, même ces privilégiés connaissent dans bien des cas plus de souffrances que de joies, notamment sous l’effet de crises économiques de plus en plus sévères qui ne sont que le symptôme chronique – et non la cause ! – du dépérissement d’un modèle à bout de souffle. Un modèle qui produit surtout des inégalités, du chômage et de la souffrance. Donc de la violence. Si, autrefois, les folies de l’homme ou les colères de la nature n’empêchaient pas l’humanité de se reproduire, le monde de se reconstruire, aujourd’hui la donne a changé. Pour la première fois dans notre histoire, un seul homme ou un petit groupe d’hommes peuvent concentrer un pouvoir de destruction terrifiant. Toutes ces raisons doivent donc nous amener à nous interroger collectivement sur les limites de ce modèle de civilisation et sur son avenir. En vivant à court terme, en fondant notre développement sur l’exploitation à outrance de matières premières dont nous privons les générations futures, sur le massacre de la faune et de la flore, en polluant l’atmosphère, en déréglant le climat, en misant prioritairement sur une énergie et des armes nucléaires de plus en plus difficiles à contrôler, en instaurant l’espionnage généralisé via Internet, nous nous mettons en grand danger. 

Au lieu d’agir avec courage pour endiguer ces périls, trop de responsables politiques – et de médias – parient sur l’inconscience et sur l’immobilisme. Et même sur le mensonge, en faisant croire, souvent dans l’intérêt de puissants lobbys, qu’avec un hypothétique retour de la croissance, tout pourrait redevenir comme avant. Or la croissance se heurte à des limites physiques, comme les ressources de la planète connaissent leur finitude. Nous devons donc accepter que tout retour au passé, non seulement ne soit pas souhaitable, mais impossible. Et puisque le monde a changé, nous devons, nous aussi, changer. Construire de nouveaux modèles durables, à la fois locaux et portés par une réflexion globale, mais aussi une gouvernance planétaire puisque les impératifs écologiques ne connaissent pas de frontière. Changer de paradigme ne signifie pas revenir en arrière, mais au contraire aller de l’avant. Vivre mieux et non moins bien, de manière plus sobre, plus durable, plus respectueuse. Plus heureuse aussi. 

Contrairement à ce que prétendent les grands partis politiques, qui se préoccupent souvent plus de leur propre survie que de celle des peuples, nous savons, nous, que des solutions efficaces et neuves existent. Pour les avoir vues à l’œuvre partout à travers le monde, nous savons aussi qu’elles marchent. Mille révolutions tranquilles inventées chaque jour, non par les États, mais par les citoyens eux-mêmes, les associations, les PME…

Qui sait que la Chine, le pays le plus pollueur du monde, est aussi l’un des États les plus en pointe dans le domaine de l’économie circulaire et la recherche d’énergies propres ? Qui sait que San Francisco recycle plus de 80 % de ses déchets et compte atteindre les 100 % en 2020 ? Qui sait que plusieurs villes françaises sont quasi autonomes en énergie ? Qui sait que Détroit, après sa faillite économique, mise avec succès sur la culture et l’agriculture pour réinventer des modèles de solidarité, d’éducation et de développement ? Qui sait qu’à travers l’économie collaborative, une nouvelle génération est en train de repenser entièrement notre manière de vivre ensemble, de consommer, de voyager, de travailler, d’apprendre… Qui sait que la Poste, la SNCF, Renault et de nombreuses autres entreprises commencent à s’inspirer de ces modèles pour tenter de rendre, demain, leur production moins polluante, le travail plus épanouissant ?

Ce livre entend montrer que, dans tous les domaines, changer de perspective est possible. Et si nous utilisions Internet pour redécouvrir les vertus du troc, mettre chaque fois que c’est possible en commun nos voitures, nos outils, privilégier l’usage plutôt que la propriété ? Et si, loin des partis pris idéologiques, nous remettions vraiment sur la table l’idée de partage équitable du travail afin de réinsérer dans la société les millions de citoyens qui en sont exclus ? Et si nous songions à la possibilité d’offrir à chacun un temps réservé, à réellement s’informer sur nos grands choix de société, pour voter en conscience et en connaissance de cause, notamment en ce qui concerne les grandes questions scientifiques ou éthiques ? Et si l’on mettait en place une institution garante du long terme et du bien commun, tant au niveau national qu’au niveau international, afin d’en finir avec la dictature de l’immédiat ? Et si l’on admettait enfin que nous sommes allés trop loin dans la malbouffe, dans le massacre de la nature, du vivant, pour encourager enfin une agriculture durable, locale, saine, plutôt que la consommation de nourritures frelatées ? Et si nous réfléchissions collectivement à la notion de progrès pour distinguer ce qui nous met en danger de ce qui nous aide réellement à vivre mieux ? Et si nous reconnaissions que les inégalités mondiales sont non seulement scandaleuses, mais aussi contre-productives et génératrices de violences incontrôlables ? Et si, au moins en France, nous nous fixions l’objectif de revenir ensemble aux valeurs fondatrices de liberté, d’égalité et de fraternité qui ont si longtemps fait notre force ? Chaque citoyen se sentirait alors partie prenante d’un vrai projet national, et pourrait y apporter son énergie, son enthousiasme, ses idées.

***

Le problème, encore une fois, ne réside pas dans notre capacité à trouver des solutions, mais à vouloir y croire et à oser les appliquer plutôt que de rester prisonniers d’un engrenage mortifère. Cette ambition passe avant tout par l’éducation, pour donner très tôt à nos enfants les moyens d’intégrer les règles de sociabilité indispensables à tout projet collectif. Nous devons leur apprendre à choisir librement leurs valeurs, à les hiérarchiser, afin qu’ils puissent décider eux-mêmes – et en toute lucidité – de leur destinée. Cela pour que chacun ait bien conscience qu’à n’importe quelle étape de notre vie, nous avons la liberté de choisir une autre voie. La solution passe aussi par l’exemplarité. Si personne ne peut, seul, changer le monde, chacun, en revanche, chaque homme, chaque femme, chaque groupe d’humains, chaque pays, a la faculté de se changer lui-même, et de montrer l’exemple en modifiant son comportement, en empruntant un nouveau chemin, en adoptant de nouvelles valeurs.

Certains peuvent trouver notre démarche utopique, comme on jugeait naguère irréalistes et vains les combats d’un Mandela, d’un Luther King ou d’un Gandhi, qui bousculaient tant d’habitudes, tant d’intérêts particuliers, tant d’idées reçues. Mais si l’histoire de l’humanité est jalonnée d’horreurs et de lâchetés, elle a aussi montré que la lucidité, la volonté, la persévérance peuvent toujours l’emporter et accoucher de grandes espérances, de sur-sauts salvateurs. À condition que chacun fasse sa part.

Paris, le 18 juin 2014.

 

par Cynthia Fleury, Pierre-Henri Gouyon, Françoise Héritier, Nicolas Hulot, Frédéric Lenoir, Olivier Le Naire, Abd al Malik, Dominique Méda, Anne-Sophie Novel, Erik Orsenna et Pierre Rabhi.

Cynthia Fleury, Pierre-Henri Gouyon, Françoise Héritier, Nicolas Hulot, Frédéric Lenoir, Olivier Le Naire, Abd al Malik, Dominique Méda, Anne-Sophie Novel, Erik Orsenna et Pierre Rabhi. a lancé(e) cet engagement avec seulement une signature au départ et il y a maintenant 2 613 signataires. Lancez votre pétition pour créer le changement que vous souhaitez voir.




Cynthia Fleury, Pierre-Henri Gouyon, Françoise Héritier, Nicolas Hulot, Frédéric Lenoir, Olivier Le Naire, Abd al Malik, Dominique Méda, Anne-Sophie Novel, Erik Orsenna et Pierre Rabhi. compte sur vous aujourd'hui

Cynthia Fleury, Pierre-Henri Gouyon, Françoise Héritier, Nicolas Hulot, Frédéric Lenoir, Olivier Le Naire, Abd al Malik, Dominique Méda, Anne-Sophie Novel, Erik Orsenna et Pierre Rabhi. a besoin de votre aide pour sa pétition “Le manifeste des 10 voies d'espérance”. Rejoignez Cynthia Fleury, Pierre-Henri Gouyon, Françoise Héritier, Nicolas Hulot, Frédéric Lenoir, Olivier Le Naire, Abd al Malik, Dominique Méda, Anne-Sophie Novel, Erik Orsenna et Pierre Rabhi. et 2 612 signataires.