Pour une vraie politique culturelle en dehors de l'industrie musicale

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Il est plus que temps que l’ensemble des personnes impliquées dans le secteur du jazz, des musiques improvisées, des musiques actuelles (artistes, producteurs, diffuseurs…) s’insurge contre cette dérive sémantique orientée qui a, depuis plusieurs décennies, progressivement fait passer le secteur culturel de l’espace du service public vers celui de l’industrie.
Les termes « industrie musicale » ou « industrie culturelle » sont la traduction, en politiquement correct, de « show business », ce qui en soi n’a rien de choquant si certains sont à l’aise dans ce monde merveilleux et si d’autres ont l’espoir d’en obtenir des miettes… Pour autant, vouloir assimiler celles et ceux dont nous faisons partie en grande majorité à cette « industrialisation » n’a non seulement aucun sens mais tend à nous éliminer purement et simplement de l’ensemble des « dispositifs » mis en place soi-disant en faveur des musiques d’aujourd’hui et de demain. Il est même maintenant question d’« industrie créative », », on croit rêver !

Si certains souhaitent intégrer ce monde de l’industrie musicale pour y trouver une certaine respectabilité, pourquoi ne pas demander alors à dépendre d’un Ministère de l’Industrie et du Commerce ou à rejoindre une fédération d’industriels ?
Nous ne sommes ni des produits de grande consommation ni des entrepreneurs… mais bien des artistes, des saltimbanques, des artisans d’art, à la fois capables de créer, de rassembler des énergies, d’administrer des budgets, d’enregistrer, de
produire, de diffuser, d’aller vers toutes sortes de publics…
Si un musicien n’a évidemment pas au départ vocation à gérer des budgets, il y a pourtant été contraint lorsque l’aide aux lieux non labellisés qui l’accueillaient souvent en résidence / diffusion / création sur le moyen et long terme a été supprimée.
Il a fallu également faire face à l’absence de réponses de beaucoup de structures de diffusion face à nos propositions – et il faut ici remercier les nombreuses autres qui continuent à nous faire confiance, alors même que leur nombre diminue
d’année en année. Bien qu’ayant eu à apprendre à gérer des budgets, nous ne nous sommes pas pour autant transformés en chefs d’entreprise avec des salariés ! La structuration en collectif ou compagnie n’est qu’un outil, pas une fin en soi ni un vecteur pour produire de plus en plus et vendre des produits manufacturés en espérant le maximum de profit !
D’autant que nos structures, associations loi de 1901 dans leur grande majorité, n’ont donc pas le droit de faire de bénéfices, en plus du fait de vivre grâce à des aides publiques !
Accepter une démarche entrepreneuriale, ce serait accepter que le musicien ne devienne qu’un pion sur l’échiquier, une simple variable d’ajustement, la dernière roue du carrosse, l’ouvrier – qualifié ou non – que l’on accepte ou pas dans les
cases d’une programmation plus préoccupée par les « dispositifs» conditionnant souvent les subventions perçues, par le taux de remplissage des salles, les goûts supposés du public, j’en passe et des meilleurs… Ce serait accepter que
les musiciens médiatisés du moment soient surreprésentés dans l’ensemble des lieux de diffusion au détriment du plus grand nombre condamné aux seules voies alternatives.
Si l’on ajoute l’ensemble des problèmes auxquels nous sommes confrontés au quotidien, il est légitime de s’inquiéter pour l’avenir de ces musiques qui nous font vivre dans tous les sens du terme. Prenons par exemple les « appels d’offre » des collectivités territoriales en matière de musiques. Les dossiers à remplir pour obtenir quelques dates dans de petits lieux sont disproportionnés par rapport aux budgets proposés et totalement à côté de la réalité. Les fantasmes des élus dans la proposition à leurs administrés sont tenaces ! Le jazz et musiques improvisées sont trop « élitistes », il leur faut du festif, du facile à digérer, du facile à caser, du facile à sonoriser (ou pas). Alors que bien au contraire, c’est parce que ces publics sont éloignés des centres villes qu’ils méritent encore plus de qualité, d’émotion, de sensations, de rêve…
L’avenir est bien à la proximité, loin des grand-messes, des Zéniths et autres arènes médiatisées à outrance ! J’en veux pour preuve les concerts que beaucoup d’entre nous organisons par nos propres moyens faute de partenaires et qui font le plein à chaque fois et dont les publics nous font part de leur étonnement d’avoir droit à une telle qualité (sic) alors qu’ils habitent en milieu rural… Ils pensent donc ne pas y avoir droit !
Pourquoi tant de mal à être mis en relation avec toutes sortes de publics en dehors des rencontres que nous provoquons nous-mêmes ?
Nos musiques doivent pouvoir continuer à exister en dehors des diktats et des formatages du marché de l’industrie musicale : chaque projet devrait être un appel à la résistance et à la liberté, un combat pour une utopie, fonction première du geste artistique.
Vecteurs d’émotions et de sensations au quotidien, porteurs de rêves, loin des grand-messes mais proches de toutes sortes de gens dans toutes sortes de lieux de convivialité, nous – artistes musiciens improvisateurs, producteurs artisanaux,
organisateurs, en cohérence avec tous nos partenaires et le public (« le terrain ») – attendons d’un Ministère de la Culture, des Collectivités Territoriales et des diffuseurs une vraie politique culturelle de « service public » avec une réelle
volonté de donner l’accès à tous à des propositions artistiques variées de qualité et « hors normes » et non plus seulement aux surmédiatisés du moment, au dernier lauréat de je ne sais quel concours ou à des propositions artistiques au rabais
sous prétexte d’éloignement géographique ou d’une vision
du public très restrictive !
Je souhaite que toutes celles et ceux qui ne se reconnaissent pas dans cette vision purement marchande et industrielle de la création musicale, qu’ils soient musiciens, producteurs, labels, organisateurs, journalistes… mais aussi public, se regroupent pour refuser cette dérive et être enfin pris en considération.

Bruno Tocanne (Les Allumés du Jazz 10/2017)



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