Nombreux sont les intellectuels qui ont insisté sur la nécessité d'une terminologie exacte et précise en matière de philosophie et de sciences politiques et juridiques.
“ Une des premières bases de toute bonne philosophie est de former pour chaque science une langue exacte et précise, où chaque signe représente une idée bien déterminée, bien circonscrite, et de parvenir à bien déterminer, à bien circonscrire les idées par une analyse rigoureuse.” Condorcet, Esquisse d’un tableau des progrès de l’esprit humain.
« Si l'on peut dire qu'une science est une langue bien faite, c'est parce que les membres d'une même discipline prennent le plus grand soin de fixer les termes employés, de sorte que le contenu en soit exactement délimité et invariant. À ce prix, l'exposé d'un savant adressé à ses collègues, s'il peut donner lieu à interprétation, ne doit pas donner lieu à méprise. Et parce qu'il n'y a pas point lieu à méprise, la contestation est pertinente. » Bertrand de Jouvenel, Cours d'histoire des idées politiques.
Cette idée de la nécessité d'une terminologie précise et par suite, d'une volonté unanime des intellectuels de définir précisément chaque terme, s'impose à nous comme une évidence. Nous sommes tous, autant que nous sommes, incapables de concevoir les choses autrement.
Cette manière de voir qui est celle de chacun d'entre nous a une conséquence : nous sommes unanimes à penser que si un terme est incorrect, nous ne devons pas l'employer. C'est la raison pour laquelle nous ne sommes qu'à moitié surpris lorsque Raymond Carré de Malberg écrit : « Les éléments essentiels du mandat, ceux qui par définition même sont indispensables pour la réalisation de ce contrat, font tous défaut dans la représentation de droit public. La vérité est qu'entre l'idée de représentation et celle de représentation au sens que ce mot a en droit public, il existe une incompatibilité absolue qui exclut toute espèce de rapprochement. Il ressort de là que le terme usuel de mandat législatif est, à tous égard, incorrect et inexact : c'est un mot malheureux dont il faut s'abstenir. »
Nous serons surpris, peut-être, de lire que le terme “mandat” que nous utilisons comme une évidence est “à tous égard, incorrect et inexact”. En revanche, nous ne serons nullement surpris par la logique de Raymond Carré de Malberg. Si, de son point de vue, le terme “mandat” est incorrect, il a raison d'écrire que nous ne devrions pas l'utiliser parce que nous sommes unanimes à être d'avis “qu'une des premières bases de toute bonne philosophie est de former pour chaque science une langue exacte et précise” (Condorcet) et que “les membres d'une même discipline prennent le plus grand soin de fixer les termes employés, de sorte que le contenu en soit exactement délimité et invariant” (Bertrand de Jouvenel).
Pourtant, n'y a-t-il pas une autre possibilité de voir les choses ? Ne pourrions nous concevoir que, contrairement à ce qu'affirment les intellectuels, la terminologie en matière de philosophie ou de sciences politiques doit être aussi vague, fausse et déceptive que possible afin d'empêcher les gens de se comprendre et de communiquer entre eux ?
Nous nous souvenons de l'histoire biblique de la tour de Babel. Pour punir les hommes d'avoir cherché à monter jusqu'au ciel, Dieu les fait parler dans une infinité de langues différentes afin de les empêcher de se comprendre et, par suite, de s'unir. Un philosophe grec dont j'ai oublié le nom recommandait de mélanger des esclaves de langues différentes car, affirmait-il, de cette manière il leur sera plus difficile de s'entendre contre leur maître. Gérer les esclaves, c'est un art.
Ne pourrions nous imaginer que dans les sociétés fermées telles que la nôtre il existe non pas des langues différentes comme dans la légende de la tour de Babel, mais une langue unique dans laquelle chaque terme du vocabulaire politique est corrompu afin de nous empêcher de nous comprendre et de communiquer entre nous ?
Si nous adoptions un tel point de vue, nous serions amenés à conclure que Raymond Carré de Malberg est dans l'erreur lorsqu'il déduit du fait que le mot “mandat” est incorrect et inexact que ce mot ne doit pas être employé. C'est le contraire qui est vrai. Étant donné qu'il est incorrect, nous devons l'utiliser systématiquement. N'est-ce pas, d'ailleurs, ce que nous faisons ?
