
Sabine Prokhoris, philosophe et psychanalyste, exprime dans la rubrique idées de Libération (20 décembre 2019), son point de vue sur un dogme du féminisme moderne : une femme qui se dit victime d’un homme doit être crue sans examen des faits.
Après les prises de parole de la comédienne Adèle Haenel et de la photographe Valentine Monnier, des féministes ont appelé à boycotter le film de Polanski est à croire les femmes. Entorse à la liberté d'expression, à la présomption d'innocence ?
Le mois qui vient de s'écouler, marqué, on peut s'en réjouir, par d'intenses mobilisations féministes contre les violences faites aux femmes – les crimes conjugaux notamment –, a vu se développer une séquence Metoo qui mérite que l'on y revienne.
Inauguré par la spectaculaire et virale prise de parole de la comédienne Adèle Haenel qui dénonce les atteintes sexuelles dont elle aurait été victime adolescente de la part du réalisateur Christophe Ruggia, ce poursuivant quelques jours plus tard avec les accusations de la photographe Valentine Monnier à l'encontre de Roman Polanski concernant un violent qu'il aurait perpétré sur elle en 1975, elle a déployé tous ses effets au moment de la sortie de J'accuse, le sobre et amer thriller consacré par le cinéaste à l'affaire Dreyfus. De nombreuses voix féministes se sont alors élevées pour appeler au boycott du film, ou signifier haut et fort qu'elles ne sauraient aller le voir (au sein du gouvernement Marlène Schiappa, Sibeth Ndiaye). Quelques activistes parvinrent à en empêcher des projections, non sans apostropher les spectateurs coupables d'"aller voir un bon film tranquillou", selon la formule d'une militante indignée. Des élus tentèrent – sans succès – de le faire déprogrammer de plusieurs salles de cinéma en Seine-Saint-Denis. Certains, embarrassé, coupèrent la poêle la poire en deux : la projection du film aurait lieu, mais suivie d'un débat sur… les violences sexuelles. Tout cela au motif qu'aller voir J'accuse revenait à se rendre complice d'un violeur définitif, car on ne peut séparer l'homme [accusé donc scélérat] de l'œuvre (sur cette question on ne saurait trop recommander de lire Philippe Roth, Pourquoi écrire ? »). Position étayée en l'occurrence par rien de plus élaboré qu'une injonction purement militante. Un peu court. Ainsi, au nom du féminisme, il fallait récuser un film sur les ravages de l'antisémitisme : sur la parodie de justice qui en découla lors des procès successifs de Dreyfus, puis sur le long combat au cours duquel la presse joua un rôle décisif en vue d'obtenir une décision judiciaire digne de ce nom. Celle-ci finit par advenir : en 1906 un arrêt de la Cour de cassation réhabilite Dreyfus. Plutôt que de saisir la justice, Adèle Haenel a donc choisi [elle a CHOISI. Si elle choisit, c’est parce qu’elle en a eu la POSSIBILITÉ.] de s'exprimer sur Mediapart, qui avait auparavant pris soin de confier une enquête détaillée sur les faits allégués à une de ses journalistes [une journaliste ou une activiste féministe ?]. L'actrice s'en expliqua en arguant de la "violence systémique de la justice à l'égard des femmes" [Il y a toujours une bonne excuse. Comme le demande l’excellente Muriel Robin dans le sketch du chantier à un retardataire (italien) : « C’est quoi l’excuse aujourd’hui ? Vous êtes venu en gondole ? ». Change.org a publié la réponse d’Édouard Philippe à la pétition de Muriel Robin. Relisez la bien. La violence systémique d’Édouard Philippe à l’égard des femmes éclate à chaque mot. Elle est si palpable qu’on pourrait la toucher.]. Elle a depuis dû se résoudre à ne pas se dérober à une procédure, puisque la justice s'est auto saisie de l'affaire [Si la justice s'est saisie d'elle-même de l'affaire, Adèle Haenel ne s’est pas résolue à ne pas se dérober, elle en a été empêchée, ce n’est pas la même chose. Les mots, c’est important], cela garantissant les droits des deux parties : présomption d'innocence pour le mis en cause [présomption d'innocence de la justice d’État, mais pas de présomption d'innocence de la justice féministe : « Pourquoi mentirait-elle ? »], instruction à charge et à décharge qui obéit à d'autres règles qu'une enquête journalistique fut-elle excellemment menée, enfin débat contradictoire afin que puisse émerger une vérité judiciaire – qui ne peut jamais se résumer au seul vécut de la plaignante, si bouleversant soit-il. Dans le cas de Valentine Monnier en revanche, rien de tel, les délais de prescription étant largement dépassés. Qu'importe, elle bénéficia séance tenante du soutien d'Adèle Haenel, femme désormais « puissante » comme elle le revendiqua, cet état conférant un poids – une légitimité ? – Particulier à sa parole. Carrière libre à la vérité médiatique.
Jouant le surplomb "théorique", Iris Brey écrivit dans la foulée : « Pourquoi est-ce que la parole d'une victime [par "victime", comprenez une femme exclusivement] qui parle aurait moins de valeur que la présomption d'innocence ? Ne faut-il pas interroger en profondeur notre système judiciaire avant d'invoquer la présomption d'innocence si nous croyons les femmes ? »
Il ne s'agit nullement, dans cette étrange suggestion, de réfléchir aux façons dont le droit est amené à évoluer en intégrant les transformations sociétales, lorsque ce fut le cas comme ce fut le cas lorsque l'avortement fut dépénalisé, le viol requalifié en crime – et que plus récemment sur voter le mariage pour tous ou l'accès à la PMA pour toutes les femmes. Ce dont il est question, c'est de revenir sur un principe fondateur de l'État de droit, stipulant que « toute personne accusée d'un acte délictueux est présumée innocente jusqu'à ce que sa culpabilité ait été légalement établie au cours d'un procès public où toutes les garanties nécessaires à sa défense lui auront été assurées. » Déclaration des droits de l'homme de 1948, article 11. C'est cela qu'il conviendrait de remettre en cause – « si nous croyons les femmes ». On se pince. Les femmes redevenues Pythies ? Sibylles ? Figures sacrées proférant la vérité au-delà (ou en-deçà) de la rationalité – celle requise lors du débat judiciaire par exemple ? Les justes et nécessaires combats du féminisme méritent mieux que pareille régression intellectuelle et politique.
Sabine Prokhoris, philosophe et psychanalyste.
Ce qui est positif dans cette tribune de Sabine Prokhoris, c’est qu’elle fait référence au concept de présomption d’innocence pour émettre des réserves à l’égard de l’idée que toute femme doit être crue sur sa seule parole parce qu’une femme ne ment jamais.
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Édouard Philippe répond avec violence à Muriel Robin
Chère Muriel Robin, chères signataires,
Vous écriviez il y a plus d’un an déjà, qu’autour des violences faites aux femmes, « un silence assourdissant persiste. » Aujourd’hui, alors que se conclut le Grenelle contre les violences conjugales et que 150 000 personnes se sont rassemblées en France ce week-end pour dire stop aux féminicides, votre mobilisation a permis de briser la chaîne du silence. Elle a permis de libérer la parole des victimes et de leurs proches ; celle des associations ; celle des institutions ; celle du Gouvernement, portée en premier lieu par Marlène Schiappa.
Face aux violences conjugales, notre société a besoin d’un électrochoc. Pour le Gouvernement, cet électrochoc se traduit en une série d’actions décidées dans le cadre du Grenelle. J’ai tenu à vous en rendre compte directement.
1. Premier axe : traiter les violences à la racine dès le plus jeune âge en misant sur l'éducation.
L'enjeu, c'est d'éradiquer dans notre inconscient tout ce qui peut nourrir le machisme ordinaire. Nous allons proposer aux enseignants une formation obligatoire sur l'égalité entre les filles et les garçons, et demander aux établissements d'organiser chaque année un conseil de la vie collégienne ou lycéenne sur l'égalité entre les filles et les garçons.
L'institution scolaire peut nous aider à détecter les enfants qui sont témoins de ces violences. Encore faut-il se poser la question. Nous allons donc proposer aux personnels des établissements un document unique de signalement qui, en plus de la formation, permettra de faciliter leurs démarches.
2. Deuxième axe : garantir le plus haut degré de protection aux victimes et à leurs enfants.
Dès les premières violences, y compris psychologiques, chaque minute compte. C’est pourquoi il sera désormais possible de joindre le 3919, 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7.
Nous créerons également d'ici 2021, 80 postes supplémentaires d'intervenants sociaux dans les commissariats et les brigades. Ils viendront s’ajouter aux 271 existants, qui constituent des maillons essentiels d'accueil et de première prise en charge de femmes qui déposent plainte.
Nous allons également supprimer certaines absurdités juridiques. Je pense à l'obligation alimentaire qui figure dans le Code civil et qui contraint les enfants à subvenir aux besoins de leurs parents, y compris de leur père, même quand celui-ci a assassiné leur mère.
Nous allons créer une nouvelle circonstance aggravante pour les auteurs de violences dans le cas de harcèlement ayant conduit au suicide ou à une tentative de suicide, et ce pour sanctionner plus lourdement les personnes à l'origine de ce que l'on appelle parfois le suicide forcé.
La violence psychologique est souvent le préalable à la violence physique. Nous inscrirons dans le Code civil et dans le Code pénal la notion d'emprise. L'emprise conjugale, c'est la prise de possession d'un membre du couple par l'autre, une prise de possession qui s'installe de manière progressive et implacable, parfois même sans que la victime ne s'en aperçoive.
Enfin, nous devons, lorsque cela peut sauver des vies, offrir la possibilité aux médecins de déroger au secret médical. Je souhaite que cela concerne des cas très stricts, encadrés, les cas d'urgence absolue où il existe un risque sérieux de renouvellement de violence.
3. Troisième axe : le suivi des auteurs des violences.
Il n’est pas toujours politiquement correct d’affirmer que les auteurs de violence contre les femmes ont besoin d’un suivi psychologique, psychiatrique ou parfois d’addictologie. Ce sujet pose la question de la prévention et de la récidive.
C'est pourquoi nous allons lancer un appel à projets pour que deux centres de prise en charge des hommes violents voient le jour dans chaque région. Ces centres permettront de suivre psychologiquement l'auteur de violences et donc d'offrir la possibilité à sa victime, si elle le souhaite, de demeurer à son domicile. Car après tout ce devrait être à l'auteur des violences de partir, non à sa victime.
S’agissant des moyens, le Gouvernement consacrera l'année prochaine plus d'un milliard d'euros à l'ensemble des actions en matière d'égalité entre les hommes et les femmes. Dans le cadre de cette somme, nous dédierons 360 millions d’euros en une année à la lutte contre les violences faites aux femmes. Les financements sont donc là ; ils sont massifs. Ils bénéficieront aux victimes et à tous ceux qui leur portent assistance.
Je suis convaincu que grâce à la mobilisation complète de la société, celle de chacune et de chacun d’entre vous, nous obtiendrons des résultats. Notre unique boussole, c’est de lutter pour les femmes. Lutter pour que cesse le décompte macabre des femmes battues à mort par leur conjoint. Lutter pour les survivantes, afin qu’elles osent franchir la porte d’un commissariat, que leur parole soit entendue et qu’une protection rapide et efficace leur soit garantie. Lutter pour que les femmes vivent. Tout simplement.