Considérons un adolescent. Il est en âge d'avoir des opinions sur la société dans laquelle il vit, sur son histoire, sa place dans le monde, sur la politique, etc. ces opinions il ne les avait pas à sa naissance, ni à l'âge de six mois. Il les a acquises, progressivement, au fil du temps en vivant dans une société donnée. Ces opinions, il les a acquises de différentes sources : son milieu familial, l'enseignement religieux qu'il a reçu, s'il en a reçu un, l'école [en France l'école est obligatoire et joue un rôle considérable dans la formation des opinions de l'enfant], ou encore par la télévision, les livres, les journaux, Internet, le cinéma, etc.
Si, plus tard, cet adolescent exprime des opinions, ces opinions seront nécessairement celles qu'il a acquises de son plus jeune âge jusqu'à son âge actuel. Comment, en effet, pourrait-il exprimer des opinions dont il n'a pas l'idée ?
Il en découle que, pour la puissance sociale, il est plus avantageux de contrôler la formation des opinions des individus que l'expression de leurs opinions. Si elle parvient, par des moyens appropriés, à cantonner l'acquisition des opinions de l'ensemble des individus dans un domaine acceptable pour elle, aucun de ces individus ne pourra exprimer d'opinions inacceptables pour elle. Cela ne signifie pas qu'elle pourra se dispenser entièrement de contrôler l'expression des opinions parce que dans toute société il existe toujours des brebis galeuses, des individus qui désobéissent intellectuellement et franchissent les barrières de l'enclos dans lequel la puissance publique a entendu les cantonner. Toutefois, le contrôle de la formation des opinions de la masse des individus permettra de réduire d'une manière très importante la nécessité du contrôle de l'expression des opinions de la minorité rétive.
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Un article du Canard enchaîné : Le "bureau des pleurs" a rouvert
C'est beau, tous ces procureurs mobilisés à fond dans la lutte contre les violences conjugales ! [Les violences ne sont pas masculines. Elles sont conjugales]. Car, depuis que se tient le Grenelle qui y est consacré sous la houlette de la garde des Sceaux et de la secrétaire d'État à l'égalité entre les femmes et les hommes, de Marseille à Mulhouse, tous sont pris d'une frénésie de combat contre un fléau qui cause la mort de 140 femmes chaque année en France [les violences conjugales ne sont pas masculines mais elles causent exclusivement la mort de femmes].
Il faut s'en réjouir, car les victimes, dans leur grande majorité [grande comment, la majorité ? 60%, 80%, 95%? On ne va pas chipoter, elle est grande, voilà tout] avaient porté plainte, souvent plusieurs fois, avant d'être rattrapées par leurs bourreaux [Les violences sont conjugales, les bourreaux sont masculins]. Policiers, gendarmes ou magistrats, personne ne les avait vraiment prises au sérieux.
Le procureur du tribunal de Saintes [Charente-Maritime] a ainsi diffusé, le 23 septembre, son projet à des dizaines de journalistes, à qui il a détaillé « une expérimentation inédite » prévue sur un an, durant lequel il lancera un « suivi renforcé » des cogneurs de femmes [les violences sont conjugales, les cogneurs sont masculins]. Bravo !
Pourtant, en 2017, lorsqu'il officiait à Cahors (Lot) son adjointe [machiste] et lui s'étaient trouvés face aux alertes incessantes – sans doute lassantes – des proches de Djenaba Badia sur la situation de cette mère de trois enfants menacée par un époux violent qu'elle avait fini par quitter. L'adjointe [machiste] du proc avait envoyé paître ces importuns, le 24 février, afin qu'ils n'encombrent plus les boîtes mail des magistrats avec « ce fatras de doléances ». Et, lui donnant raison, le proc avait ajouté : « Il n'appartient pas au parquet d'être le bureau des pleurs et des mécontentements, par ailleurs fort désobligeants (d'une amie Djenaba). » Une semaine après, le 3 mars, Djenaba était tuée de trois balles pour gros gibier.
Aujourd'hui, le procureur de Saintes assure au « bureau des pleurs» du Canard : « Je regrette que ce mail, sorti de son contexte, ait pu donner à penser que nous n'avions pas pris la mesure de la gravité de la situation, car ce n'était naturellement pas le cas. » Et encore : « Je vous indique aussi que l'avocate de Madame Badia, à l'époque, nous avait indiqué que la situation du couple s'était apaisée et n'avait par ailleurs pas sollicité le renouvellement de l'ordonnance de protection. »
Certes, l'avocate ne devait pas être bien clairvoyante, mais elle n'était pas la seule.
Le Canard enchaîné, N°5159 du 25 septembre 2019, p. 5.
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Pour mémoire, un article précédent du Canard enchaîné : Féminicide : un dossier assassin pour la justice
Une idée pour Marlène Schiappa qui veut lancer un Grenelle des violences conjugales à la suite du 75e "féminicide" enregistré depuis le 1er janvier ? Tirer les leçons de l'histoire — tragique et ubuesque — d'Isabelle Thomas, assassinée en 2014 par son époux. L'affaire sera plaidée le 7 octobre. Ce jour-là, Isabelle Steyer, avocate de la famille, réclamera que l'État soit frappé au portefeuille. Façon de le réveiller ! Deux mois avant le drame, le futur meurtrier avait tenté d'étrangler sa femme. Placé sous contrôle judiciaire par un juge de Valenciennes avec interdiction, sous peine de prison, d'approcher Isabelle, il devait être jugé le 14 août. Sauf que, libre, il traîne devant chez elle, la suit, l'abreuve d'appels, lui promet qu'il ne la "lâchera pas". En juillet, nouvelle plainte. Isabelle signale les violations du contrôle judiciaire. Les policiers lui disent d'attendre le procès.
Le 4 août, l'homme poursuit Isabelle, sa mère et son père en voiture. La jeune femme appelle le tout proche commissariat de Grande Synthe. En vain. L'appel est enregistré. Dernier mot : « il y a une voiture qui nous suit. On nous tue." L'homme tire, trois morts.
Pourtant, pas question pour l'agent judiciaire de l'État (représentant du Trésor) de reconnaître le moindre tort "Il n'est pas contesté que cette plainte n'a pas donné lieu à des actes d'enquête avant le 4 août 2014 », mais… « Il n'est pas établi que l'absence de traitement de cette plainte est la cause directe du passage à l'acte de monsieur ni, surtout que son traitement aurait permis de l'éviter. » C.Q.F.D. ! Et donc : « En l'absence de lien de causalité, la responsabilité de l'État ne saurait être engagée. » Ainsi, pas question de payer les 300 000 € réclamés par Cathy, la sœur d'Isabelle ! Son avocate fulmine : « Cela signifie que déposer une plainte ne sert à rien, puisque cela n'empêche pas un passage à l'acte ou ne permet pas de révoquer un contrôle judiciaire et d'arrêter le mis en cause. Les contrôles judiciaires n'ont donc pas de valeur. »
L'assassin s'est pendu en prison. Sa mort a éteint l'action publique. Pas la bêtise ni l'aveuglement judiciaire…Le Canard enchaîné, N°5149, 10 juillet 2019