Dans un manuel scolaire d'histoire destiné à la classe de seconde nous pouvons lire les explications suivantes au sujet des Philosophes des Lumières du XVIIIe siècle :
« Jusqu'alors (jusqu’à la philosophie des Lumières) la plupart des hommes acceptaient comme allant de soi certaines affirmations : les sujets doivent professer la même religion que leur souverain ; le prince doit être le maître absolu et les sujets n'ont aucun droit ; la société doit être fondée sur l'inégalité ; le gouvernement doit diriger l'activité économique ; la censure doit interdire certains ouvrages, etc. Les hommes du XVIIIe siècle discutèrent ces affirmations et, quand elle leurs parurent fausses ou déraisonnables, ils les rejetèrent. Ceux qui appliquèrent ainsi à toute chose l'esprit critique se donnèrent à eux-mêmes le nom de Philosophes, c'est-à-dire "amis de la sagesse" ».
Nous remarquons que, dans ce paragraphe, les auteurs de ce manuel d'histoire affirment que jusqu'à la philosophie des Lumières, la plupart des hommes acceptaient comme allant de soi certaines affirmations. Je suis parfaitement disposé à le croire. Mais ce que nous remarquons également, c'est qu’ils ne se prononcent pas sur la situation postérieure à la philosophie des Lumières. Que s'est-il passé ensuite ? La plupart des hommes ont-ils continué à accepter comme allant de soi certaines affirmations ou ont-ils cessé de le faire ?
Si le paragraphe cité ne se prononce pas explicitement, en revanche il sous-entend lourdement que, depuis que les philosophes des Lumières ont appliqué l'esprit critique à toute chose (c'est-dire, concrètement, depuis la Révolution de 1789) plus personne en France n'accepte comme n'accepte aucune affirmation comme allant de soi. En d'autres termes que, de nos jours, les individus appliquent à toute chose leur esprit critique.
Mais cela est-il bien vrai ? Ne pensez-vous par, par exemple, que de nos jours, tous les hommes acceptent comme allant de soi l’affirmation que le peuple doit être souverain ou encore l’affirmation que les hommes ont des droits ? Et, puisque nul ne peut nier que c’est le cas, il s’en suit que les choses n’ont pas changé de ce point de vue par rapport à ce qu’elles étaient sous l’Ancien régime. Aujourd’hui, comme hier, les hommes acceptent certaines opinions comme allant de soi sans les soumettre à un examen critique. Certes, les opinions qu’ils acceptent comme allant de soi ne sont pas les mêmes. Mais cela ne retire rien au fait qu’ils acceptent certaines opinions comme allant de soi.
En appliquant notre esprit critique à l'affirmation — subliminale— que, de nos jours, les hommes n'acceptent plus aucune affirmation comme allant de soi, nous sommes parvenus à la conclusion qu'elle est fausse et déraisonnable. Nous devons la rejeter.
Vous me répondrez peut-être (à coup sûr) que cela n’a rien à voir. Nos ancêtres acceptaient comme allant de soi des opinions fausses : les sujets doivent professer la même religion que leur souverain ; le prince doit être le maître absolu et les sujets n'ont aucun droit ; la société doit être fondée sur l'inégalité. En ce qui nous concerne, c’est tout le contraire : nous n’acceptons comme allant de soi que des affirmations exactes, conformes à la raison et aux principes : les sujets peuvent professer la religion de leur choix ; le prince ne doit pas être un maître absolu ; les sujets ont des droits ; la société doit être fondée sur l'égalité. Il est possible (quoique non certain) qu’effectivement nous n’acceptons comme allant de soi que des opinions conformes à la raison et aux principes, mais cela ne contredit pas l’affirmation que nous acceptons de confiance certaines affirmations comme évidentes. Ainsi, la différence entre hier et aujourd’hui serait que nos ancêtres acceptaient comme allant de soi des opinions erronées alors que nous n’acceptons plus aujourd’hui comme allant de soi que des opinions conformes à la raison.