Un fait important pour comprendre la société dans laquelle nous vivons est que toute société civilisée est fondée sur le mensonge social. Le mensonge social s'oppose au mensonge individuel, celui du gamin qui a cassé un carreau. Le mensonge social, contrairement au mensonge individuel, est un mensonge collectif, un mensonge de la société elle-même, précisément d'un ordre de la société dont la mission est de produire, vulgariser et défendre le mensonge social. Cet ordre s'appelle le clergé. Les membres du clergé s'appellent les clercs. Toutefois le terme clerc, vieilli, ne s'utilise plus beaucoup de nos jours. On parle plutôt d'intellectuels (philosophes, essayistes, universitaires, chercheurs, historiens, journalistes, etc.).
Le corollaire du fait que toute société civilisée est fondée sur le mensonge est que plus une société est civilisée, plus elle est hypocrite et malhonnête. Et comme notre société est très civilisée, il en découle qu'elle est très hypocrite et très malhonnête.
Le cœur du mensonge social forme ce que l'on appelle une religion, c'est-dire un ensemble de croyances que les gens reçoivent de confiance et auxquelles ils croient sans les avoir examinées. La religion ne forme pas la totalité du mensonge social mais seulement sa clé de voûte. Elle sert de fondement aux institutions politiques auxquelles elle confère un caractère sacré. Ce caractère sacré permet aux institutions politiques d'exiger l'obéissance. Il s'en suit que tout État est un État théocratique parce que la légitimité de l’État repose toujours sur une religion d’Etat, donc sur des croyances religieuses inculquées par l’ordre du clergé aux sujets de l’Etat. La révolution française de 1789 a été la révolution du mensonge et de l'hypocrisie. Elle n'a pas inventé le mensonge, mais elle lui a donné une extension inédite en le faisant pénétrer dans toute la vie publique.
Les États modernes se font appeler des démocraties. Ce mot désigne un système politique qui produit le bien politique. Il produit ce bien dans deux sens. La démocratie ne produit que le bien et le bien ne peut avoir une autre source que la démocratie. Il s'en suit que le concept de démocratie est manichéen. Il se réduit à une opposition binaire du bien et du mal. Jésus contre Satan.
Ce qui caractérise les régimes démocratiques, c'est qu'ils prétendent être fondés sur des principes et non sur une religion qui est en fait une forme modernisée du christianisme. De la sorte, au mensonge religieux des sociétés anciennes (Tout pouvoir vient de Dieu), se superpose un deuxième mensonge, le déni du fondement religieux des institutions politiques modernes : les États modernes se prétendent laïcs et prétendent que leur droit n'est pas un droit religieux.
L'idée du bien se complète par une autre, l'idée de progrès. Les sociétés modernes ne doivent pas seulement démontrer qu'elles produisent le bien, elles doivent démontrer le progrès du bien. Elles doivent démontrer qu’elles génèrent de plus en plus de bien, qu’elles se rapprochent toujours plus de la perfection. Et comme il n'est pas vrai qu'elles produisent de plus en plus de bien, elles sont contraintes de produire un produit de remplacement, un ersatz, c'est-à-dire un bien de synthèse, de la même manière que l'industrie chimique produit du caoutchouc de synthèse.
La répression pénale permet de produire du bien de synthèse. Une société qui réprime pénalement est une société qui dit qu'elle « ne tolère plus ». Par exemple une société qui réprime la prostitution est une société qui affirme qu'elle ne tolère plus la prostitution. Par conséquent, une société qui réprime la prostitution produit un bien de synthèse, un ersatz du bien. De la sorte, l'épaisseur du code pénal est la mesure du bien dans une société. Plus le code pénal est épais, meilleure est la société. Chaque fois que la société réprime une déviation du bien : pisser contre les murs, traverser en dehors des clous, ne pas ramasser les crottes de son chien, conduire en état d'ivresse, aller aux putes, s'exprimer de manière incorrecte, sexiste, misogyne, raciste, etc., plus elle dit "qu'elle ne tolère plus" cette déviation du bien. Devenir plus répressive permet à la société de délivrer par l’intermédiaire de son clerc un discours par lequel elle se présente comme meilleure : elle a augmenté son BNB (bien national brut).
La corruption du vocabulaire est une autre manière de produire un bien de synthèse. Dès lors que les aveugles s'appellent des non-voyants, les aveugles n'existent plus dans la société. La société est devenue meilleure. Le mensonge social consiste ici à feindre d'avoir changé les choses quand on a changé les mots. C'est pour cette raison que ceux qui ne produisent pas le bien en refusant la terminologie nouvelle font l'objet d'une répression pénale. A ce point, les deux manières de
produire du bien de synthèse se combinent.
Nous avons en conséquence deux ennemis à combattre : l'idéologie du bien et celle du progrès. Cela fait beaucoup.