
La FAE a posé un geste impardonnable!
«Cette nouvelle attaque de la direction de la FAE contre la loi 21 témoigne de la faiblesse de l’argument principal qu’elle a formulé contre la loi, à savoir que celle-ci serait une atteinte au droit du travail», écrivent les auteurs.
Lorraine Pagé, Matthias Rioux, André Lavallée, François Audet et Pierre Lemaire
Les auteurs sont ancienne présidente et anciens présidents de l’Alliance des professeures et professeurs de Montréal.
Publié le lundi 28 mai 2014
Comme beaucoup de citoyennes et de citoyens du Québec, nous avons été choqués par la décision de la Fédération autonome de l’enseignement (FAE) de recourir à la justice canadienne pour réclamer un encadrement de la disposition de dérogation. Si le recours était retenu, il conduirait au désarmement du Québec dans la défense de la loi 21, la loi qui fixe les règles d’application de la laïcité et, à terme, compliquerait la défense de toutes lois québécoises qui heurteraient le cadre constitutionnel canadien dans la promotion des droits du peuple québécois. Nous y voyons de la part de la FAE une grande incompréhension de la nature de cette clause constitutionnelle, de son histoire et des conséquences de ce geste politique.
La disposition de dérogation est une requête de quelques provinces anglophones du Canada dans les négociations constitutionnelles de 1982. Ce fut pour ces provinces une monnaie d’échange en contrepartie de leur signature au bas de la nouvelle loi constitutionnelle canadienne imposée au Québec sans son accord. Cette clause devait permettre au Canada anglais de résister, selon les circonstances, à une quelconque offensive centralisatrice du gouvernement fédéral. Le Québec ne faisait pas partie des provinces qui ont demandé cette clause, conséquent avec sa décision de refuser de donner son accord à la nouvelle loi constitutionnelle de 1982.
Réclamer, dans ce contexte, l’encadrement de la disposition de dérogation signifie que, consciemment ou non, la FAE approuve le coup de force de 1982, qu’elle adhère à la loi constitutionnelle en dépit du fait que le Québec l’a rejetée et qu’elle assume par cette décision que notre peuple doit se transformer en une communauté culturelle parmi plusieurs centaines d’autres communautés culturelles qui vivent sur le territoire canadien. La FAE défend ainsi, ouvertement, le multiculturalisme qui a été conçu comme une arme contre l’existence du Québec comme nation.
En réclamant l’encadrement de la disposition de dérogation pour en réduire la portée, la FAE signifie non seulement que, dans la défense du droit à l’autodétermination, elle a choisi son camp, celui du fédéral, mais aussi qu’elle prétend se substituer au peuple québécois, qui est le seul habilité à décider de son avenir comme nation. Plus grave encore, si cela est possible, elle voudrait embrigader le mouvement ouvrier, qui est une des composantes de la nation, contre son propre peuple, trahissant ainsi la résistance historique que la nation québécoise a menée contre son assimilation à un pays qui lui a été imposé par la violence.
La requête de la FAE équivaut à réclamer de la part des institutions fédérales, dont ses cours de justice, un changement unilatéral à la loi constitutionnelle afin d’empêcher le gouvernement du Québec de soustraire aux exigences du multiculturalisme la loi 21, une loi légitime votée et assumée par le Parlement québécois, contre les attaques de celles et ceux qui nient au Québec le pouvoir de légiférer sur la manière de concevoir sa vie collective.
Cette nouvelle attaque de la direction de la FAE contre la loi 21 témoigne de la faiblesse de l’argument principal qu’elle a formulé contre la loi, à savoir que celle-ci serait une atteinte au droit du travail. La FAE souhaiterait, ce faisant, soumettre les conditions de travail de ses membres aux exigences d’une liberté religieuse totale, ouvrant la porte à un retour de la domination des corporations religieuses sur l’école publique.
La loi 21 n’est pas une atteinte au droit du travail. Elle fixe les règles qui assurent la neutralité de l’État québécois dans la prestation des services publics. Elle impose entre autres à l’école publique des limites à la liberté religieuse, nécessaire pour établir une distance entre la foi et la transmission du savoir qui est le coeur de la profession enseignante. Cela étant, chacune et chacun fait ses choix.
En terminant, chers collègues de la FAE, nous ne nions pas le droit d’intervention de votre fédération syndicale dans le débat public sur des enjeux démocratiques, sociaux ou politiques. Cela fait partie des responsabilités d’une organisation démocratique qui défend le travail. Comme toutes autres organisations démocratiques, d’ailleurs. Nous ne nous associons surtout pas à celles et ceux qui utilisent la démagogie pour interdire aux syndicats d’intervenir dans la vie démocratique.
Toutefois, le choix que vous avez fait de passer par-dessus la tête du peuple du Québec et par-dessus la tête de vos membres pour défendre l’idée d’une liberté religieuse sans limite, en interpellant l’État fédéral plutôt que l’État québécois, est lourd de conséquences au regard de l’histoire et de l’avenir du peuple québécois. Ce choix exige un débat démocratique large et bien organisé pour tous les membres de vos syndicats, débat dont les balises devraient être suffisamment transparentes pour éviter que les résultats puissent être remis en question. Respectueusement, et au plaisir d’en débattre.