
De : Normand Baillargeon
Docteur en philosophie, docteur en éducation et chroniqueur, l’auteur a écrit, dirigé ou traduit et édité plus de soixante-dix ouvrages.
Au moment où j’écris ces lignes vient d’être lancée une pétition qui demande la démission de la présidente de la Fédération autonome de l’enseignement (FAE), Mélanie Hubert. C’est assez exceptionnel. Mais vous savez sans aucun doute ce qui fonde cette demande : ce syndicat va en effet contester l’utilisation de la disposition de dérogation de la loi 21 afin que la Cour suprême puisse juger si elle est conforme aux droits et libertés protégés par la Charte canadienne des droits et libertés. En arrière-plan, la laïcité.
Ce geste de la FAE est jugé inacceptable par plusieurs groupes et de nombreuses personnes. Dont moi.
On se demande par exemple, y compris à l’interne, si le syndicat a, ou non, l’appui des membres pour faire une telle démarche. On soupçonne que ce n’est pas le cas et qu’il est insatisfaisant d’invoquer une décision prise en 2013, par sondage et dans un autre contexte, soit celui de la charte des valeurs du Parti québécois. Plusieurs rappellent aussi, stupéfaits, que la FAE n’a pas de fonds de grève pour ses enseignants, mais va dépenser 1,2 million de dollars pour cette cause.
Il y a, dans ce dossier, de vastes questions politico-juridiques, entre autres celle de savoir à qui revient l’autorité de prendre des décisions sur des sujets comme la laïcité, où des droits individuels et collectifs sont en jeu. Sur tout cela, partisans du multiculturalisme fédéral et nationalistes s’opposent.
Je suis ici, pour ne rien vous cacher, du côté de ceux qui pensent que le Québec seul peut décider, démocratiquement, ce qu’il souhaite faire en pareils dossiers. Et je tiens à rappeler que les législations de nombreux pays et la Cour européenne des droits de l’homme reconnaissent ce droit et cette légitimité.
Mais pour moi et pour bien d’autres il y a, par-dessus tout dans cette affaire, une primordiale question à la fois politique, philosophique et pédagogique. Elle est tranchée de deux manières fort différentes, ce dont les débats actuels témoignent.
L’école et la laïcité
Tout cela concerne la gestion des différences culturelles et des religions et ce qui s’ensuit pour l’école. Il y a, historiquement, une grande différence entre les traditions anglo-saxonnes (pour aller vite) et la tradition francophone. La première est plutôt multiculturaliste, la deuxième est laïciste.
Cette idée de laïcité remonte au siècle des Lumières, et notamment au philosophe Condorcet (1743-1794). D’emblée, elle reconnaît que l’école est par excellence le lieu de son implantation. Et ce n’est pas un hasard si c’est un haut responsable de l’éducation en France, Ferdinand Buisson (1841-1932, aussi cofondateur et président de la Ligue des droits de l’homme), qui, entouré de toute la gauche de l’époque, anarchistes y compris, rédigera et fera adopter la fameuse loi de 1905, la loi française sur la laïcité. On a supposé que c’était un anarchiste qui avait suggéré le mot « laïcité ».
Pour tous les adeptes de cette idée et de cet idéal, la défense de la liberté de conscience exige impérativement et d’abord qu’on défende et promeuve celle des enfants. L’entrée dans le monde civique passe d’abord par l’école, lieu du savoir et de l’exercice de la raison, et tous les enfants, peu importent les croyances de leurs familles, doivent y accéder. On satisfait par là leur droit à un avenir ouvert. Il s’ensuit que les idées, les propos, les pratiques, qui s’opposent à l’idéal de la vie civique et qui, pour les religions, sont parfois, voire trop souvent, liberticides, endoctrinaires, obscurantistes et misogynes, n’y peuvent entrer.
L’enseignant, l’instituteur dans le vocabulaire de Buisson, un adulte, doit donc se mettre tout entier au service de cet idéal, et sa liberté consiste alors à y consentir entièrement ou à le refuser. Mais en ce dernier cas, c’est lui (ou elle) qui aura choisi entre s’isoler de la société et le droit d’enseigner. À ceux qui disent qu’on le prive d’un droit, Buisson répond qu’il s’est lui-même exclu. « L’instituteur à l’école, le curé à l’église, le maire à la mairie. Nul ne peut se dire proscrit du domaine où il n’a pas entrée. »
Allons plus loin !
Je pense la même chose. Et au Québec, avec la déconfessionnalisation depuis longtemps amorcée et avec la promotion et la défense de la laïcité depuis le rapport Parent, nous avons peu à peu, depuis longtemps, adhéré à cet idéal et mené un long et parfois difficile combat qui nous conduit à ce qui s’appelle clairement, désormais, la laïcité. Et qui fait largement consensus.
Et c’est pourquoi ce que fait en ce moment la FAE me semble un geste insensé de la part d’un regroupement d’enseignants.
Mais j’avance qu’il y aurait quand même bien de bonnes raisons d’aller en cour au sujet de la loi 21. Si je pouvais le faire, je le ferais. Pour demander qu’on l’étende.
Il est en effet inadmissible que les écoles privées, subventionnées de surcroît, parfois religieuses, échappent à ses exigences.