Lettre à Marcourt ou l'autopsie d'un échec - Carte blanche

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Nous souhaitons publier une lettre ouverte à Marcourt dans Le Soir. Il s'agit moins d'une pétition que d'une manière d'établir la liste des signataires. 

Lettre ouverte à M. le Ministre Marcourt, ou autopsie d’un échec.

Monsieur le Ministre,

            En tant que professeurs d’université, nous ressentons maintenant pleinement les effets de la réforme de l’enseignement supérieur qui nous a été imposée en 2014 (Décret Paysage).

            L’un de ceux-ci est certainement le faux sentiment de réussite chez nos étudiants. Dans l’esprit, la réforme met en avant la « réussite pour tous », le principe de « non redoublement », de l’« étalement » sur de multiples années. Plus qu’avant, certains étudiants mettront en effet deux ou trois années supplémentaires à réussir leur formation. Or, chaque année d’étude pour chaque étudiant a un coût : humain, financier, social. Certains de ces étudiants dont le niveau est – et reste – faible, après une succession de réussites partielles et/ou in extremis n’arriveront – finalement – pas au bout de leur parcours et auront perdu des années.

Outre les drames personnels qui peuvent en découler, nous nous interrogeons sur le coût sociétal d’un régime qui permet aux étudiants – parfois mal orientés après les études secondaires – de traînasser dans un système sans chances de réussite réelles. En termes d’heures de travail que la réforme nécessite à tous les niveaux et en raison de l’hypertrophie bureaucratique qu’elle engendre, ce coût est incontestablement gigantesque. Le décret Paysage s’est inspiré de certains exemples étrangers, mais sans prendre en compte deux choses élémentaires. D’une part, dans plusieurs des pays concernés, le constat des problèmes engendrés par le modèle entraîne une volonté de canaliser et de limiter dans le temps les parcours individuels, ce qui revient à une marche en arrière. D’autre part, nous constatons des points de départ très différents : dans les pays concernés, l’enseignement secondaire est davantage balisé en fonction des talents et possibilités de chaque élève, filtrant ainsi leur accès à l’une ou l’autre filière. Ce type de filtre n’existe pas en Belgique francophone. La conséquence est qu’un nombre important d’étudiants qui se présentent en Bloc 1 ne disposent pas des compétences indispensables à un niveau universitaire. Le décret ne supprime pas l’échec, mais chez beaucoup d’étudiants en reporte le constat.

Les problèmes logistiques qu’entraîne la réforme sont innombrables. Ainsi, il est devenu quasi impossible d’établir des horaires qui conviennent aux étudiants de plus en plus nombreux à suivre des unités d’enseignement appartenant à différents « blocs » (puisqu’il n’y a plus d’ « années » en tant que telles). Le jury d’examen passe désormais des semaines entières à régler les problèmes que posent les PAE (Programme annuel de l’étudiant) individualisés des étudiants. Le problème fait l’objet d’un constat général et sans appel, puisque chaque université se voit attribuer des « conseillers académiques », qui seront néanmoins loin de suffire à la tâche.

Tous ces problèmes étaient parfaitement prévisibles. Ce constat est plus intolérable encore en l’absence de consultation préalable des principaux intéressés. Il s’agit là d’un déficit démocratique qui témoigne d’un mépris de l’expérience des universités et d’une ingérence sans précédent du politique dans le fonctionnement de celles-ci. Une démocratisation de l’enseignement supérieur serait certes souhaitable ; cependant, le décret ne donne pas aux universités les moyens nécessaires à celle-ci. Il dévalorise en outre les diplômes universitaires de la Belgique francophone, qui peuvent désormais être obtenus à l’usure. La Belgique francophone se retrouvera bientôt confrontée à un nombre croissant de jeunes qui, diplômés à défaut d’être bien formés, ne parviendront pas à obtenir un métier en rapport avec leur qualification.

L’évolution est prévisible : ceux qui le peuvent ne manqueront pas de s’orienter vers l’enseignement supérieur étranger. Ils reviendront ensuite en Belgique – ou pas – mais laisseront immanquablement derrière eux et chez nous les étudiants les plus démunis.

 



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