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Que devient une personne handicapée dans une culture qui sacralise l'individu d'exception ?

Michael LAURENTSt Marc Jaumegarde, France
May 19, 2026

L'Occident s'est construit, sur le long cours, comme un univers de survalorisation de l'individu. De la dignité juive et chrétienne de l'homme "créé à l'image de Dieu" au cogito cartésien, en passant par les Lumières et les droits humains, une même ligne traverse notre histoire : l'identité réside dans l'être — un être pensant, libre, singulier, porteur d'un idéal universel.

Cette généalogie a donné le meilleur : la conscience individuelle, l'État de droit, l'autonomie. Mais elle produit aussi un envers moins visible.

Regardez le débat occidental sur l'IA. Sous les arguments techniques et juridiques, ce qui s'y joue est métaphysique : une machine qui pense menace une identité construite autour du je pense, donc je suis. La pensée chinoise, plus volontiers processuelle et relationnelle (François Jullien l'a bien montré), aborde la même question avec une autre inquiétude — politique, sociale — mais sans la même angoisse ontologique.

Et la personne handicapée, dans tout cela ?

Si l'identité se loge dans l'exception individuelle, alors celui ou celle dont le corps ou l'esprit s'écarte de la norme se trouve devant une injonction implicite : redevenir exceptionnel. D'où le récit dominant du "surmontement" — courage, résilience, dépassement — qui n'est qu'une forme particulière du même idéal. Le valide doit être un être d'exception ; la personne handicapée doit en redevenir un, par le combat.
Ce que ce paradigme empêche, c'est précisément ce dont une vie après le drame a besoin : lâcher prise, réécrire son histoire, refonder son identité dans le faire adapté et dans la relation. Non pas le "faire" performant qui prolonge la course à l'exception, mais le faire-ensemble, le faire-transmettre, le faire-relier — porteur de patrimoine, de famille, de liens.
Il existe pourtant, en Occident même, toute une pensée du soi relationnel : Ricœur, Levinas, l'éthique du care, le personnalisme. Elle reste marginale face à la culture dominante de la performance.
Changer de paradigme sur le handicap, c'est lui rendre cette autre voie : une identité qui ne se prouve pas par l'exception, mais qui se construit dans ce que l'on fait avec les autres, et pour les autres.

L'enjeu déborde le handicap. Il concerne tous ceux que la performance laisse au bord du chemin — et, à terme, chacun de nous.

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