LA PAROLE AUX LECTEURS - Le projet de Schrödinger - La Tribune - 22 août 2026

Quelques citoyen-nes présents au conseil municipal de mardi dernier ont publié une lettre ouverte dénonçant l’opacité entourant le dossier du mégacentre de données. À lire ce matin dans La Tribune (ou ci-dessous)!
LA PAROLE AUX LECTEURS / Mardi soir dernier, le 18 août, a eu lieu le premier conseil municipal au retour des vacances estivales. Une période de 60 minutes était allouée aux questions citoyennes. Pour l’occasion, une trentaine de citoyennes et citoyens étaient présents, dont une majorité venue poser des questions sur un enjeu qui soulève de nombreuses inquiétudes : l’implantation d’un mégacentre de données en intelligence artificielle (IA) dans le quartier Mi-Vallon de Sherbrooke.
À notre arrivée, plusieurs personnes présentes se sont d’abord fait refuser leur participation à la période de questions citoyennes. La présidente du conseil, Danielle Berthold, s’est ensuite adressée au groupe en nous demandant de désigner un seul porte-parole, lequel ne serait autorisé à poser que deux questions concernant le centre de données.
Or, les citoyens présents ne représentaient aucune organisation. Pour la plupart, nous étions inconnus les uns des autres, mais rassemblés autour d’une même inquiétude.
Après quelques échanges houleux, la présidente du conseil a finalement accepté que nous posions nos questions, tout en s’empressant de préciser qu’aucune réponse ne nous serait donnée. Elle nous a plutôt indiqué qu’à la toute fin de la séance, l’ensemble de nos interrogations recevrait une seule et unique réponse : « nous ne pouvons pas répondre à vos questions, car pour l’instant, il n’y a pas de projet ».
Et ce fut bel et bien le cas.
Plusieurs aspects du projet ont été questionnés, outre les impacts environnementaux et sociaux à prévenir. Des citoyens ont questionné le processus de prise de décision de la vente conditionnelle, l’utilisation militaire des centres de données d’IA, la souveraineté numérique au regard d’une entreprise américaine, l’historique de plaintes de bruit nuisible visant la compagnie, ses liens avec la stratégie territoriale dans les secteurs de la défense, de la sécurité et des technologies duales (DEFSEC) de la Ville ou encore, les motivations à précipiter et promouvoir ce dossier sans consulter le public en amont. À chacune des questions, la mairesse, Marie-Claude Bibeau, a utilisé son droit de refuser de répondre. En toute fin de séance, cette dernière a offert la réponse-cassette qui avait été prévue pour l’occasion : «Quand le projet sera déposé, car en ce moment, on n’a pas de projet. Ils avaient besoin de ce terrain-là pour faire leurs études et nous déposer éventuellement un projet. Quand on aura un projet sur la table, il va être étudié selon tous les critères qui seront à venir, on n’a pas de projet sur la table, donc on n’est pas en mesure de répondre clairement à vos questions ou de vous dire quelles seront les conditions, on doit attendre d’avoir ce projet-là [...] on a plein d’étapes avant d’aller de l’avant avec un éventuel projet, quel qu’il soit [...] On a bien noté vos commentaires et ils vont être pris en considération le jour où un projet pourrait nous être déposé».
Le paradoxe d’un projet à la fois inexistant, mais déjà balisé
Si le projet n’existe pas, pourquoi filmer et publier sur sa page Facebook une vidéo promotionnelle avec le directeur d’Hydro-Sherbrooke? Pourquoi insister sur un prétendu bénéfice de 18 M$ pour la Ville, si rien n’est connu? Pourquoi accorder une vente conditionnelle à un promoteur avant de connaître les tenants et aboutissants de son projet? Il y a un évident paradoxe entre le degré d’information nécessaire pour encadrer une telle entente et le discours de Mme Bibeau, selon lequel le projet serait encore trop peu défini pour permettre d’en mesurer les implications.
De toute évidence, certains éléments sont déjà connus, mais demeurent dans des documents confidentiels inaccessibles au public. La mairesse connaît les modalités de la vente conditionnelle du terrain, les exigences auxquelles devront répondre les études, les différents aspects encadrés par l’entente, ainsi que les pénalités et les mécanismes prévus pour en garantir le respect. L’ancienne ministre, dans sa stratégie DEFSEC adoptée à huis clos, annonçait aussi vouloir aider les entreprises en IA à développer des projets à vocation militaire, afin de profiter de l’augmentation des dépenses militaires au fédéral.
Si la Ville dispose déjà de stratégies et d’informations, pourquoi la population devrait-elle se contenter de réponses vagues? Comment la population peut-elle exercer son droit de regard sur un projet qui pourrait avoir des conséquences importantes pour la collectivité, si elle est mise à l’écart?
L’opposition peine aussi à obtenir des réponses
Plus tôt, pendant le comité plénier public de l’après-midi, Mme Laure Letartre-Lavoie, conseillère du district de l’Hôtel-Dieu, a tenté de questionner le directeur d’Hydro-Sherbrooke, qui présentait le rapport annuel 2025, sur les répercussions financières qu’aurait l’absence de flexibilité en matière de délestage d’électricité. Elle faisait notamment référence aux besoins particuliers qu’impliquerait le fonctionnement continu d’un centre de données, qui pourrait contraindre la Ville à se procurer des génératrices d’urgence afin d’assurer la continuité du service en cas de coupure ou de délestage. Mme Bibeau a su couper court aux préoccupations de la conseillère en accusant ses interrogations d’être hors cadre.
Pendant que les préoccupations des citoyens et même celles des élus se font éclipser, le promoteur du projet profite du flou créé par la Ville afin de mousser sa propre campagne de relations publiques. Sur un site créé par l’agence de communication TACT visant à promouvoir les bénéfices pour la collectivité du mégacentre de données, on y retrouve le b.a.-ba des tactiques de relations publiques : retombées économiques pour la Ville et la région, création de « plusieurs centaines d’emplois pendant la construction et l’exploitation » (prenant soin de joindre les deux phases ensemble, étant donné que la construction d’un mégacentre moderne demande une quantité de main-d’œuvre à des magnitudes plus élevées que l’exploitation très souvent automatisée et à distance), insistance sur l’absence de hausse de la facture d’électricité des citoyens et présentation d’une consommation d’eau réduite comme un bénéfice environnemental. Bien évidemment, tous ces faits ne sont que des allégations que Keel Infrastructure nous demande de croire sur parole. Le tout sans oublier la promesse d’un «dialogue ouvert et transparent» avec la communauté.
Un manque de transparence préoccupant
Et si le mutisme sélectif du bureau de la mairesse et d’Hydro-Sherbrooke était dû à une entente de non-divulgation? De nombreux médias rapportent que les développeurs de mégacentres de données en IA recourent de plus en plus à ces ententes avec diverses municipalités aux États-Unis et au Canada. En maintenant à l’écart le public, les promoteurs et les municipaux espèrent, entre autres, éviter une montée aux barricades avant l’attribution rapide des permis.
Qu’il y ait ou non entente de non-divulgation, l’opacité entourant ce dossier soulève des inquiétudes. L’historique de l’implantation des centres de données comporte de nombreux enjeux affectant la santé, l’économie et l’environnement des collectivités. Les compagnies de tech qui exploitent des centres de données sont par ailleurs régulièrement critiquées pour minimiser ou sous-estimer les impacts réels de leurs activités, ce qui rend d’autant plus nécessaire un processus transparent et une évaluation indépendante des répercussions possibles.
En cerise sur le sundae, lorsqu’un citoyen préoccupé par l’alarmante opacité du dossier s’est levé souhaitant poser une dernière question en fin de conseil, il a été rabroué par Mme Berthold, qui lui a demandé sèchement de retirer sa casquette avant d’entrer dans la salle à sa prochaine visite. Une remarque qui ressemblait moins à un rappel de convenance qu’à une démonstration d’autorité visant à décourager la prise de parole.
Les Sherbrookoises et Sherbrookois sont en droit de recevoir des réponses à leurs questions, Madame la mairesse.
SIGNATAIRES
Sonya Anvar, citoyenne du district du Lac-des-Nations
Éric Laverdure, citoyen du district du Lac-des-Nations
Juliana Sans-Remord Rock, citoyenne du district d’Ascot
Jayson Roy, citoyen du district du Pin-Solitaire
Marie-Pier Bouchard, citoyenne du district de Desranleau
Pierre Bouchard, citoyen du district des Quatre-Saisons
Adam Scott, citoyen du district du Pin-Solitaire
Noémie Noël, citoyenne du district Hôtel-Dieu
Geneviève de Breyne-Gagnon, citoyenne du district de l’Université
Nathalie Ampleman, citoyenne du district de Saint-Élie
David Durand-Letendre, citoyen du district de Rock Forest (secteur Mi-Vallon)
Pour lire l’article sur le site de La Tribune : https://www.latribune.ca/opinions/parole-aux-lecteurs/2026/08/22/le-projet-de-schrodinger-un-megacentre-de-donnees-a-la-fois-inexistant-et-avere-TDGFTMXTNRAINKR2HR4FROYMLA/