70 ANS, ÇA SUFFIT ! Lettre ouverte au Secrétaire général de l'ONU

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LETTRE OUVERTE AU SECRÉTAIRE GÉNÉRAL DE L'ONU : « 70 ANS, ÇA SUFFIT ! »

15 Mai 1948 – 15 Mai 2018. Israël s’apprête à fêter dans la ferveur ses 70 ans. Le même jour, les Palestiniens, eux, seront réduits à commémorer la Nakba (Catastrophe) : 70 années de dépossession, de carnages et de colonisation. La Communauté internationale, qui laisse faire, que va-t-elle commémorer ce jour-là ? Désormais, il y va de sa crédibilité, il y va aussi de la paix dans le monde. Car « Trop, c'est trop ! » comme l'avaient crié Madeleine Rebérioux et Pierre Vidal-Naquet, et comme le crie l'écrivain israélien Amos Oz, cofondateur de La Paix maintenant, fervent partisan de la solution à deux États.

Monsieur le Secrétaire général,
Citoyens et citoyennes du monde, nous vous interpellons, vous et à travers vous le Conseil de sécurité, pour vous rappeler en quoi l’Organisation dite des « Nations unies » a failli, avant comme durant votre mandat.

Du péché originel de l’ONU

Faillite ou démission, l’Histoire retiendra que durant 70 ans, un peuple aura été abandonné et continue de l’être, au mépris des principes et droits humains qui régissent la mission de l’ONU, abandonné comme aucun autre peuple ne le fut depuis que la Société des Nations a vu le jour. Même dans leur grand malheur, les Juifs d’Europe avaient fini par recouvrer leurs droits, et par être « indemnisés » quatre fois plutôt qu’une : historiquement, moralement, financièrement et territorialement. Cela ne vaut pas effacement de « l’abomination de la désolation » (la Shoah), certes. Sauf que, par l’indemnisation territoriale, la Communauté internationale avait corrigé une abomination par une autre abomination, une injustice par une autre injustice : tel restera, gravé dans le marbre de l’Histoire, le péché originel de l’ONU.
Les génocides arménien, rwandais, et même kurde, ont été officiellement reconnus ; le peuple palestinien, lui, est en passe de subir le destin des « Indiens » d’Amérique. La différence, qui devrait le sauver de l’extermination et de l’effacement historique de sa terre, c’est qu’à l’époque de ladite « conquête de l’Ouest », on n’avait pas les moyens d’accès à des témoignages directs des crimes contre l’humanité commis par les conquérants européens dans le « Nouveau monde ». Aujourd’hui, les opinions mondiales savent, les leaders du monde savent. Et même nombre de citoyens israéliens le savent et n’hésitent pas à le dénoncer au risque d’une sanction au regard de laquelle l’excommunication d’un Spinoza ferait figure de bonnet d’âne !...
Le deux poids deux mesures, dont bénéficie Israël dans les médias, grâce à ses officines mobilisées dans le monde, tel l’OPAIC, aux Etats-Unis d’Amérique, et le CRIF, en France, est aussi flagrant qu’intolérable, selon qu’il s’agit d’une adolescente palestinienne qui a giflé un soldat israélien ou d’un autre soldat qui achève d’une balle un jeune palestinien, déjà à terre et ne représentant aucune menace : l’adolescente écope de 8 mois de prison ; le soldat, lui, est célébré à Tel-Aviv comme un héros…
C’est ce genre d’injustices qui, démultiplié, amena un ancien président de la Knesset, Abraham Burg, à faire à Israël un procès que l’ONU s’interdit de faire, en ces termes : « Nous devions être la lumière des Nations. En cela, nous avons échoué. Il apparaît que ces deux mille ans de lutte du peuple juif pour sa survie se réduisent à un État de colonies, dirigé par une clique sans morale de hors-la-loi corrompus, sourds à la fois à leurs concitoyens et à leurs ennemis. Un État sans justice ne peut pas survivre (...) Le compte à rebours de la société israélienne a commencé. » !

L’ONU : Exécutrice universelle de l’Ancien Testament ?

« Un Etat sans justice ne peut pas survivre », et pourtant !... Depuis 70 ans, l’Etat d’Israël survit, sûr de son impunité, tout en martyrisant un peuple, lui imposant un blocus inhumain et en toute illégalité, lui interdisant de pêcher au large de ses propres côtes, limitant jusqu’à la consommation de son eau et de son électricité, détruisant ses maisons et ses oliviers, détournant taxes et importations, multipliant les colonies, quand il ne largue pas des tonnes de bombes sur ses quartiers, en représailles à des actions désespérées de résistance. Et ce, sans que la prétendue Communauté internationale ne s’en émeuve autrement que par des cris d’orfraie qui n’effraient que ceux qui les poussent, avant que le veto américain ne vienne réduire leurs cris à des gémissements de compassion vite étouffés par la realpolitik.
Nous sommes, donc, en 2018. Et voilà plus d’un demi-siècle qu’Israël, après 1967, se moque des résolutions de l’ONU. 50 ans sans que l’Organisation n’ait réussi à imposer le droit international. Tout autre pays, soumis à la moindre résolution, qu’il tarde à respecter ou qu’il ignore, est aussitôt la cible d’un déluge de frappes « chirurgicales » suivies d’une invasion militaire ou d’une série de sanctions touchant surtout la population civile. Or, ce n’est pas une, pas dix, ni vingt résolutions dont Israël a fait fi, mais une soixantaine ! Est-ce le souci d’exécuter à la lettre les promesses de Yahvé, ou est-ce la culpabilité qui poussa les Nations européennes et occidentales à se dédouaner de la Shoah en faisant payer un peuple qui n’y était absolument pour rien dans la volonté d’extermination des Juifs d’Europe ?
Autant se demander, Monsieur le Secrétaire général, si l’ONU, en fin de compte, n’aura pas été l’exécutrice universelle de l’Ancien Testament, où le dieu d’Israël dit : « Vous prendrez possession de leur sol, je vous en donnerai moi-même la possession, une terre qui ruisselle de lait et de miel. C’est moi Yahvé votre Dieu qui vous ai mis à part de ces peuples » (Lv 20. 23-24). Comme si, en laissant chasser tout un peuple de sa terre, pour y placer un « peuple sans terre », l’ONU avait servi d’exécutant au dieu d’Israël. Et si Jésus a dit : « Je ne suis pas venu pour abolir mais pour accomplir », l’ONU, elle, serait donc venue à la fois pour abolir (les droits d’un peuple) et accomplir (les droits d’un autre peuple) !...
C’est ainsi qu’en 1948, près de 800 000 Palestiniens furent chassés de leur terre. Et des villages entiers, comme Deir Yassine, de triste renommée, furent rasés. Ajoutez toutes ces opérations, aux noms inspirés souvent d’une rhétorique biblique, qui ont meurtri des centaines de milliers de civils, en majorité des enfants, parmi les plus récentes : celle dite Plomb durci, en 2008, celle de l’été 2014, baptisée Bordure protectrice, et plus récemment, cette charge de snipers de « l’armée la plus morale du monde » : lors de la « Marche du retour », une marche sans armes ni menaces quelconques, où des adolescents furent tirés comme des lapins sous les éclats de rire des soldats de « la seule démocratie de la région », et les félicitations d’un Premier ministre en mal de rédemption...

Le peuple palestinien, ce « Christ des nations » ?

Monsieur le Secrétaire général, quelle est donc cette justice au nom de laquelle l’ONU s’est décrétée garante des droits des peuples à disposer d’eux-mêmes, de tous les peuples sauf du peuple palestinien ? Pourquoi l’Etat d’Israël, et lui seul, peut-il se permettre de se moquer de vos résolutions : au nom de quelle exceptionnelle « élection » échappe-t-il aux lois internationales ?
Il fut des jours où Emmanuel Levinas se demandait où était passée cette justice lorsque le peuple de Yahvé dut subir ce qu’il appela (1) « la passion des passions » (la Shoah). Il fut d’autres jours où André Spire se demandait comment rendre justice « au plus opprimé, au plus méconnu des peuples, au christ des nations ? » (2).
Or, depuis 70 ans, le peuple d’Israël vit pleinement sa résurrection. Et depuis 1948, autrement dit trois ans après la victoire sur le nazisme, c’est du peuple palestinien que la Communauté internationale, par son impuissance, a fait le véritable « Christ des nations ».
Qu’attendez-vous, ô Nations unies, pour forcer Israël à se retirer des Territoires occupés et à reconnaître aux palestiniens le droit d’avoir leur Etat ? Qu’attend Israël pour garantir enfin la paix à son propre peuple en répondant au vœu du philologue juif James Darmesteter : « Après la justice pour les Juifs, les Juifs pour la Justice ! » ? Et qu’attendent le Conseil de sécurité et ses Casques bleus pour faire entendre raison au gouvernement israélien et le forcer, comme ils ont toujours su forcer d’autres gouvernements, à respecter le droit international ? Qu’attend l’Organisation-marraine pour forcer ses filleuls de dirigeants à répondre aux cris du cœur lancés par l'immense intellectuel philosophe feu Yeshayahou Leibowitz, qui, tout affirmant la légitimité du sionisme, disait que « l'occupation détruit la moralité du conquérant » et qu'en fait « Il ne s'agit plus de libérer les territoires occupés, mais de libérer Israël des Territoires occupés ! » (3) ?
Monsieur le Secrétaire général, un ancien ministre israélien de l’Education nationale, Shulamit Aloni, avait déjà prévenu son propre gouvernement : « Nous n’avons pas de chambres à gaz ni de fours crématoires, mais il n’y a pas qu’une seule méthode de génocide » (4) ?...
« Trop, c'est trop ! », oui, comme disait ce collectif réuni en 2001 à l’initiative de Madeleine Rebérioux et Pierre Vidal-Naquet... Aujourd’hui, ce cri, même rentré, secoue les poitrines de millions de personnes dans le monde, et vous dit : Faites cesser ces massacres ! Arrêtez cette injustice indigne de dirigeants dont les ascendants connurent le pire, et qui, au nom de ce pire, se croient autorisés à reproduire abomination sur abomination, désolation sur désolation !
« Trop, c’est trop ! »... Elle n’a que trop durer, vous dit Amos Oz, cette « triste ironie (qui fait) que les occupés soient devenus les occupants, que les opprimés se soient mués en oppresseurs, que les victimes d’hier puissent si facilement se métamorphoser en persécuteurs et que les rôles soient si aisément interchangeables ! » (5).
Monsieur le Secrétaire général, avec tout le respect que nous vous devons, nous vous demandons, à vous et à travers vous au Conseil de sécurité, d'écouter et d'entendre le cri de millions de poitrines à travers le monde, y compris en Israël et en Palestine : « 70 ans, ça suffit ! ».

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1. Difficile liberté, Albin Michel / Livre de poche, p. 202, 1976.
2. Valeurs spirituelles du sionisme, dans Les Juifs, p. 216, Plon, 1937.
3. La mauvaise conscience d’Israël, titre de l’ouvrage réunissant des entretiens avec Joseph Algazy, journaliste au quotidien israélien Haaretz (Le Monde Editions, 1994). Cité dans Salah Guemriche, Israël et son prochain, d'après la Bible, essai (Ed. de l'Aube, 2018). Lire : Boycotter Israël ou l’écouter ? Tribune pour le 28e Salon du livre de Paris (Pays invité d’honneur : Israël) (Le Monde, 14- 03- 2008).
4. Dans Haaretz, 6 mars 2003.
5. Amos Oz, Conférence donnée à Tübingen, en janvier 2012. Texte repris dans Comment guérir un fanatique, Arcades / Gallimard, p. 17, 2006.

 



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