Tribune du Monde, 21 juin 2024, contre l'antisémitisme

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Le problème

« Une partie de la gauche radicale a disséminé un antisémitisme virulent et subverti les valeurs qu’elle prétend défendre »

Tribune publiée dans Le Monde du 21 juin 2024

Une cinquantaine d’intellectuels et universitaires, parmi lesquels Michelle Perrot, Pascal Ory, Judith Lyon-Caen ou Christophe Prochasson, s’inquiètent de la montée de l’antisémitisme depuis le 7 octobre et de sa diffusion dans les universités.

Il y a désormais un 7 octobre (2023) comme il y a eu un 11 septembre (2001), tant l’horreur suscitée par les deux événements est singulière et se détache du contexte dans lequel ils se sont produits. A quelques kilomètres de Gaza, sur le territoire de l’Etat d’Israël, le Hamas et ses alliés ont massacré 1 192 personnes et commis de multiples viols, avant d’emmener près de 240 personnes, bébés, enfants, femmes, hommes et vieillards, en otages.

L’antisémitisme a explosé dès le lendemain du pogrom : avant même l’entrée de l’armée israélienne à Gaza, on a pu entendre, en France et ailleurs, le slogan, inscrit dans les chartes du Hamas et de ses alliés, appelant à la disparition de l’Etat d’Israël ; en France, 1 676 actes antisémites ont été recensés en 2023 (quatre fois plus qu’en 2022), qui mobilisent les plus vieux motifs du répertoire antisémite à peine transposés : la domination de la finance juive sur le monde, l’emprise des juifs sur les médias qui étoufferait les voix des Palestiniens, la duplicité des juifs français.


Conséquence : au quotidien, la réassignation constante des Français juifs à leur origine et la multiplication d’un antisémitisme à bas bruit qui commence par des blagues, continue par des « dérapages », des jeux sur les noms propres, et finit par des insultes, des menaces, des actes de malveillance.

 
Que s’ajoute l’amalgame entre les juifs et Israël ou entre les Israéliens et leur gouvernement, et l’on comprend que l’antisionisme est presque toujours le signifiant de l’antisémitisme : c’est cela qui pousse à huer une chanteuse israélienne pendant l’Eurovision, à empêcher une jeune étudiante juive d’entrer dans un amphithéâtre, à déprogrammer des conférenciers israéliens d’ailleurs critiques à l’égard de leur gouvernement ; c’est cela qui pousse aussi à exiger le boycott des universités israéliennes, pourtant l’un des principaux foyers d’opposition au gouvernement Nétanyahou et d’engagements pour la paix, comme l’étaient les kibboutz décimés par le Hamas.

Toujours coupables


Tous ces raisonnements ont la même logique : les juifs sont toujours coupables, quels que soient les faits et la complexité de leur qualification.

 
La Cour internationale de justice a émis un avertissement, en janvier, estimant qu’il existe « un risque réel et imminent qu’un préjudice irréparable soit causé » à la population de Gaza et elle a invité le gouvernement israélien à « prendre toutes les mesures pour éviter des actes de génocide ». De nombreux mouvements, qui proféraient depuis le début une accusation de génocide, ont aussitôt voulu confondre cet avertissement avec un jugement définitif.

De même, les requêtes déposées par le procureur de la Cour pénale internationale, qui n’a pas retenu le chef d’accusation de génocide, ont été comprises et revendiquées comme des jugements définitifs. Approximations, simplification, distorsions, mépris pour le sens juridique et historique des mots alimentent la haine et la violence dans nos sociétés, en particulier dans les lieux d’apprentissage et de savoir. Nos universités, où s’enseignent en principe la complexité, l’esprit critique et la méthode dialectique, paraissent incapables de résister à la confusion entre l’affirmation radicale des opinions et l’examen critique des faits.

 
C’est dans les universités que l’accusation d’Israël comme Etat colonial, génocidaire, et d’apartheid a envahi les discours. L’anticolonialisme (souvent associé à l’anti-occidentalisme) est devenu l’argument central de l’analyse du conflit, ce qui conduit à effacer le caractère pivotal du 7 octobre. Dans cette vision partiale et partielle, il n’y a ni riposte ni guerre ; ce qui a lieu est présenté comme la continuation, l’aggravation d’une oppression coloniale ancienne.

Instrumentalisation du souvenir de la Shoah


Ceux qui désignent Israël comme un Etat colonial font du 7 octobre l’expression de la « résistance » des Palestiniens et nient la légitimité de l’Etat lui-même, dont la reconnaissance, rappelons-le, a été un des fondements de la reconstruction du monde après 1945. Ils renouent avec le fantasme de la disparition de l’Etat d’Israël, qui est au cœur des revendications du Hamas, du Hezbollah, de l’Iran et de leurs alliés.

 
Qu’on nous comprenne bien : nous sommes horrifiés par ce qui a lieu à Gaza, par la conduite de la guerre du gouvernement israélien, par le désastre de la colonisation en Cisjordanie. Nous ne parlons pas de cela ici. Nous parlons du fait que l’accusation de génocide transforme Israël en bourreau par un retournement qui déplace et instrumentalise le souvenir de la Shoah : c’est le même mécanisme qui fait des Israéliens des nazis, et de tous les juifs leurs complices.

Et voici qu’on arrache les photos des otages israéliens, qu’on « oublie » qu’il y a des Français parmi les otages retenus par le Hamas, qu’on ignore les violences sexuelles du 7 octobre, pourtant revendiquées par ceux qui les ont commises.
 
En faisant de l’ensemble de cet argumentaire l’axe principal de son discours politique, une partie de la gauche radicale a disséminé un antisémitisme virulent et subverti les valeurs qu’elle prétend défendre à un moment particulièrement périlleux où l’extrême droite arrive au pouvoir en France et en Europe. C’est dans ce contexte que nous appelons les universitaires à faire entendre leur voix et à dénoncer avec force la montée de l’antisémitisme dans notre pays.

Liste des premiers signataires : Charles Dreyfus, vice-président de la Maison Zola-Musée Dreyfus ; Sophie Houdard, professeure en littérature française, Sorbonne-Nouvelle ; Judith Lyon-Caen, historienne, directrice d’études (EHESS) ; Claudia Moatti, professeure émérite d’histoire romaine à l’université Paris-VIII, professeure à l’University of Southern California ; Jean-Yves Mollier, professeur émérite d’histoire contemporaine, université Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines ; Pascal Ory, de l’Académie française, professeur émérite à l’université Panthéon-Sorbonne ; Michelle Perrot, professeur émérite d’histoire contemporaine, université Paris-Cité ; Christophe Prochasson, historien, directeur d’études (EHESS) ; Jacques Revel, historien, directeur des études émérite (EHESS).

 

Liste des signataires au 21 juin, par ordre alphabétique: 

Signataires, par ordre alphabétique 

Henriette Asséo, historienne, EHESS 

Robert Asséo, membre titulaire de la Société psychanalytique de Paris. Stéphane Audoin-Rouzeau, historien, directeur d’études à l’EHESS 

Annette Becker, historienne, professeure émérite à l'université Paris-Nanterre 

Henri Berestycki, mathématicien, directeur d’études émérite à l’EHESS, professeur à  l’Université du Maryland 

Gisèle Berkman, écrivaine et romancière 

Laurence Bertrand-Dorléac, professeure d'histoire de l'art à Sciences Po Francesca Biagi-Chaï, psychiatre, Ecole de la cause freudienne 

Julien Blanc, historien, EHESS 

Alain Borer, écrivain 

Pierre Bouretz, directeur d'études à l'EHESS 

Nicolas Bourguinat, professeur d'histoire contemporaine, Université de Strasbourg Philippe Boutry, professeur émérite d'histoire contemporaine, université Paris 1 Astrid von Busekist, professeure de théorie politique à Sciences Po 

Patrick Cabanel, historien, directeur d'études, EPHE 

Sophie Coeuré, historienne, professeure des universités à Université Paris-Cité Boris Czerny, professeur à l'université de Caen, membre de l'Institut Universitaire de France Jean-Marc Dreyfus, professeur d’histoire (University of Manchester) 

Sylvie Dreyfus Asseo, membre titulaire de la Société psychanalytique de Paris Hélène Dumas, historienne, CNRS-EHESS 

Jean-Louis Fabiani, directeur d'études à l'EHESS 

Sarah Gruszka, historienne, post-doctorante de la Fondation pour la mémoire de la Shoah Jean-Louis Halperin, professeur d'histoire du droit

Jean-Philippe Heurtin, professeur de sciences politiques, université de Strasbourg 

Catherine Heymann, professeur émérite en études latino-américaines, université Paris Nanterre 

Michael Houseman, directeur d'études émérite à l'EPHE 

Christian Jouhaud, historien, directeur d’études, EHESS 

Audrey Kichelewski, MCF, Université de Strasbourg 

Martine Le Blond-Zola, vice-présidente de la Maison Zola-Musée Dreyfus 

Carlos Lévy, professeur émérite, Université Paris-Sorbonne, Membre de l'Académie des  Inscriptions et Belles-Lettres 

Jean-Claude Lescure, professeur en histoire contemporaine à l'université de Cergy-Pontoise Sabina Loriga, historienne, directrice d'études EHESS 

Séverine Antigone Marin, maître de conférences en histoire contemporaine, Université de  Strasbourg 

Catherine Maurer, professeure d’histoire contemporaine à l’université de Strasbourg Alain Moatti, architecte 

Marika Moisseeff, directrice de recherche au CNRS 

Claire Mouradian, historienne, directrice de recherche émérite au CNRS 

Marie Moutier, historienne, postdoctorante, Claims Conference Saul Kagan Fellowship in  Shoah Advanced Studies 

Christel Müller, Professeur d’histoire grecque, Université Paris Nanterre Nicolas Offenstadt, maître de Conférences HDR, université Paris 1 

Philippe Oriol, directeur scientifique, Maison Zola-Musée Dreyfus 

Sesto M. Passone, professeur émérite en psychologie clinique de l’Université catholique de  Louvain 

Renée Poznanski, professeure, Department of Politics and GovernmentBen Gurion University  of the Negev 

Ségolène Plyer 

Anne Rasmussen, historienne, directrice d’études à l’EHESS

Izio Rosenman, directeur de Recherche au CNRS (retraité) 

Dominique Schnapper, sociologue, politologue 

Perrine Simon-Nahum, professeure attachée au département de philosophie de l'ENS Anne Simonin, directrice de recherches au CNRS 

Malgorzata Smorag-Golberg, professeur de littérature polonaise et centre-européenne,  Sorbonne-Université 

Jean-Charles Szurek, directeur de recherches émérite au CNRS 

Annette Wieviorka, directrice de recherche émérite au CNRS

 

Nouveaux signataires au 26 juin 2024

Axel Wiegandt
Beatrice Thiriet
Brigitte Cottaz
Pierre Frantz
Joelle ASSAEL
Isabelle Ullern
Judith Vernant
Marc Vernant
Michèle Vernant
Abert Levy
Dominique Israël-Biet
Michelle Chasseing
Annie FOURCAUT
Gilles Vergnon
VERONIQUE LANGLET
Robert Frank
Anne GRYNBERG
Jean Garrigues
Pierre Guedj
Sylvie Martin Martin
Philippe Gergaud
Evelyne Dutertre
Didier Dumont
Bruno Tiphaine
Ricardo Martinez de Jesus
Alain Roupnel
Alain Pagès, Professeur émérite, Sorbonne Nouvelle
Denis Peschanski, Directeur de recherche émérite au CNRS

Jean-Michel Rey, philosophe, professeur émérité à Paris 8

Hubert Denieul
Mathilde BERNARD
Jacques Pothier
Abraham Bengio
Boussard Valérie
Olivier Dumoulin
Francoise Menard
florence treboutte
Nezha Hamda
Josselin PRADEL
magali AYMARD
Rita Hermon-Belot
Eléna Calle
Jean-Pierre Vittu
Xavier ENAULT
Agathe Novak-Lechevalier
Patricia Fournel
Michele TAUBER
Céline Masson
Daniele Rosenfeld-Katz
Jacques Robert
Eric Dubreucq, Université de Strasbourg
Liliane Kandel
Lucie Marignac, éditrice
Pierre Levi
Sabine Prokhoris
Jean Eric Schoettl
Martine Bismut
Sophie Chauveau
Hubert Heckmann
Andrée Lerousseau
Françoise Picq
lise Haddad
Denis Krief
Richter Roselyne
Céline Rohmer
Pierre JOURNOUD
Pierre Soria

Vincent Duclert 
Christine Fauré
Danielle Coulibeuf-Peretz
Marthe Meyrand
Martine Benoit
Daniele Cohn
Valerie Moatti
Danielle Delmaire
henri MICHEL
Philippe Urfalino
jean ruaud
Lucas Moulène
Gabriel Gras
Myriam Brunet
Fanny Akoun
Martine STORTI
Bluma Finkelstein
Emilie SELLEM
Michel Prum
Paul Bensussan
Fabio Landa
Judith Mok
Marie-Noëlle Bas
Muriel Chemouny
Anne Richardot
Marie-Anne Matard-Bonucci

 Christophe Reffait
Ludovic Ayel
Belinda CANNONE
Alexandre François
Gerard Akoun
PATRICK BOOT
AGNES BERTOLINA
Nicolas Lerner
Philippe LEBOURG
Bénédicte du SOUICH
Marie-Claude Guin
Christian Amalvi
Patricia NORAY
Thibault Guery
Michel RAPOPORT
Valérie Petit
Bianca Stella
Laurence Bourguignon
Hubert Denieul
Veronique bouchet
David Comble
Anne Simon CNRS-ENS
Jacques-David EBGUY
Charles Ebguy
Eric Decauche
MARIE Kim
Renate Liger
Piero Caracciolo

Bruno Karsenti
myriam mombelli
Jean-Louis CHISS
Yann Jurovics, MCF Droit international
Sandra Soudry
Isabelle de Mecquenem
Jacques Ehrenfreund
Marc Fryd
Emmanuelle Stolar
Andrei Kozovoi
François Rastier
Isaac Getz
Sberro josiane
Patrick Hayat
Daniel Beaune
Daphne Chancelier
Winter Jean-Pierre 
Pierre-André Taguieff
Jean-Charles Khalifa
Edith Taïeb
Julie Holweck
Philippe Gumplowicz
Déborah Lévy
Daniel Rouach
Max Silberztein
Monique Mioni
joelle deniot
Anne Caudal
Corinne Samama
Ariane Bendavid
Bernard CHEMOUNY
Laurent mallet
Christine Daveau
Chira Rosen
Jacques Walter, professeur émérite, Université de Lorraine
Pascale ELBAZ
Valerie Cohen
Dejan Glavas
Claude Secroun
Jean-Luc Bonniol
Emmanuelle Hayat
Patricia Barbe
Caroline Feldman
Joëlle BENKIMOUN
Léa Cherbit
Henry Assayag
Marie-Ange Ferran
Francis Weil
Tsiporah Fried
Corinne Konforti
Jean Fried
Aviva Fried
Joelle MEKIES
Jacques Gnansia
Sylvie Toscer-Angot
MARTINE GONTHIE
Laurence Dersy
Cecile Levi
RICHARD METZ
Alain Benhamou
beatrice strouf
William L
murielle cherbit
Nora Woscoboinik
Brigitte Cayron
Gisele Cababie
MURIEL CHOCHOIS
Bénédicte Chorier-Fryd
Marion Bonnefoy
Muriel Rojas Zamudio
Dominique RAJZBAUM
Sylvie SIVAN
Tanya ATTIAS
Renée Fregosi
Andre Amoyel
Joelle Abécassis
Régis Coeurderoy
Catherine Bernard
Mirella De Picciotto
Catherine Elias
Frank Fargeon

Flore Canavese
Florence Laneurie
Helga STOCKINGER
Diana Kadosh
Corinne Oehlhaffen
Jacques Sebag
Emmanuel Aeli
Murielle Jean
Alexa Glikman
Marie-Pierre Campagnolo
LAURENT MUNTLAK
Pierre FELIX
Danaé Skotida
Lionel Medioni
Sophie Jehel
Yves TAIEB
Alexia Blime
Tomer Rajzbaum
Nathalie RIU
Hugo Canavese
FOULT Dominique
Gérard Grobman
Brigitte Anor
Judith Kasper
Simon Rérat
Antoine Marès
Emmanuelle Weiler
Filippo D'Angelo
jeanine sellem
Jean Szlamowicz
Liliane Shettle
Brigitte Cartier Sapoval
Alexandra Grept
sylvie Teboul
Edgard Teboul
Corinne Bokobza
Lju Doutreleau
christiane espanet
Dominique Legallois
maurice comere
Ml Soussan
Céline Abecassis-Moedas
Françoise Dupont
Rania El hamyani
David RAMBAUD
Yaloune Abou
Aziz Zarfao
Antoine Dai pra
Sylvestre OFFORI
Severine Gourlet
Marie-Hélène Prévidi
Marie-Line MAMALET
Carole VIDAL
Béatrice Bellahem Romi
Albert Chouraqui
Ginou Opat
Elisa Calvo
SANDRA Tichkowsky
patricia chaouat
Caroline Bacry
Laurence Aboulker
Laurence Boukobza
Barouk Ganancia
Caroline Rambert
Anne Gros
Joelle Jérome
Patrick ATLAN
Pierre SPIRA
Frederic TEBOUL
Anne Symchowicz
Lucile Rambert
Stéphane Barsimanto
Hélène Levy
Dominique Mazet
Adriana Langer
Marc Maidenberg
Katy Elalouf
sydney charbit
CLAUDE ATTALI
Francis Fabiae
Yves charbit
Luc Charbit
Janine Elkouby
Gisèle CORDIER
Line Dayan
Jean ZANINOTTO
Carmen Alcantara
sabine BELLAICHE
Jean François Barre
Patrick Herbiere
Albert Bensman
Linda Zielinski
Michel Cohen

Judith LYON-CAENLanceur de pétition

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