Les réflexions qui suivent font suite aux conversations de notre groupe Gilets jaunes du rond point de St Brice (95). Depuis bien plus d'un an, nous avons un moment de partage chaque mercredi, dans un café usuellement, via zoom actuellement. Discussions de luttes, discussions amicales. Les mots qui fraternisent après maintenant deux longues années de résistance et d'espoir. Les revendications font place à la rage : Macron doit partir, partir, partir ! Et chaque jour, chaque minute est de trop. Un tel niveau de colère populaire ne s'effacera pas d'une petite ruse politicienne, j'en suis convaincu.
Mais venons en à cette question, grave, de l'évolution de la Police. Les événements depuis un mois témoignent d'une étape nouvelle, d'une marche vers un positionnement putchiste. Depuis la fin de la guerre d'Algérie c'est la première fois que notre pays connait des signes avant-coureurs de coup d'Etat.
Voici les faits.
Place de la République, le lundi où les « forces de l'ordre » sont venues déloger le campement. La BAC a été appelée en renfort appliquant ses méthodes brutales. Elles ont profondément choqué.
Dans la foulée arrive l'ignoble intervention sur un artiste noir. Elle a heureusement été filmée.
L'émotion est nationale. Seuls le FN, Cnews et « Valeurs Actuelles » soutiennent ces actes ultra violents. 4 policiers sont mis en accusation, 2 en prison préventive (où en sont ils aujourd'hui ? Dans ce genre d'affaire il faut se méfier des silences).
Le pouvoir tente d'éteindre l'incendie dans l'opinion publique. Macron fait écho, enfin, aux dénonciations populaires de la violence et du racisme insupportablement présent dans la Police. Les syndicats policiers adoptent une attitude révoltante de tolérance des brutalités commises. Ils rappellent au Président leurs bons et loyaux services face aux Gilets jaunes. L'une d'entre eux indique sur un plateau JT que les ordres envers les « casseurs » étaient complaisants. (Les policiers de Vigi l'avaient déjà signalé pendant la loi Travail, sans que le fait ne soit relevé). Puis les choses vont se passer sur le terrain. Arrivent les deux dernières manifestations.
Deux événements d'une très grande gravité vont intervenir. Passons sur le positionnement provocateur des forces de l'ordre. Placer ces forces en proximité immédiate des manifestants fait monter la tension, mais surtout favorise le camouflage dans la foule de ceux qui vont lancer des projectiles. Ce choix vient du commandement, atteste de l'objectif provocateur recherché. Lors de la première manifestation indiquée, la charge de police a représenté un acte immensément dangereux. La dénonciation officielle de la Ligue des Droit de l'Homme d'une agression sur les dirigeants syndicaux et associatifs est importante mais n'indique pas le fait le plus grave : la charge contre les manifestants de tête a été effectuée hors de toute mesure et devoir de l'institution. L'attaque a été soudaine, intensive au moment où la foule des manifestants était la plus dense, mêlant des gens de tout âge, de toute condition, âgés pour certains, enfants pour d'autres. Dans les rues exigües, le nuage de gaz a été terriblement dense. Les cris de panique ont été nombreux. Nous étions aveuglés, fuyant au hasard. Les bousculades ont été nombreuses. Une honte qui, par miracle, a échappé au drame. Il aurait pu y avoir des morts.
Le samedi suivant, samedi dernier, à nouveau, le comportement des forces de l'ordre a été délétère. Des charges latérales sur les manifestants. Des arrestations relevant de l'attitude totalitaire ont été effectuées. Hors jugement ! 48 heures de garde à vue, entretiens menaçants, pour arriver à une signification d'un « rappel à la loi » comportant une interdiction de manifester pendant 6 mois. Sans présence d'avocat, sans droit de défense. Indigne de notre pays ! Indigne d'un pays démocratique ! Un exemple, parmi tant d'autres, « Moun Yolo », manifestante Gilet jaune d'une cinquantaine d'années. Avec son bonnet jaune, avec son parapluie multicolore. 48 heures de garde à vue, puis direction le Tribunal de Paris. Une épreuve, surtout pour cette dame non aguerrie. Des larmes, bien sûr, à sa libération. Avait elle encore l'illusion de vivre dans un pays libre ? La Police a été dévoyée de sa mission, le semblant de justice qui a suivi constitue un modèle de déchéance.
Tout ceci fait sens et va bien au delà des événements terribles qui avaient précédé dans la période Gilet jaune: 5 mains arrachées, plus de vingt yeux détruits, une personne âgée assassinée. Ce qui est nouveau, et encore plus dangereux, est l'autonomie maintenant prise par les forces policières.
Le pouvoir politique a (enfin) souhaité sortir de l'affrontement direct. Loin d'éteindre la contestation, celle-ci se trouve élargie à des populations plus jeunes, sur des ressorts différents et complémentaires. Les leçons de l'Histoire permettent de savoir que l'issue ne peut être longtemps favorable à une pratique de la répression. Macron avait donc enfin tenté de calmer la situation (merci à maître Arié Alimi, de la LDH, de m'avoir permis de voir cela). La directive politique a volé en éclats, le choix policier s'est imposé. D'où est venue la décision de désobéissance ? Préfet ? Syndicats ? Hiérarchie ? Je ne sais, mais voici une corporation imposant ses vues, prête au coup d'Etat.
Heureusement à ce jour, Gendarmerie et Armée ont montré leurs divergences: place de la République, les forces de Gendarmerie se sont repliées lorsque la BAC est entrée en action. Mais où cela va t il aboutir ? Surtout dans l'atmosphère angoissante de l'épidémie de Covid où nos concitoyens éprouvent le sentiment de décisions sans fondements cohérents pour leur santé, pour leur vie.
Une telle situation ne perdurera pas longtemps. L'exaspération monte à un point gigantesque, attendant l'étincelle pour que tout explose. Sans la perspective d'une issue politique rendant espoir, l'ordre dictatorial est au bout de la route. Nous vivons des moments cruciaux.
Serge Grossvak
le 17 décembre 2020
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