

Procès de Gao Zhen : en Chine, la place des artistes est-elle en prison ?
Le problème
Alors que la date du procès de l’artiste contestataire chinois Gao Zhen est imminente, un collectif de sinologues appelle à sa libération en interpellant la presse et la diplomatie internationales (Tribune parue dans Libération le 30 juillet 2025)
Le 26 août dernier, une trentaine de policiers ont débarqué dans le studio des Gao Brothers à Yanjiao dans la banlieue de Pékin pour y mener une perquisition et saisir des documents, des ordinateurs, des disques durs et des œuvres. A la suite de cette opération, le bureau de la sécurité publique chinoise a procédé à l’arrestation de Gao Zhen qui compose avec son frère Gao Qiang ce binôme d’artistes dont la reconnaissance mondiale est établie de longue date. Détenteur d’une carte verte américaine, il a été interpellé alors qu’il s’apprêtait à quitter la Chine pour rejoindre les Etats-Unis avec sa compagne et son fils. Depuis ce jour, Gao Zhen est en détention à la prison de Sanhe en attente d’un procès imminent pour « délit d’atteinte à la réputation et à l’honneur des martyrs et héros ». Il risque une peine de trois ans d’emprisonnement. A 69 ans, sa situation physique et psychique est, d’après son frère Gao Qiang, très préoccupante.
De quoi cet artiste et poète résolument humaniste est-il coupable aux yeux des autorités chinoises ? D’offrir au monde, depuis près de 40 ans, matière à voir, à penser, à imaginer ou à critiquer à travers ses toiles, ses sculptures, ses poèmes, ses installations et ses photographies. Dans un régime politique comme celui de la Chine aujourd’hui, il paie de sa santé et de sa liberté le fait d’exercer cette activité essentielle et pacifique.
Ce sont quelques créations anciennes proposant une représentation satirique de la figure sacralisée du « Président Mao » qui justifient la détention et la probable condamnation de Gao Zhen. Dans son argumentaire au procès, la justice chinoise ne retiendra sans doute que ces œuvres anti-autoritaires ancrées dans l’histoire tragique et violente de la Chine populaire. La Chine, son histoire contemporaine et ses dirigeants ne sont plus, depuis longtemps, le motif principal des œuvres des Gao Brothers. Leurs créations les plus récentes portent sur des enjeux qui dépassent le contexte politique chinois.
Les artistes sont aujourd’hui victimes d’un régime qui s’applique méthodiquement à nettoyer les traces et la mémoire de ses méfaits. Entrée dans le code pénal en 2021, la législation sur la « protection des héros et des martyrs » constitue un instrument juridique efficace pour expurger de l’espace public, et surtout numérique, les récits alternatifs et les lectures dissidentes de l’histoire officielle. Depuis son arrivée au pouvoir, Xi Jinping mène une politique résolue de reprise en main du champ de l’idéologie et de l’imaginaire social. La censure s’accompagne d’une injonction faite aux artistes de participer à ce travail, sous peine de subir des critiques pour manque de patriotisme.
Les œuvres saisies par la justice chinoise sont toutes antérieures à la loi censée légitimer juridiquement l’inculpation de Gao Zhen. Son application rétroactive est ainsi contraire aux normes minimales de l’Etat de droit inscrites non seulement dans la Déclaration universelle des droits de l’homme (1948) mais aussi dans la Loi sur la législation (2000) de la République Populaire de Chine.
Le procès de Gao Zhen est imminent. Il a refusé de signer des aveux de culpabilité, car, à l’évidence, il n’est pas coupable. Il sera défendu par Mo Shaoping, avocat de l’ancien prix Nobel de la paix Liu Xiaobo, mort en détention en 2017. Un artiste internationalement reconnu, résident américain, ne menant aucune activité directement politique contre le régime de Pékin, risque aujourd’hui une lourde peine de prison pour avoir simplement fait valoir son droit à l’expression artistique.
Dans son « rêve chinois » de grandeur et de rayonnement international, Xi Jinping aspire à ce que la Chine prenne à terme le leadership mondial en proposant un modèle alternatif à l’hégémonie américaine. Le puissant discours du soft power chinois nous interpelle sans cesse pour participer ensemble à une « communauté de destin pour l’humanité ». Mais une communauté qui étouffe la création et met en prison les artistes peut-elle faire rêver ?
Si la Chine veut se donner les moyens de son ambition, elle doit devenir autre chose qu’un espace politique de contrôle et de surveillance qui enferme ceux qui font usage de leur liberté d’expression. Loin d’être une preuve de puissance, l’arrestation inique de Gao Zhen témoigne de la fébrilité des institutions politiques chinoises. La Chine est très attentive à son image dans le monde. Une pression citoyenne, médiatique et diplomatique internationale peut permettre d’infléchir la décision des autorités judiciaires chinoises et ainsi de rendre à Gao Zhen sa liberté.
Florent Villard, professeur en études chinoises, Sciences Po Rennes
Marie Holzman, sinologue et présidente de Solidarité Chine
Gregory B. Lee, professeur émérite en études chinoises, Université Jean Moulin-Lyon 3, professeur, Université St Andrews
Vanessa Frangville, professeur en études chinoises, Université libre de Bruxelles
Rémi Castets, maître de conférences en études chinoises, Université Bordeaux-Montaigne
Jacqueline Estran, maître de conférences en études chinoises, Université Jean Moulin-Lyon 3
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Le problème
Alors que la date du procès de l’artiste contestataire chinois Gao Zhen est imminente, un collectif de sinologues appelle à sa libération en interpellant la presse et la diplomatie internationales (Tribune parue dans Libération le 30 juillet 2025)
Le 26 août dernier, une trentaine de policiers ont débarqué dans le studio des Gao Brothers à Yanjiao dans la banlieue de Pékin pour y mener une perquisition et saisir des documents, des ordinateurs, des disques durs et des œuvres. A la suite de cette opération, le bureau de la sécurité publique chinoise a procédé à l’arrestation de Gao Zhen qui compose avec son frère Gao Qiang ce binôme d’artistes dont la reconnaissance mondiale est établie de longue date. Détenteur d’une carte verte américaine, il a été interpellé alors qu’il s’apprêtait à quitter la Chine pour rejoindre les Etats-Unis avec sa compagne et son fils. Depuis ce jour, Gao Zhen est en détention à la prison de Sanhe en attente d’un procès imminent pour « délit d’atteinte à la réputation et à l’honneur des martyrs et héros ». Il risque une peine de trois ans d’emprisonnement. A 69 ans, sa situation physique et psychique est, d’après son frère Gao Qiang, très préoccupante.
De quoi cet artiste et poète résolument humaniste est-il coupable aux yeux des autorités chinoises ? D’offrir au monde, depuis près de 40 ans, matière à voir, à penser, à imaginer ou à critiquer à travers ses toiles, ses sculptures, ses poèmes, ses installations et ses photographies. Dans un régime politique comme celui de la Chine aujourd’hui, il paie de sa santé et de sa liberté le fait d’exercer cette activité essentielle et pacifique.
Ce sont quelques créations anciennes proposant une représentation satirique de la figure sacralisée du « Président Mao » qui justifient la détention et la probable condamnation de Gao Zhen. Dans son argumentaire au procès, la justice chinoise ne retiendra sans doute que ces œuvres anti-autoritaires ancrées dans l’histoire tragique et violente de la Chine populaire. La Chine, son histoire contemporaine et ses dirigeants ne sont plus, depuis longtemps, le motif principal des œuvres des Gao Brothers. Leurs créations les plus récentes portent sur des enjeux qui dépassent le contexte politique chinois.
Les artistes sont aujourd’hui victimes d’un régime qui s’applique méthodiquement à nettoyer les traces et la mémoire de ses méfaits. Entrée dans le code pénal en 2021, la législation sur la « protection des héros et des martyrs » constitue un instrument juridique efficace pour expurger de l’espace public, et surtout numérique, les récits alternatifs et les lectures dissidentes de l’histoire officielle. Depuis son arrivée au pouvoir, Xi Jinping mène une politique résolue de reprise en main du champ de l’idéologie et de l’imaginaire social. La censure s’accompagne d’une injonction faite aux artistes de participer à ce travail, sous peine de subir des critiques pour manque de patriotisme.
Les œuvres saisies par la justice chinoise sont toutes antérieures à la loi censée légitimer juridiquement l’inculpation de Gao Zhen. Son application rétroactive est ainsi contraire aux normes minimales de l’Etat de droit inscrites non seulement dans la Déclaration universelle des droits de l’homme (1948) mais aussi dans la Loi sur la législation (2000) de la République Populaire de Chine.
Le procès de Gao Zhen est imminent. Il a refusé de signer des aveux de culpabilité, car, à l’évidence, il n’est pas coupable. Il sera défendu par Mo Shaoping, avocat de l’ancien prix Nobel de la paix Liu Xiaobo, mort en détention en 2017. Un artiste internationalement reconnu, résident américain, ne menant aucune activité directement politique contre le régime de Pékin, risque aujourd’hui une lourde peine de prison pour avoir simplement fait valoir son droit à l’expression artistique.
Dans son « rêve chinois » de grandeur et de rayonnement international, Xi Jinping aspire à ce que la Chine prenne à terme le leadership mondial en proposant un modèle alternatif à l’hégémonie américaine. Le puissant discours du soft power chinois nous interpelle sans cesse pour participer ensemble à une « communauté de destin pour l’humanité ». Mais une communauté qui étouffe la création et met en prison les artistes peut-elle faire rêver ?
Si la Chine veut se donner les moyens de son ambition, elle doit devenir autre chose qu’un espace politique de contrôle et de surveillance qui enferme ceux qui font usage de leur liberté d’expression. Loin d’être une preuve de puissance, l’arrestation inique de Gao Zhen témoigne de la fébrilité des institutions politiques chinoises. La Chine est très attentive à son image dans le monde. Une pression citoyenne, médiatique et diplomatique internationale peut permettre d’infléchir la décision des autorités judiciaires chinoises et ainsi de rendre à Gao Zhen sa liberté.
Florent Villard, professeur en études chinoises, Sciences Po Rennes
Marie Holzman, sinologue et présidente de Solidarité Chine
Gregory B. Lee, professeur émérite en études chinoises, Université Jean Moulin-Lyon 3, professeur, Université St Andrews
Vanessa Frangville, professeur en études chinoises, Université libre de Bruxelles
Rémi Castets, maître de conférences en études chinoises, Université Bordeaux-Montaigne
Jacqueline Estran, maître de conférences en études chinoises, Université Jean Moulin-Lyon 3
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Pétition lancée le 30 juillet 2025