
VII ~ L'Extrême-droite s'en mêle, une grande partie de la gauche aux abonnés absents. Auto-détermination totale, droit à mourir dans la dignité, suicide assisté et le cas de Vincent Lambert.
Dès la parution du décret du 28 mars sur le Rivotril, l'extrême-droite tente immédiatement une récupération politique de la stupeur des soignants. Mais son agenda ne trompe personne : Alliance Vita et consorts y voient surtout une occasion de semer la confusion et d'en profiter pour rejeter pêle-mêle politique d'euthanasie d'État, criminelle, et droit de chaque individu à choisir de mourir dans la dignité (suicide assisté, à la légalisation duquel plus de 70% des français sont favorables). Il n'y a bien sûr aucune forme d'éthique à attendre de groupuscules fascistes opposés au droit à choisir sa mort, au droit à l'avortement, mais favorables au rétablissement de la peine de mort. L'histoire catholique illustre en effet suffisamment le mépris de ces gens pour la vie dont ils se prétendent les défenseurs : Inquisition, tortures et immolations sur les bûchers, Évangélisation forcée, chasse aux sorcières, caution de l'esclavage (longtemps pratiqué par le Vatican), guerres de religions, ethnocide et acculturation des amérindiens, Croisades, Reconquista... Par ailleurs, on ne peut que constater la lourde responsabilité des fanatiques religieux dans l'expansion de la pandémie : rassemblement évangélique de Mulhouse et de Corée du Sud comme foyers de contagion majeurs, refus du confinement des évangéliques dans l'Amérique de Trump, dans le Brésil de Bolsonaro, ou chez les ultra-orthodoxes en Israël, évangélisation et acculturation des tribus amazoniennes non-contactées par les missionnaires évangéliques au Brésil, au risque de leur apporter en supplément le coronavirus, gourous hindous et prêcheurs musulmans rassemblant des foules et provoquant des vagues de contaminations en Inde...
Pendant ce temps, rendue méfiante par cette récupération d'extrême-droite, une grande partie de la gauche observe un silence gêné, qui connait malgré tout quelques heureuses exceptions : c'est le cas de Bastamag, de l'UCL, de Révolution Permanente ou d'Informations Ouvrières, Expansive.info, et quelques autres, qui se saisissent de la question, en publiant témoignages et prises de positions critiques. L'usage courant du sens positif du terme euthanasie, considérée comme synonyme du droit au suicide assisté, en gomme la définition historique profondément négative, celles des politiques d'euthanasie institutionnelles, extérieure à la volonté des individus sur leur propres vies et leur propres corps.
Cette réticence à gauche à se saisir de la question de l'euthanasie non-choisie, tient à une opinion favorable au droit à mourir dans la dignité, et au suicide assisté, défendu à raison par l'ADMD. Sur le site de celle-ci, la page d'accueil pose les termes du débat : “Il n’y a pas de principe supérieur dans notre République qui oblige les patients en fin de vie à vivre leurs souffrances jusqu’au bout. [...] L’Association pour le Droit de Mourir dans la Dignité milite pour que chaque Française et chaque Français puisse choisir les conditions de sa propre fin de vie" (22). Mais quand l'ADMD se félicite que 96% des français soient favorable à "l'euthanasie" (23), elle ne précise pas qu'il s'agit ici de l'euthanasie choisie, et non d'une politique euthanasique d'Etat, extérieure à la volonté de chacun concernant sa propre vie et son propre corps. Le cas de Vincent Lambert, maintenu en vie dans un état végétatif pendant 10 ans du fait de l'acharnement de la frange ultra-catholique de sa famille, de l'extrême-droite et du réseau "Alliance Vita", a profondément marqué le pays. A aucun moment ces ignobles parents n'ont respecté les dernières volontés de leur enfant, dernières volontés dont il avait fait état auprès de sa compagne et son neuveu ; 6 de ses frères et soeurs se sont également battus contre leurs parents pour qu'il puisse enfin partir (24). Suite à cette affaire, qui s'est achevée par une agonie de 9 jours, l'ADMD demande une révision de la loi Claeys-Leonetti afin que les choix du patient ne puissent plus faire l'objet de récriminations ou d'ingérence des proches et de certains médecins (25).
En revanche, dans les cas qui nous intéressent concernant la pandémie du Covid-19, nous sommes face à une politique d'État euthanasique qui n'a absolument rien à voir avec les directives anticipées des patients, et le droit à mourir dans la dignité. Cette politique criminelle d'assassinats de masse est le fruit de 30 ans de néolibéralisme et de destruction du système de santé, qui malgré les multiples alertes, a débouché sur l'absence de mesures prévisionnelles face à l'augmentation continue du risque pandémique. Ainsi, des médecins réunis à Paris en 2012 lors d'un colloque sur les menaces des maladies infectieuses émergentes avaient alerté sur le caractère inévitable d'une pandémie à moyen terme : "l'agent infectieux qui en sera responsable devrait être d'origine animale et prospérer dans les grandes villes" prévoyaient-ils il y a 8 ans, jugeant "particulièrement important de se préparer à l'éventualité d'un évènement qui pourrait s'avérer d'une ampleur majeure à l'échelle de la planète" (26). De même, le Quotidien du médecin constatent en avril 2020 que "les alertes existaient mais n'ont pas été prises en compte" (27). Accablant pour les gouvernements macron, hollande et sarkozy...
Pour l'anthropologue Jean-Loup Amselle, cette politique euthanasique relève d'un nouveau paradigme, celui de la thanatocratie : "Comme la pandémie actuelle du Covid-19 le montre, un nouveau modèle se met en place, celui du darwinisme social dans lequel la survie des plus aptes devient la préoccupation essentielle. Le corollaire de cette position est que les plus faibles doivent céder la place, soit dans le cadre de l’« immunité de groupe » qui fait fonction de tri avec un grand nombre de contaminés et de victimes, soit dans le cadre d’un tri effectif où l’on décide de n’intuber et de ne réanimer que les malades les plus jeunes – ou les moins vieux – en raison du manque de respirateurs et de lits de réanimation." (28)
Les ingénieurs écologues des "écologues enragés" relèvent pour leur part dans une chronologie que "les alertes sur les risques pandémiques n’ont cessé d’être adressées aux gouvernements successifs" et qu'on ne peut parler d'un simple négligence ou d'incompétence ayant débouché logiquement sur cette politique euthanasique (29) : "Il est temps d’arrêter de parler d’incompétence en matière de gestion gouvernementale de la crise du COVID-19. Depuis 20 ans, les alertes sur les risques pandémiques n’ont cessé d’être adressées aux gouvernements successifs par les services médicaux, les écologues et les centres d’épidémiologie. Concernant les moyens, en 2013, nous disposions encore d’une bonne partie des outils qui nous auraient permis de lutter efficacement contre cette pandémie. Nous avions des stocks de matériel médical spécifique pour répondre au risque pandémique et nous avions encore des moyens hospitaliers à la mesure des problèmes. Or, gouvernement après gouvernement, des choix très clairs ont été faits par les responsables pour abandonner ces stocks et détruire de façon consciencieuse l’hôpital public. Ils l’ont fait en toute connaissance de cause puisque, dans le même temps, les scientifiques démontraient année après année que le risque pandémique ne faisait que croître. Qu’on ne dise plus jamais qu’ils ne savaient pas, qu’ils ont été incompétents. C’est bien pire que l’incompétence : malgré les alertes, pour des raisons budgétaires, d’idéologie libérale, ils ont détruit les équipements et services qui nous auraient permis de passer cette crise sans drames inutiles. Ces gens auront à répondre devant la justice de la mise en danger de la vie d’autrui à l’échelle continentale. En attendant, ce sont les petites mains de la République, les soignants, personnels d’entretien, pompiers, livreurs, commerçants, qui compensent leurs manquements en en payant le prix fort."
VIII ~ CoronaVictimes saisi le Conseil d'État pour rupture d'égalité, une juge rejette le référé liberté.
Face à cette situation intolérable, l'association CoronaVictimes est créée le 19 mars 2020, et envisage « d'accompagner tous les citoyens qui veulent faire valoir leurs droits, connaître la vérité sur ce que certains assimilent à un scandale d’Etat, ou tout simplement se faire un jour indemniser » explique son avocat Jean-Baptiste Soufron (30). Elle est fondée à l’initiative de membres du Comité anti-amiante Jussieu (collectif engagé depuis les années 1990 dans la défense des victimes de l’amiante et les questions de sécurité sanitaire) ; parmi eux, le président de CoronaVictimes, le mathématicien Michel Parigot, chercheur au CNRS, explique qu'il était "inimaginable de rester inactifs devant un crime sanitaire qui se déroule sous nos yeux, et de ne pas tenter de peser afin que le gouvernement prenne les mesures nécessaires pour limiter l’hécatombe" (31).
Le 2 avril 2020, une requête en référé-liberté de 30 pages est déposée devant le Conseil d'État, appelé à examiner à examiner la situation singulière des « personnes résidentes des Ehpad et personnes maintenues à domicile » actuellement privées « de fait » d’accès aux soins hospitaliers, pour rupture d'égalité dans l'existence de ce tri ignoble faute de respirateurs ; l'association exige des "directives explicites" du gouvernement dans les "critères de priorisation des malades du Covid-19. Le "tri des patients", selon Michel Parigot, cité par l'AFP, "doit être en fonction de critères médicaux précis, et ne peut répondre à une carence de moyens". Pour le lanceur d'alerte, il s'agit aussi de responsabiliser le gouvernement, qu'il accuse de "se défausser sur les médecins". L'association entend également forcer le gouvernement à prendre des mesures pour "assurer une fin de vie digne et sans souffrance" pour les personnes qui décèdent du Covid-19 chez elles ou dans un Ehpad (32).
Procédure d’urgence, le référé liberté permet de demander au juge administratif des mesures rapides afin de préserver les droits des citoyens, et la loi dispose qu’il « se prononce dans un délai de quarante-huit heures » (33). Mais il faut pourtant attendre le 15 avril pour que la juge déboute finalement l'association de sa requête, estimant malgré toutes les preuves qui s'accumulent et transmises par l'association, qu’il n’est « pas établi de manière générale » que les hôpitaux refusent « l’admission dans leurs services des personnes résidant en Ehpad » (sic !).
Devant une telle décision (34), Michel Parigot s'insurge et reproche à la juge du Conseil d’État de se comporter « non en juge » mais en « gardien zélé » et en « complice » des décisions du gouvernement dans ce dossier : « Comme il l’a rappelé lui-même plusieurs fois à l’audience, le juge des référés est le juge du réel, or il a délibérément menti sur la réalité dans son ordonnance en reprenant purement et simplement la communication du gouvernement, et en passant sous silence les preuves irréfutables que nous avons apportées [...] Comment le Conseil d’État peut-il affirmer que “les personnes résidant en EHPAD continuent d’être effectivement admises dans les différentes structures des établissements de santé pour y recevoir des soins”, alors que des milliers de résidents sont décédés dans leur Ehpad sans avoir accès à des soins hospitaliers ? Comment peut-il soutenir qu’il n’y a pas eu de règles générales interdisant aux familles les visites aux patients mourants en Ehpad alors que celles-ci, chaque jour, confrontées à cette situation, ont témoigné dans les médias ? »". « Afin d’apprécier si le gouvernement a pris les mesures nécessaires pour garantir l’accès aux soins, le juge se réfère dans son ordonnance à de simples “recommandations” émises par des “sociétés savantes” dont rien ne dit qu’elles se traduisent dans la réalité » estime Me Guillaume Hannotin, conseil des associations.
La juge du Conseil d'État, Maud Vialettes, est une énarque et diplomée de l'IEP de Paris. Cette juge est pourtant "spécialiste des questions de discrimination" (sic, 35) ! A l'Ena, elle a ait partie de la promotion "Nelson Mandela", le révolutionnaire sud-africain, emprisonné de 1964 à 1982. De 1981 à 1993, le régime d'apartheid développe un programme d'armes bactériologiques et chimiques secret-défense connu sous le nom de "projet Coast" (36) et dirigé par le docteur Wouter Basson (surnommé par la suite « Docteur La Mort »), qui y voyait "un projet génial, le plus amusant de sa vie. ». Ce programme ne vise pas moins que l'extermination de la population noire d'Afrique du sud, par une bactérie ; dans le même temps, le programme développe d'autres poisons (anthrax dans des cigarettes ou des enveloppes, cyanure de potassium dans des cigares ou chocolats, du botulinum dans le lait, des tournevis et des parapluies empoisonnés ou du paraboxon dans le whisky, de nombreux aliments au thallium) contaminant des produits destinés à être en contact avec les Noirs. A-t-elle pris connaissance de ce programme au cours de ses études à l'Ena ? Il aurait pu l'éclairer sur l'existence de politiques discriminatoires et eugénistes de masse, et renforcer son "éthique", ici inexistante.
IX ~ La "Guerre" de Macron contre le covid-19, la "médecine de guerre" et la médecine de pénurie
Dès le début du confinement, macron multiplie dans les médias ses déclarations de "guerre" (37), banalisant ainsi la mort de masse et le corollaire de la guerre, la "médecine de guerre". Malgré la réfutation de ce vocabulaire par le président allemand Frank-Walter Steinmeier (38), ou par un article de Bastamag (39) : "On ne déclare pas la guerre à un virus : on apprend à le connaître, on tente de maîtriser sa vitesse de propagation, on établit sa sérologie, on essaie de trouver un ou des anti-viraux, voire un vaccin. Et, dans l’intervalle, on protège et on soigne celles et ceux qui vont être malades. En un mot, on apprend à vivre avec un virus. Oui, les mots ont un sens. Nous ne sommes pas en guerre car la pandémie à laquelle nous sommes confrontés exige des mesures plutôt opposées à celles prises en temps de guerre : ralentir l’activité économique plutôt que l’accélérer, mettre au repos forcé une part significative des travailleuses et travailleurs plutôt que les mobiliser pour alimenter un effort de guerre, réduire considérablement les interactions sociales plutôt qu’envoyer toutes les forces vives sur la ligne de front.". Mais ce vocabulaire permet de justifier par avance et de banaliser le tri par manque de respirateurs et de lits.
Mais le mal est fait et dès le 20 mars, "médecins et personnels de santé redoutent le basculement, déjà à l’œuvre en Alsace, dans une logique de « médecine de guerre »" : "« Quand vous avez un syndrome de détresse respiratoire aigu, la maladie la plus grave de l’infection pulmonaire, le taux de mortalité est extrêmement élevé », plaide Olivier Véran dans l’émission Quotidien. Pour le ministre de la Santé, les soins aux personnes « très âgées » dans ce cas sont, « en période épidémique », un « choix qu’on peut faire plus difficilement quand les lits sont précieux pour des patients dont on peut sauver la vie »", se justifie par avance le ministre... "Cette situation devient réalité, alors que le pic épidémique se rapproche. Certains hôpitaux du Grand Est ont basculé dans cette logique. « La gestion éthique est difficile. On est et on va aller dans une sélection des patients », averti le Pr Ferhat Meziani, chef du service de réanimation au CHU de Strasbourg, le 13 mars 2020, lors d’une discussion au sein de la Société de réanimation." (40)
La ressemblance de la situation avec une "médecine de guerre" est confirmée par les soignants. Ainsi le 19 mars 2020, le Service de réanimation du CHU de Hautepierre à Strasbourg font état de la multiplication du tri des patients faute de respirateurs :"« Un petit mot du front », c’est en ces termes qu’une infirmière du CHU de Hautepierre à Strasbourg débute un message adressé à ses proches sur son compte Facebook. Elle explique ensuite que le nombre de patients atteints du Covid-19 ne cesse d’augmenter ce qui pose de réels problèmes de prise en charge. Les hôpitaux de Strasbourg finissent par manquer de place et de matériels, « nous faisons face à un nombre important de patients face à un nombre limité de lits et nous n’avons plus assez de respirateurs » ce qui oblige les médecins à « choisir » les cas prioritaires pour l’accès « aux matériels de survis », déplore cette infirmière affectée au service d’urgence en chirurgie digestive. Pour le moment notre service essaie de séparer les patients contaminés des autres, car il ne faut pas oublier que nous avons aussi d’autres urgences à gérer. Nous utilisons une unité de soins comme annexe pour les gens « non atteints » par le Covid. Mais les places vont coûter chères et vont être hyper sélectionnées." (41)
Dans un article de Médiapart, "les épidémies sont des accélérateurs d'inégalités" (15), " rompu à la médecine de guerre après des années dans l’humanitaire, Jean-François Corty exerce dans une clinique parisienne qui gère des fins de vie de malades graves du Covid, NON-PRIORITAIRES, en réanimation. La nuit dans une clinique parisienne, à pratiquer des soins palliatifs sur des malades graves du Covid-19 considérés comme non prioritaires dans les services de réanimation DÉBORDÉS ; le jour dans un centre d’hébergement à soigner les plus vulnérables, femmes seules, familles précaires, SDF à la rue, contaminés par le virus qui bouleverse le monde. [...] Jean-François Corty : Notre clinique n’a pas été requise. Elle s’est retrouvée SUBMERGÉE parce qu’elle est une interface entre l’hôpital et l’Ehpad, qu’elle accueille des personnes âgées pour des soins de suite et de la réadaptation. Les mêmes enjeux qu’en Ehpad ou dans les hôpitaux qui font de la gériatrie nous éclatent à la figure. Par ailleurs, nous commençons à recevoir des patients Covid + orientés par l’AP-HP pour désengorger l’hôpital. Nous enregistrons plusieurs morts par semaine, ce qui n’est pas le cas en temps normal. [...] Depuis quinze jours, il est de plus en plus dur de TRANSFÉRER des patients en réanimation à Paris. De fait, nous sommes amenés à faire dans une PROPORTION ANORMALE DU SOINS PALLIATIF, car nous n’avons pas de service de réanimation. [...] Aujourd’hui, on propose de garder des places pour des patients qui ont le plus de chance de s’en sortir. [...] J’entendais le directeur de la santé balayer d’un revers de main le tri des patients. Son analyse ne fait pas écho à ma réalité de terrain. Que ce soit en clinique où j’exerce ou dans les Ehpad, on est OBLIGÉS de faire du palliatif de manière IMPORTANTE. C’est simple. Pour les cas graves, c’est soit la réanimation, soit le soin palliatif, car on pense que vous avez peu de chances de survivre, CHANCE QU'ON VOUS AURAIT OCTROYÉ dans un autre contexte sanitaire. Cela s’appelle bien du TRI, de la MÉDECINE DE CATASTROPHE." (42)
Mais d'autres réfutent ce vocabulaire et dénoncent à juste titre d'une MÉDECINE DE PÉNURIE" : ainsi dans un article du 20 avril 2020 sur le site ACTA, Yasmina, infirmière à l’hôpital Delafontaine à Saint-Denis, réfute ce vocabulaire officiel (43) : " Cet aspect des conditions de travail a été balayé immédiatement par le discours politique parce qu’on a tout de suite voulu nous parler d’une médecine de guerre. Je réfute totalement ce terme. On n’a pas fait une médecine de guerre, on a fait une « médecine de pénurie ». Ce n’est pas parce qu’il y a des manques que c’est la guerre. On n’avait juste pas les moyens à la hauteur des besoins. D’ailleurs, qu’on soit dépassé par une épidémie, c’est tout à fait normal pour nous. En tant que professionnels de santé, tu ne peux pas dire qu’une épidémie est maitrisable, par contre il y a tout un tas de choses, de logistique et de matériel, qui ne sont jamais arrivés dans nos hôpitaux. Et ça c’est grave. Il y a une partie de nos études qui s’appelle « situation sanitaire exceptionnelle » et qui parle des risques NRBC (Nucléaire, Radioactif, Bactériologique, Chimique). Donc la médecine de catastrophe est une médecine et on a été « préparés » à ce genre de choses. Ce serait idiot et incroyable de dire qu’un système de santé d’un pays développé n’a pas envisagé à un moment donné un risque épidémique. En l’apprenant dans nos études on nous a expliqué que si un plan blanc se déclenche cela entraine des réquisitions, des mobilisations, un redéploiement de moyens sanitaires supplémentaires. Il n’y a rien eu."
Même constat pour Stéphane, délégué syndical SUD, également à l'hôpital Delafontaine à Saint-Denis dans une interview pour Révolution Permanente (44) : " Ils ont pondu des recommandations pour cacher la pénurie de masques et le fait qu’ils nous ont mis en danger. Une immense colère aussi parce qu’on on a senti le sous-effectif. On a du bosser sur des amplitudes plus larges que d’habitude, tous les services sont passés en 12H, pour économiser du personnel. Une collègue a parlé de "médecine de pénurie". Des collègues pas forcément aguerris au techniques de réanimation ont du faire de la réanimation comme cela a été le cas pour plusieurs auxiliaires de puériculture. "
C'est aussi le vocabulaire choisi par Rony Brauman de MSF, spécialiste de la médecine de catastrophe : "Si la situation s’aggrave, en médecine de pénurie, nous avons des protocoles discutés, connus, pour être en capacité de déléguer des compétences, ce que nous appelons dans le jargon de l’aide internationale « la décentralisation ». En clair : des spécialistes seront remplacés s’il le faut par des généralistes, des médecins par des infirmiers, selon des protocoles prévus, définis, avec délibération des concernés." (45)
X ~ Gestion catastrophique de la pandémie et croyance criminelle dans la théorie fumeuse de "l'immunité collective" ou "immunité de groupe" ou grégaire
Facteur aggravant de la pandémie, la croyance des dominants et des "décideurs" dans la fumeuse théorie de "l'immunité collective" les a conduit à plébisciter des politiques accroissant le nombre de victimes du Covid-19 depuis le début de l'épidémie. Cette "théorie" qui tient plus lieu de parti-pris idéologique que de théorie scientifique valide, est amplement relayée dans les massmedias les plus servils de la bourgeoisie et y compris par des chercheurs du Cnrs ou encore le calamiteux "conseil scientifique" de macron : enthousiaste, cnews déverse ainsi quotidiennement ce discours meurtrier sur ses canaux télévisés et numériques : "Il s'agit d'une stratégie de santé publique qui peut être appliquée en cas de propagation de maladie contagieuse, faute d'un vaccin. Le principe est simple : au-delà d'un certain pourcentage de contamination dans la population, la maladie – ici le coronavirus – ne parvient plus à circuler, faute de nouvelles personnes à atteindre." (46)
Ce discours et ses conséquences politiques sont particulièrement pregnants en Suède, en Allemagne, au Royaume-Uni ou aux Pays-Bas. Ainsi Merkel en Allemagne envisage sérieusement que «60 à 70% des Allemands seront infectés par le coronavirus», seuil «d'immunité de groupe» selon elle. Favorable à cette "théorie" outre-manche et d'abord hostile à toute politique de confinement, Boris Johnson se ravise un peu le 16 mars 2020 après qu'un rapport scientifique l'avertit que "que cette voie pourrait coûter la vie à 500.000 personnes". On connaît la suite : Boris Johnson esdt diagnostiqué positif au Covid-19 fin mars, et transféré en soins intensifs début avril. Même son de cloche aux Pays-bas, où le Premier ministre néerlandais Mark Rutte rejette d'abord toute idée de confinement et se propose de "former une immunité de groupe de manière contrôlée". Le 23 avril 2020 encore, Paul W Franks, professeur de génétique épidémiologique à l'université de Lund (Suède) affirme que son pays qui a rejeté les mesures de confinement et connaît une croissance violente des contaminations, serait proche de l'immunité, contre toute évidence !
En france, parmi les médias favorable à une politique d'immunisation collective, on trouve Marianne (47), qui ouvre ainsi un article du 17 avril 2020 de Louis Nadau, c'est-à-dire à une date où l'innanité totale de cette hypothèse idéologique est déjà bien établie : "L'immunité collective sera l’un des facteurs déterminants dans la lutte contre la pandémie de Covid-19 une fois le déconfinement progressif des populations lancé" martèle-t-il dans le torchon de Natacha Polony. Et de se prendre à rêver à ce cauchemar : "Comment développe-t-on la part de la population qui bénéficie d’une immunité ? D'abord, de manière “naturelle”, en laissant la maladie se propager dans la population. Une fois en nombre suffisant, les contaminés qui survivent à la maladie protègent le reste de la population grâce à l’immunité qu’ils ont développé"... Comme le dénonce un article du groupe de travail "Sciences" de l'Union communiste libertaire, "Macron a dans un premier temps opté pour une stratégie de quasi laisser-faire en se contentant de fermer les écoles, et ce malgré le fait qu’une partie du comité scientifique de suivi lui a présenté des modélisations expliquant que cela entraînerait peut être de 300.000 à 500.000 morts." (47 bis). Ça non plus, on oubliera pas...
Mais des scientifiques français participent aussi à diffuser la croyance en et spéculer sur cette hypothèse dont l'application relève clairement du crime de masse : c'est le cas du biologiste Samuel Alizon, biologiste qui expose sa science sans conscience dans un podcast du journal du Cnrs (48). Le cas le plus grave est celui de Jean-François Delfraissy, président du "conseil scientifique" auprès de macron, et dont les préconisations sont en grande partie responsables de la gestion calamiteuse et criminelle de la pandémie en fRance depuis le début : le 8 avril 2020, loin d'y renoncer, Delfraissy juge encore "insuffisantes" les contaminations au sein de la population française...(49).
Pourtant, face à l'aveuglement de ces mandarins et de ces gouvernants, les preuves de l'inanité totale de cette hypothèse se multiplient : il faudrait ainsi atteindre 80% de la population contaminée pour le covid-19 (50) ; il faudrait que le covid-19 ne mute pas (33 variantes du Sars-CoV-2 détectées par des scientifiques chinois) ; il faudrait que l'immunisation soit durable, or « on se réinfecte régulièrement avec les autres coronavirus bénins comme ceux du rhume, rappelle Frédéric Tanguy, spécialiste des virus à ARN du département de virologie de l'Institut Pasteur de Paris. L’immunité n'est probablement pas de long terme. » (51), tout au plus quelques mois dans la meilleure des hypothèses. Il faudrait que cette immunisation soit assez puissante, ce qui est contredit par des études. Plus grave, "chez certains individus, les anticorps supposés protéger d'une prochaine infection facilitent au contraire le retour du virus. C'est notamment le cas du MERS et du SRAS, proches cousins du virus du Covid-19" (52). Enfin, en Chine une campagne de tests sérologiques auprès de milliers de personnes reparties travailler et d’autres sans symptôme a démontré que seuls 2% des personnels soignants et des patients contaminés et testés auraient développé des anticorps (53) ! Mais ces réalités scientifiques n'arrêtent pas le discours criminel sur l'immunité grégaire...
Pour finir, établissons la parenté entre cette théorie fumeuse et le darwinismle social : dans un article du 17 mars 2020 (54), Robert Stevens relève que "plusieurs commentateurs ont décrit une politique basée sur «l'immunité collective» comme du darwinisme social. L'épidémiologiste canadienne Helen Scott a tweeté: «En tant que citoyenne du monde, je suis assez horrifiée par la perspective que la "survie des plus aptes" puisse avoir cours alors que nous devrions prendre soin et protéger les plus vulnérables.». Le pedigree fasciste d'une telle approche est souligné par la réaction favorable de Katie Hopkins une personnalité millionnaire d'extrême droite des médias, qui a tweeté avec le hashtag «# 60% du Royaume-Uni»: «Voulez-vous tous arrêter de nous saouler de vos paroles? Les générations égoïstes ont été élevées pour ne penser qu'à elles-mêmes. Le coronavirus est un sport d'équipe. Contaminez-vous. Cherchez l'immunité. Pour se sentir mieux. Le troupeau triomphe.» ". Enfin, dans un article pour le Monde Diplomatique d'avril 2020 (55), Théo Bourgeron (Chercheur postdoctoral en économie politique et sociologie de la santé à la University College Dublin, chercheur associé au laboratoire Institutions et dynamiques historiques de l’économie et de la société (IDHES-Nanterre)) établi la filiation entre le néolibéralisme et le darwinisme social qu'implique cette théorie plébiscitée par les détenteurs de capitaux et leurs serviteurs, qui poussent sans scrupule à l'élimination sociale de centaines de milliers, voire de millions de personnes fragiles.
XI ~ continiuté et contiguité du darwinisme social (ou spencerisme, ou sociobiologie) et de la pensée utilitaire libérale du capitalisme contemporain ; validisme, âgisme, racisme. Capitalisme, anthropocène et Covid-19.
Dans une interview pour Sortir du Capitalisme, reprise et augmentée par Expansive.info (56), Benoit Bohy-Bunel, professeur de philosophie, théoricien critique et militant de l’Union Communiste Libertaire (UCL), auteur de plusieurs autres articles sur le Covid-19 en libre accès sur son site personnel (57), montre comment le validisme, qui affecte les personnes en situation de handicap et/ou opprimées, mais aussi "personnes âgées, migrantes, prisonnières, psychiatrisées ou sans abri", est un pilier historique du darwinisme social, et agit comme "légitimation de l’élimination structurelle (laissez-faire libéral) ou même active (eugénisme négatif : stérilisations forcées et/ou élimination physique)". Il démontre la filiation directe du darwinisme social avec l'idéologie capitaliste néolibérale, à travers les tardives mesures de confinement rejetées par les détenteurs de capitaux au nom de l'économie, et la préférence de ces derniers pour "l'immunité collective" : "Stérilisations contraintes, enfermement, confinement, empoisonnement, voire extermination des « inadaptés » ou du « surplus » sont autant d’horreurs qui traversent l’histoire de la modernité capitaliste. Il ne s’agit pas de comprendre ces horreurs comme étant des « accidents de parcours » : au contraire, elles sont produites par la logique même du système étatico-capitaliste". Il relève notamment le fait que " la casse de l’hôpital public liée à l’austérité induit de fait la nécessité d’opérer des sélections darwinistes sociales en temps de crise sanitaire. D’une certaine manière, en délabrant l’hôpital public depuis plus de 20 ans, les États faisaient le choix d’assumer des stratégies darwinistes sociales en cas de pandémie."
Dans un autre article intitulé "La mort ne se comptabilise pas" (58), Benoit Bohy-Bunel souligne l'inhumanité de l'idéologie gestionnaire néolibérale : "Le point de vue gestionnaire, comptable, statistique, quantitatif, est incapable de saisir ce drame incommensurable que constitue la disparition d'un seul être singulier. Dans les faits, à chaque fois, c'est un seul être singulier, irremplaçable, incommensurable, qui disparaît. Un être sensible et vivant n'est pas une unité quantitative qu'on pourrait mettre en équivalence avec d'autres unités quantitatives. Quand deux personnes meurent, la fin du monde s'est jouée deux fois, de façon irréversible, sans aucune addition possible. A chaque fois, ce sont "cette seule vie", "ce seul monde", qui s'évanouissent. La perspective gestionnaire, démographique, politico-étatique, opère des nivellements quantitatifs, et nie à la racine la qualité même des vies individuelles, ce qu'il y a d'absolument incomparable en elles. Les conséquences existentielles de tels nivellements sont tragiques : chacun-e tend à s'identifier à un rouage inessentiel d'une machinerie globale et automatisée, errante et insensée. Il devient toujours plus difficile de pleurer la personne irremplaçable qui a disparu, puisque la singularité irréversible de son devenir, de son évanouissement, est socialement niée. "
Dans un texte proposé par Lundi Matin (62), Jérôme Baschet relève pour sa part que "le Covid-19 est une maladie du Capitalocène et qu’il nous fait entrer de plain-pied dans le XXIe siècle. Pour la première fois sans doute, il nous fait éprouver de façon tangible la véritable ampleur des catastrophes globales des temps à venir [...] On comprend aisément que les forces systémiques feront tout pour naturaliser la pandémie et en imposer une compréhension profondément a-historique. [...] Il va de soi que les pandémies n’ont pas attendu le capitalisme pour exister et faire des ravages parfois bien pires que ceux du Covid-19. Mais il faut beaucoup d’ignorance ou de mauvaise foi pour en conclure, sur la base de cette évidence, qu’elles constituent de simple phénomènes « naturels », auxquels l’humanité aurait été confrontée de tout temps de la même manière et pour les mêmes raisons. Les pandémies sont des phénomènes qui transgressent la dissociation moderne entre nature et société, et qui dépendent en grande partie des interactions entre milieux naturels et modes d’organisation des collectifs humains. Ainsi, l’essor des principales maladies infectieuses dont a souffert l’espèce humaine est étroitement lié à l’une des plus grandes mutations de l’histoire : le passage à des sociétés agraires et en partie sédentaires [...] un [troisième] facteur est ici décisif : c’est l’intensification des flux mondiaux associés à la production des biens et à la circulation des personnes. A l’évidence, le coronavirus ne se serait pas diffusé comme il l’a fait si Wuhan n’était devenue l’une des capitales mondiales de l’industrie automobile [...] Deux moments de l’histoire humaine sont marqués par une multiplication significative des sauts d’espèce et par l’expansion des pandémies qui en résulte – d’abord avec l’essor des sociétés fondées sur les activités agricoles, au début du néolithique, puis avec la généralisation et l’intensification du productivisme capitaliste et la brutale désorganisation du vivant qui en découle. Si l’histoire des épidémies invite à rapprocher ces deux moments de rupture historique, il est clair que le second, partie prenante de l’Anthropocène-Capitalocène, se caractérise par une intervention humaine dont l’échelle perturbatrice est incomparablement supérieure."
Sur la filiation entre biopolitique et utilitarisme libéral, on peut aussi consulter cet article paru dans la revue "Archives de Philosophie" (59). La persistance contemporaine du darwinisme social est aussi au coeur d'un article de Michel Husson pour la revue "À l'Encontre" (60). Un autre article proposé par l'UCL-Saguenay - Collectif anarchiste Emma Goldman (Québec) se penche sur l'âgisme et la gérontophobie en contexte capitaliste (61). Dans un article de FeverStruggle.net (63), J. Mirasol se penche sur l'utilitarisme et l'approche comptable déshumanisante qui caractérisent la gestion capitaliste de la pandémie de Covid-19 : "Les États, comme d’ailleurs les fonds spéculatifs, les grandes banques et les entreprises, fonctionnent sur la base de modélisations. Elles proposent des statistiques de morts probables, en introduisant ensuite une série de variables. Ces scénarios et ces projections sont utilisés dans la presse qui nous les traduits en langage populaire. On peut ainsi lire dans les journaux des atrocités du genre « La fourchette de morts probables varie entre 200 000 et un million aux USA ». Cette idéologie utilitariste se décline ensuite en un éventail de programmes spécifiques à chaque pays. Mais en produisant ainsi des rapports comptables, les millions de morts sont en permanence mis en relation avec les dégâts causés à l’économie. On compare ces chiffres avec une évaluation des risques que tel ou tel scénario impliquent pour les États. On évalue les perspectives de gains de marché ouvertes par tel ou tel modèle dans la concurrence entre États ou capitalistes. Les morts ne sont qu’une variable parmi d’autres. Une variable déclinable, mise qui plus est en concurrence entre différents types de morts."
Un article de Contretemps.eu se penche également sur la filiation entre système capitaliste productiviste, et l’émergence et le déploiement mondial du Covid-19 (64), ainsi que la dimension classiste et raciale de la pandémie. Un article du 8 avril 2020 de l'Iresmo (Institut de Recherche, d'Etude et de Formation sur le Syndicalisme et les Mouvements Sociaux) s'intéresse pour sa part aux "risques éthiques du discours sur le triage dans l'espace public" (65), estimant que "le risque du discours dans l’espace public sur le triage n’est pas uniquement que les médias donnent une image tronquée du triage. Il consiste également dans une tendance discutable à justifier auprès du grand public la mise en œuvre d’un triage d’exception.".
Enfin, dans un article du 8 avril 2020 par Elena Chamorro et Soline Vennetier dans le Carnet de l'Ehess (66), les auteures s'attaquent aux "Déconstructions et reconstructions du handicap en temps de coronavirus" : " Aux problèmes d’accessibilité des mesures de prévention, dont nous n’avons donné que quelques exemples, s‘ajoute une construction sociale de la fragilité. La vulnérabilité n’est pas une donnée biologique pure : comme l’ont pointé certains journalistes, les drames dans les Ehpad sont à relier au manque de moyens de protection du personnel et à la difficulté de respecter des mesures de distanciation sociale. Les personnes handicapées résidant en institution, qui connaissent un sort semblable, sont en revanche peu évoquées. Ces deux catégories de population, qui seront donc davantage exposées au virus en raison de leur vulnérabilité accrue par l’organisation sociale et institutionnelle, risquent d’être dirigées vers des services qui ne les prendront pas prioritairement en charge (ou qui les refuseront) en raison de leurs chances de survie estimées plus basses et/ou parce que les décisions sont guidées par des critères hiérarchisant les vies et mettant les « vies handicapées » en bas de l’échelle. En effet, dans le cadre d’une épidémie qui submerge les ressources de l’hôpital public, la situation de rareté amène à faire des choix par lesquels sont réénoncées des hiérarchies traditionnelles. Le 17 mars 2020, un document de référence rédigé par un comité d’experts a été remis au ministère de la Santé pour guider les médecins dans le tri de patients qui semble se profiler [...]. Un guide a également été remis aux ARS, élaboré par des médecins et chefs de services anesthésistes-réanimateurs. Ces deux documents donnent des orientations pour guider l’admission en réanimation dans un contexte d’engorgement des capacités d’accueil. Les décisions doivent être prises au cas par cas, en combinant différents facteurs tels que la volonté du patient, sa gravité clinique et l’évaluation de son état antérieur. Ces deux documents s’appuient sur un indicateur : « l’échelle de fragilité clinique » ou « score de fragilité clinique » qui inclut des critères non seulement de maladie mais aussi de limitations fonctionnelles (mobilité, autonomie dans les actes de la vie quotidienne, etc.). Le document remis aux ARS précise d’ailleurs que ce « score de fragilité » peut être remplacé par ou combiné avec l’indicateur de performance de l’OMS (qui mesure notamment la « capacité à travailler », p. 21 du document en lien) ou encore l’échelle d’autonomie de Katz : ces indicateurs sont des échelles d’évaluation de la dépendance dans la vie quotidienne. On peut s’interroger sur la présence de critères qui n’ont en principe aucun lien avec les chances de survie mais qui relèvent plutôt de la conception de la qualité de vie selon l’approche du modèle médical du handicap ou qui répondent à des critères de productivité selon les standards dominants. Les vies ne s’ajustant pas à ces standards sembleraient dotées de moins de valeur et ne devraient pas être sauvées en priorité. [...] "
XII ~ Covid-19 et Suds : Afrique, Françafrique, Plans d'ajustement structurels du FMI, enrichissement personnel des dictateurs, dettes iniques et état rachitique des systèmes de santé, déforestations et nouvelles zoonoses.
Au 26 avril 2020, l’Afrique a dépassé le cap des 30 000 contaminations (31 091 cas positifs), et le Covid-19 a déjà coûté la vie à 1 393 personnes sur le continent, selon le Centre pour la prévention et le contrôle des maladies de l’Union africaine. L’Afrique du Sud recense le plus de cas, mais l’Algérie, l’Egypte et le Maroc sont les trois pays qui dénombrent le plus de morts (67). "Partout sur le continent, on s’inquiète de cette pandémie qui a mis les « grandes puissances » à genoux, tant en termes de gestion sanitaire de l’épidémie que de conséquences économiques. Alors, que peut-il se passer dans des pays quasi dépourvus de système public de soin comme le Cameroun, ne disposant que d’un seul respirateur artificiel comme le Mali, ou surendettés comme le Congo-Brazzaville ?" s'interroge Survie (68).
L'état des systèmes de santé africains est dramatique et les dépenses publiques de santé profitent davantage aux riches qu’aux pauvres (69) : " Ainsi [en 2012], en Mauritanie, 72 % des subventions versées aux hôpitaux bénéficient aux 40 % d’habitants les plus riches. Au Ghana, un tiers des dépenses publiques de santé profite au quintile le plus riche, tandis que 12 % seulement vont au quintile le plus pauvre. Les chiffres sont voisins pour la Tanzanie". En Afrique du sud, en 2019, le système de santé est au bord de l'asphyxie (70) : "faute de lits, certaines doivent patienter jusqu'à trois jours [...] On ne peut pas accueillir plus vite les patients en psychiatrie parce qu'il leur faut du temps pour se remettre et les chambres sont déjà pleines. Leurs séjours sont longs et ils ne contribuent pas de façon tangible à l'économie, alors ce sont un peu des malades oubliés. [...] Un rapport officiel au vitriol a alors révélé que 144 malades de la région de Johannesburg étaient morts en quelques mois de mauvais traitements ou d'absence de soins. Ils avaient été transférés d'un hôpital public vers des structures privées inadéquates, pour faire des économies. [...] Malgré de gros progrès ces dernières années, l'Afrique du Sud reste le pays le plus touché au monde par l'épidémie de sida, avec un taux de prévalence de 19,2%. L'héritage de l'apartheid et la pauvreté ont laissé des traces profondes. En 2017, seuls 10% de la majorité noire disposaient d'une assurance santé, contre 71,7% de la minorité blanche. "
Une part majeure des responsabilités de cette situation échoit aux plans d'ajustement structurels imposés depuis 1979 par le FMI et la Banque Mondiale aux états africains, privilégiant le paiement de la "dette" odieuse au détriment, notamment, des systèmes de santé et d'éducation (71). Ainsi, "le « système dette » implique l’utilisation de ressources publiques pour payer les créanciers, au détriment de la satisfaction de besoins et de droits fondamentaux de la population. Aussi, la relation entre créanciers et débiteurs est terriblement déséquilibrée en faveur des premiers [...] Les créanciers, soutenus par les élites locales, exigent le remboursement de la dette et les ajustements qui permettent d’assurer la priorité de ce paiement sur toute nécessité sociale, portant ainsi atteinte aux droits les plus élémentaires de la population [...] La dette permet à une minorité privilégiée d’accaparer une série de revenus financiers qui lui permet d’augmenter son patrimoine de manière permanente" constate le CADTM (72).
Cette situation dramatique est accélérée par le caractère prédateur de "l'aide au développement" : "les 16 pays prioritaires de l’aide française sont des pays africains, dont 14 anciennes colonies. Un mélange de dons, de prêts et d’allègements de dette. Une grande partie de l’aide est en réalité un prêt qui vient alourdir la fardeau de la dette" souligne Survie. Et de préciser : "l’Agence Française de Développement (AFD), placée sous la tutelle du gouvernement, a en charge la majorité des programmes d’aide publique. Elle fonctionne comme une banque. C’est bien une agence de développement, mais orientée vers les intérêts directs et indirects de la France... et ceux de ses entreprises." (73). "Dès 1992, le PNUD évaluait que seulement 3 à 4% étaient réellement consacrés aux services de base (éducation, santé, accès à l’eau...)", poursuit l'association (74) : "Avec le Fonds Monétaire International, ces institutions financières créent plus de misère qu’elles n’en soulagent en imposant des conditions de libéralisation à outrance et de réduction drastique des dépenses publiques".
À cela s'ajoutent les "accords de partenariat économique" (APE) : " Le 10 juillet 2014, à Accra, capitale du Ghana, les 16 chefs d’Etat d’Afrique de l’Ouest ont approuvé un projet d’accord dit de partenariat économique (APE) entre l’Union européenne (UE) et les 15 Etats de la CEDEAO (Communauté économique des Etats d’Afrique de l’Ouest) plus la Mauritanie. Dans le même temps, un APE a été paraphé le 22 juillet avec six Etats de l’Afrique australe. Il s’agit en fait d’accords de « libre-échange » visant, dans le cas de l’Afrique de l’Ouest, à supprimer 75% des droits de douane sur les importations venant de l’UE et à limiter, au-delà des exigences de l’OMC, les possibilités des Etats africains de mener une politique commerciale autonome. Cet accord résulte de pressions exercées par les firmes multinationales européennes, au service desquelles se sont mises les Institutions européennes (Commission, Conseil et Parlement), parvenant à entrainer des chefs d’Etat africains qui, à quelques exceptions près, sont restés insensibles aux mises en garde de leurs sociétés civiles mobilisées depuis 14 ans" (75). "Il faut s’attendre à ce que les autres partenaires commerciaux des pays africains concernés (notamment les Etats-Unis et les grands pays émergents) exigent de ces pays dans les années à venir les mêmes avantages commerciaux que ceux qu’ils ont accordés à l’UE, menant à une libéralisation encore plus destructrice de leurs marchés et à une dépendance accrue vis-à-vis des cours des marchés mondiaux. Les conséquences prévisibles seront une amplification des cas de famines, de maladies et de manque de soins – la crise Ebola illustre la grande misère des systèmes de santé de la région".
A contrario, Survie lutte pour l'instauration de "Biens Publics Mondiaux", dont la Santé : "Sur le plan mondial, on a noté l’émergence du sida, la résurgence de la tuberculose, la résurgence du choléra, la persistance du paludisme, l’apparition de la grippe aviaire. Toutes ces maladies nécessitent une prise en charge globale et mondiale, la mise en place de fonds spéciaux pour lutter contre les pandémies. C’est inacceptable, en terme de droits, que les nombreux malades du sida en Afrique soient laissés à eux-mêmes, alors que ceux d’Europe bénéficient des trithérapies. La bataille est sur le financement des soins mais aussi dans la lutte contre les lobbies pharmaceutiques, pour le droit de certains pays du Sud à fabriquer des médicaments génériques, et le droit pour les autres à les acheter à un prix abordable. [...] Force est de constater que, face à une inégalité croissante entre pays riches et pays pauvres dans l’accès aux soins, la santé a du mal à s’imposer comme un bien public mondial. Pour le sida, les malades sont au Sud et les traitements au Nord.[...] Le droit fondamental à la vie devra permettre de définir la santé comme un bien public mondial" (76).
Le système des dettes odieuses réclamées par des créanciers du Nord aux états africains sont aggravées par le détournement de l'aide au développement par les dictateurs de la Françafrique. Ainsi, Survie milite depuis les années 2000 pour l'annulation de ces "dettes" et poursuit en justice les dictateurs qui ont détourné les budgets de leurs états vers des comptes offshores personnels et l'acquisition de biens immobiliers en France. "La restitution des fonds aux populations spoliées serait un signe fort pour tous ceux qui réclament une réforme de la politique de la France en Afrique", énumère Survie en exergue d'une brochure de 2008 consacrée à la question, intitulée "Biens mal acquis des dictateurs africains en France" (77). Depuis cette publication, les procès se multiplient contre les dictateurs de la Françafrique, portés notamment par l'association Sherpa (78).
Face au Covid-19, la responsabilité du capitalisme dans l'émergence de nouvelles zoonoses, notamment dans les pays du Sud, est totale, de 3 manières : la déforestation, l'élevage industriel, et la consommation de viande de brousse encouragée par des famines provoquées par le sous-développement agricole des pays pauvres. Dans son édition de mars 2020, le Monde Diplomatique propose une analyse des facteurs d'émergence des nouvelles zoonoses, dont "la destruction accélérée des habitats" de la faune sauvage (79). Mais la faune sauvage, désignée comme coupable idéal, est loin d'être la cause principale de cette situation : "Depuis 1940, des centaines de microbes pathogènes sont apparus ou réapparus dans des régions où, parfois, ils n’avaient jamais été observés auparavant. C’est le cas du virus de l’immunodéficience humaine (VIH), d’Ebola en Afrique de l’Ouest, ou encore de Zika sur le continent américain. La majorité d’entre eux (60 %) sont d’origine animale. Certains proviennent d’animaux domestiques ou d’élevage, mais la plupart (plus des deux tiers) sont issus d’animaux sauvages. Or ces derniers n’y sont pour rien. En dépit des articles qui, photographies à l’appui, désignent la faune sauvage comme le point de départ d’épidémies dévastatrices, il est faux de croire que ces animaux sont particulièrement infestés d’agents pathogènes mortels prêts à nous contaminer. En réalité, la plus grande partie de leurs microbes vivent en eux sans leur faire aucun mal. Le problème est ailleurs : avec la déforestation, l’urbanisation et l’industrialisation effrénées, nous avons offert à ces microbes des moyens d’arriver jusqu’au corps humain et de s’adapter". Un constat partagé par L214 (80) et l'AFAAD (81 ; "Association en Faveur de l'Abattage des Animaux dans la Dignité"), qui soulignent que ces risques sont connus depuis des années...
XIII ~ Covid-19 et rapprochements entre libéraux et extrême-droite ; portée totalitaire des confinements autoritaires et des politiques sécuritaires afférentes.
La pandémie de Covid-19 est enfin l'occasion d'un rapprochement majeur entre extrême-droite et néolibéralisme. On ne compte plus les déclarations infâmes illustrant cette convergence : Christophe Barbier déclarant le 18 avril 2020 sur BfmTv à une heure de grande audience : «Pour sauver quelques vies de personnes très âgées, on va mettre au chômage des milliers de gens ?» (82) ; Emmanuel Lechypres, "journaliste" BfmTv, pensant être en off, le 4 avril 2020, évoquant une cérémonie d'hommage aux victimes du Covid-19 en Chine : "ils enterrent des pokemons" (83) ; le lieutenant gouverneur du Texas Dan Patrick déclarant le 23 mars 2020 sur Fox News suggérant que "les grands-parents seraient heureux de sacrifier leur vie pour préserver le bien-être financier de leurs enfants et petits-enfants” ou Glenn Beck, animateur radio, suggérant le 24 mars 2020 “la possibilité de sacrifier des vies pendant l’épidémie de coronavirus pour sauver les États-Unis et leur économie” (84) ; Bolsonaro prêt à un "populicide" au Brésil (85) ; Trump et Boris Johnson refusant de mettre en place un confinement, etc.
A côté de cette rhétorique anti-confinement conjointe de l'extrême-droite et des néolibéraux, on trouve ailleurs des confinements partiels et /ou autoritaires, comme en fRance où les crimes policiers se multiplient (86), ou aux Philippines, où Duterte encourage ces concitoyens à tuer ceux qui ne respecteraient pas le confinement (87), 18 assassinats policiers au Nigeria pour non-respect du confinement (88); le 29 mars à Gauteng (Afrique du sud), "un homme est abattu dans son jardin par une patrouille composée d'un policier et d'un agent de sécurité privé. Ces derniers poursuivaient un groupe surpris à consommer de l'alcool durant le confinement" (89).
A contrario, le non-confinement est réussi au Vietnam et en Corée du Sud, grâce à des mesures intelligentes effectuées avec des moyens financiers dérisoires au Vietnam (90) ou le port du masque et le dépistage systématique des cas-contact en Corée du Sud (91). Mais une épidémiologie peut aussi s'organiser sur une base populaire et anti-autoritaire, comme le suggère un article proposé par mars.info : "Nous pensons qu’à l’heure actuelle, il est tout aussi nécessaire de développer une épidémiologie politique, critique et peut-être populaire pour pouvoir nous approprier la situation, que de nous opposer à l’infamie des techniques gouvernementales consistant à masquer leurs responsabilités dans cette catastrophe sanitaire en les faisant supporter par l’ensemble de la population." (92).
Enfin, il faut pour finir faire état de la position de Giorgio Agamben (93) et de sa réception critique par Panagiotis Sotiris sur le site Acta.zone, qui tout en prenant ses distances avec le théoricien italien, souiligne qu'il n’en reste pas moins que [Giorgio Agamben] "rappelait utilement combien l’état d’urgence s’inscrit dans une généalogie inquiétante et combien l’État moderne s’est toujours servi des crises de tous types pour accroître et exercer son emprise violente sur les peuples. Tout cela en se cachant sous une apparente neutralité savante." (94)