François Darras écrit dans Marianne (N°1157, du 17 au 23 mai 2019), à propos d'une pétition qui demande que le jury de festival de Cannes ne décerne pas de palme d'or à Alain Delon :
« Il se sera donc trouvé un collectif de prétendues féministes américaines pour lancer une pétition contre la remise d'une palme d'honneur à Alain Delon au Festival de Cannes en raison de certains ses propos. Jusqu’à plus ample informé, le monstre sacré du cinéma français n'est ni professeur au Collège de France, ni docteur de morale, ni homme politique: il est acteur, l'un des plus grands de sa génération, reconnu comme tel et donc logiquement récompensé. Tout le reste relève de la chasse aux sorcières, sport symbolique où certains sont sommés de rendre des comptes à une police de la pensée. Cette camarilla se croit fondée à décréter qui représente le bien-penser et qui relève du mal-penser. Aux yeux des Savonaroles du septième art, l'acteur fétiche de Lucchino Visconti, de Jean-Pierre Melville et de quelques autres devrait être rayé de l'histoire du cinéma, biffé des écrans et renvoyé dans les poubelles de la culture, avec ces autres damnés que sont, à leurs yeux, Woody Allen ou Roman Polanski. C'est un bien mauvais film à oublier au plus vite. » François Darras.
Ce qu'affirme ici François Darras n'est pas si mal. Nous sommes bien d'accord avec lui pour dire que cette pétition est stupide. Il parle même d'une "police de la pensée". Il me semble avoir déjà lu cela quelque part à propos des intellectuels en général. Il y a tout de même quelques problèmes. Pour commencer, François Darras parle d'un collectif de "prétendues féministes". Pourquoi « prétendues féministes » ? Ce collectif n'est pas du tout, selon moi, un collectif de prétendues féministes, mais un collectif typiquement féministe, un collectif parfaitement féministe, un collectif entièrement féministe.
De plus, il voit dans cette pétition « un mauvais film à oublier au plus vite ». Mais comment pourrions-nous oublier « ce mauvais film » s’il se joue tous les jours, sur tous les écrans, dans toutes les salles encore et encore et encore ? L'idée, ici, est que cette pétition « non féministe » est un fait exceptionnel. Je me demande bien dans quel monde vit François Darras ? Comment ne remarque-t-il pas que cette police de la pensée forme le fond même du féminisme? Les féministes ne sont pas seulement des Savonaroles du septième art, mais de tous les aspects de la vie des hommes.
En d'autres termes, François Darras, sans doute parce qu'il apprécie Alain Delon, veut bien condamner un fait particulier mais non le féminisme en lui-même (il est lui-même un féministe convaincu). En se plaçant du côté de ceux qui s'opposent à cette pétition, il prend la défense du féminisme "en général" en ne condamnant qu'un "prétendu féminisme". Il fait ce que l'on appelle la part du feu. Il sauve les meubles en faisant passer le message que cette pétition n’a rien à voir avec le féminisme. François Darras lui aussi, d'une autre manière, à sa manière, est un flic de la pensée. Good cop, bad cop.
