J'ai l'honneur de partager (avec un monsieur de l'ONF) un article avec le Grand Chêne

Vous savez peut-être qu'un article est paru en début de semaine dans Libé.
Alors, pourquoi avoir attendu plusieurs jours pour en parler ?
C'est par respect pour le droit d'auteur
(je ne suis pas prêt de faire aussi bien que le maire-adjoint à l'Urbanisme qui s'est illustré lors du dernier Conseil municipal).
Bonnes lecture et fin de semaine de printemps.
Libération - mardi 16 mars 2021 – pages 18 & 19
Idées/
A Saint-Maur, réactions en chêne
Par Thibaut Sardier
[voir dans Libé du 20 mars son interview du chercheur autrichien
Walter Scheidel]
Il aurait été planté vers 1600 et dépasse les 20 mètres : le Grand Chêne, repère fort de cette ville du Val-de-Marne, est menacé par un projet immobilier conçu à proximité. Rencontre in situ entre François Winicki, riverain engagé dans son sauvetage, et Laurent Tillon, de l'ONF, auteur d'«Être un chêne», autour du compagnonnage entre les hommes et les arbres.
Le moment où il l'a découvert, il ne s'en souvient plus très bien. Il a toujours vécu dans le coin, alors ce fut sans doute par hasard. D'autant qu'on ne le voit pas très bien depuis le trottoir, au numéro 70 de l'avenue du Général-Leclerc qui portait autrefois son nom. Le Grand Chêne de Saint-Maur-des-Fossés (Val-de-Marne) trône discrètement du haut de sa vingtaine de mètres, caché derrière un mur de pierre et un conifère qui lui dispute le record de hauteur.
Mais au fil des années, François Winicki, biochimiste de formation, a appris à le connaître et à l'admirer. Il a même enquêté : «C'est le plus vieil arbre à 10 kilomètres à la ronde de Notre-Dame de Paris», assure-t-il. Alors, quand il apprend que le maire soutient la construction de dix logements neufs et d'un parking souterrain sur le terrain où il est planté, à quelques mètres de son tronc, il fait immédiatement partie des habitants mobilisés pour défendre le vénérable végétal. Pétition, rencontre avec le maire, courriers recommandés, il fait feu de tout bois, jusqu'à écrire à Libé. Et pour être honnête, on ne s'y serait pas forcément arrêté (de telles mobilisations sont de plus en plus nombreuses) sans un autre cri d'amour végétal, publié il y a peu chez Actes Sud et déjà succès en librairie. Dans Être un chêne, Laurent Tillon raconte sa rencontre adolescente et fortuite avec un Quercus petraea de la forêt de Rambouillet : il aura suffi de la casse d'une chaîne de vélo sur un chemin à deux pas de l'arbre pour déclencher sa vocation d'ingénieur forestier à l'Office national des forêts (ONF). Alors, on lui a proposé de venir voir l'arbre de Saint-Maur, espérant éclaircir avec lui les mystères du profond attachement entre arbres et humains. Tillon a à peine le temps d'apercevoir les branches imposantes de l'arbre que François Winicki en déroule le «CV extraordinaire». Il le connaît sur le bout des doigts : vestige du verdoyant parc de Saint-Maur que François Ier avait ceint de murs et qui a aujourd'hui disparu sous le poids de l'urbanisation parisienne, le Grand Chêne aurait été planté vers 1600. A l'époque, le galant Henri IV venait régulièrement se mettre au vert à Saint-Maur pour chasser. Célébré au siècle suivant par un poète, blessé par un éclat d'obus en 1870, il est immortalisé en carte postale et devient à la Belle Époque un passage obligé pour les promeneurs du dimanche partis en virée sur les bords de Marne.
«Interactions avec les autres essences»
Impressionnant ? Tillon se laisse poliment convaincre. Mais cet arbre de parc peut-il égaler les édifiants états de service de l'arbre de forêt qu'il décrit dans son livre ? Examinant la place des branches, les bourrelets du tronc, la végétation environnante et l'état de la faune locale, il retrace de certitudes en hypothèses l'histoire du développement de son quercus. Né à la fin du XVIIIe siècle, il pousse au rythme des décisions des hommes qui cherchent tantôt à exploiter la forêt, tantôt à la protéger des incendies ou du changement climatique. Mais sa vie est surtout guidée par les autres membres de son écosystème. Pour devenir l'arbre de 32 mètres qui domine aujourd'hui son coin de forêt, il a tour à tour été aidé par apodemus, un petit rongeur qui mit un gland à l'abri sous une ronce, mû par l'ombre de ses congénères qui le poussèrent à prendre de la hauteur afin d'accéder à la lumière et ainsi déclencher la photosynthèse. Ou encore protégé par dendrocopos, un pic épeiche qui installa sa nichée dans le trou laissé après la chute d'une branche morte. En échange du gîte, l'oiseau mangea débris de bois infectés et insectes dévoreurs de feuillage.
Paradoxalement, Être un chêne célèbre moins quercus que silva, c'est-à-dire la forêt tout entière, un écosystème où la notion de biodiversité prend tout son sens puisque chaque être vivant est interdépendant de l'ensemble de ses voisins. Aussi Laurent Tillon met-il en avant les échanges de toutes sortes qui existent entre les espèces, animales comme végétales. Certaines, comme le mycélium, se spécialisent même dans ce travail de transport et de communication. Quand il ne pousse pas sous la forme de bolet, ce champignon se déploie dans le sol et connecte les arbres par la racine. Il leur permet d'échanger eau, sucres, nutriments et oligo-éléments, mais aussi de se prévenir de dangers comme les attaques des insectes défoliateurs, par le biais d'impulsions électriques ou de molécules spécifiques.
Le chêne de Saint-Maur a beau être de royal lignage, il semble bien seul dans sa parcelle en herbe. «On voit qu'il a grandi dans un espace assez libre et qu'il a eu assez de lumière dès son jeune âge : le tronc est énorme, et il présente d'immenses branches noueuses et assez basses», observe Laurent Tillon. Sans voisins avec qui bâtir un écosystème, on en vient à se demander si la préservation de ce ligneux trapu a un intérêt écologique majeur, ou si elle tient surtout au plaisir patrimonial et à l'ornementation du quartier. «En fait, l'arbre n'est pas totalement isolé, corrige-t-il. Regardez autour : il y a des bouleaux, des tilleuls à proximité. Les mésanges que l'on entend vont sur plusieurs arbres. Il y a des interactions avec les autres essences.» L'arbre est bel et bien au centre d'un petit écosystème urbain, écologiquement intéressant, d'autant plus que l'ingénieur de l'ONF estime possible l'existence du précieux mycélium en contact avec les racines. Celles-ci sont justement un cheval de bataille de François Winicki : construits beaucoup trop près du tronc, les nouveaux bâtiments risquent d'endommager le système racinaire, et donc de nuire au développement de l'arbre. Tillon remarque que si le bâtiment était construit un peu plus loin que ne le prévoient les plans, il serait peut-être possible de préserver les racines et de ne pas faire trop d'ombre à l'arbre toujours en quête de lumière. Le riverain note, mais fait la moue : il préférerait ne pas bétonner du tout.
«Expériences de nature»
Ce qui semble particulièrement intéresser Laurent Tillon dans cette visite à Saint-Maur, c'est ce que peut déclencher l'attachement à un arbre. «Si on veut que le public développe une conscience écologique, il faut faciliter la rencontre avec la nature. C'est ce que vivent les gens ici, mais chacun peut le faire à sa façon, en se promenant en forêt, en méditant au pied d'un arbre, etc.» Pour lui, ces «expériences de nature» (comme les nomment les sociologues) sont plus personnelles et donc plus efficaces que les règlements ou les contraintes qui espèrent imposer à toute force la transition écologique. «Si ce simple contact fait que les gens circulent un peu moins, mangent moins de viande industrielle, c'est une réussite», explique-t-il. Restée jusqu'ici assez discrète, la voisine qui a ouvert son jardin pour qu'on puisse mieux voir le Grand Chêne se souvient qu'avant, des écoliers venaient souvent l'observer avec leur classe. L'arbre ayant peut-être déjà suscité quelques prises de conscience écologiques, il pourrait continuer à le faire.
Si le pouvoir de l'attachement est aussi fort au contact des arbres, c'est aussi à cause de la mystérieuse rationalité du végétal sur laquelle Laurent Tillon est intarissable. Elle se traduit par une capacité de choix, d'anticipation ou d'adaptation que l'on ne soupçonne pas de la part d'un morceau de bois, fût-il vivant. A Rambouillet, Laurent Tillon a remarqué que son arbre apprenait des expériences passées dont il avait pu faire les frais. Ainsi, son débourrement, c'est-à-dire le moment où il sort ses feuilles, est plus tardif que chez ses voisins plus jeunes dans le but d'éviter le sacrifice des jeunes pousses face à l'appétit des insectes.
Il a aussi constaté l'existence de choix, comme avec ce trou dans lequel est venu nicher le pic épeiche : pourquoi ne pas l'avoir bouché, comme il a la capacité de le faire en mobilisant de la sève et l'énergie ? Pour lui, il ne faut pas négliger l'hypothèse d'une négociation diplomatique entre l'arbre et l'oiseau : en échange de l'accueil de l'animal, le végétal économise ses efforts.
«La question se pose [ ] de l'accord consenti», écrit-il.
Négociation entre l'arbre et l'oiseau
Bien sûr, Laurent Tillon se garde de tout anthropomorphisme : non, l'arbre ne «pense» pas au même titre que les humains, et tout ce qu'il compte de récepteurs chimiques et autres capteurs de lumière permet d'expliquer un certain nombre de «réactions en chêne». Reste qu'on peut y voir une forme de rationalité, qui mériterait un peu plus de considération de la part des humains.
Sur l'arbre de Saint-Maur, Laurent Tillon remarque la présence de cavités semblables à celles que l'on observe sur son arbre de Rambouillet. «Cela veut dire qu'il héberge probablement des espèces protégées, oiseaux ou chauves-souris, qui savent bien repérer ces refuges. Et s'il y a espèce protégée, il y a obligation d'une étude d'impact environnemental avant construction», explique-t-il. François Winicki s'empresse de noter. On en viendrait presque à se demander si l'arbre n'avait pas un peu anticipé cette opportunité, et choisi de laisser quelques trous béants pour multiplier ses chances de rester protégé ?
Photo de Christophe Maout avec pour légende
« Le Grand Chêne de Saint-Maur-des-Fossés est le plus vieil arbre à 10 km à la ronde de Notre-Dame de Paris »