Arago, comico, Renzo Piano : retour sur la répression du 22 mai

0 a signé. Allez jusqu'à 200 !


Arago, comico, Renzo Piano : retour sur la répression du 22 mai

 

Au moment où la France affiche mondialement son patrimoine historique de mai 1968, la belle commémoration se trouve traversée par une constellation de luttes (des cheminot.e.s, étudiant.e.s, soignant.e.s jusqu’aux postier.e.s) qui répondent aux attaques historiques de Macron et son gouvernement. La séquence de luttes hétérogènes ouverte depuis avril et le début de la grève des cheminot.e.s est la première période de conflit d’ampleur contre le plan quinquennal de restructuration de ”la startup France”. Le projet macronien fait feu de tous bois : après les salarié.e.s du privé visés par les ordonnances, les syndicalistes remuants à licencier, contre les salarié.e.s à statut – cheminots « privilégiés », fonctionnaires, les entrants à l’université à mieux sélectionner, bientôt les chômeurs. Ironie du moment : on célèbre la marchandise photogénique « casseurs » de 68 et on réprime toute conflictualité sociale et politique.

De nombreuses facs occupées contre la sélection et parcoursup sont évacuées manu militari, des partiels placés sous contrôle policier, des postiers en lutte dans le 92 et leurs soutiens sont nassés par les CRS au centre de tri de la Défense, des cheminots en grève contre le « pacte ferroviaire » évacués du centre de tri de Villeneuve-St-Georges. Quant aux manifestations, elles sont rituellement noyées sous les gazs lacrymogènes. Après le 1er mai, un battage médiatique est organisé autour des « black bloc »- »casseurs », et les irrationnelles pulsions destructrices contre les vitrines de banques, d’assurances ou de macdo. « ILS veulent des examens en chocolat » a dit en substance le Président, ils devraient plutôt travailler sans broncher dans un macdo franchisé. Gérard Collomb qui se félicite toujours, en bon chef de guerre, des opérations de sa police, à la ZAD où un jeune homme de 21 ans vient de perdre une main, à la frontière italienne et ailleurs contre les migrants, annonce bille en tête : pour manifester il faudra désormais dénoncer son voisin de cortège potentiel « casseur ».

Mais voilà que la Justice vient seconder les œuvres de la Police.

 

Que s’est-il passé le 22 mai au Lycée Arago ?

 

À la fin de la manifestation du 22 mai, de travailleuses et travailleurs du secteur public, ouverte par un cortège de tête énergique malgré l’orage, une occupation s’improvise place de la Nation. Il s’agit de faire une assemblée générale à l’heure où les résultats de parcoursup’ sont en train de tomber, laissant sur le carreau près de 400 000 lycéen.e.s. Une centaine d’occupants sont au rendez-vous, discutent, s’organisent, et découvrent les belles arcades en pierre de taille cachées aux yeux du quiddam qui entourent la cour.

Aux alentours de 19 heures, les CRS pénètrent brutalement dans le lycée : interpellation, fouille, contrôle d’identité. Les occupants sont embarqués dans des bus en direction du commissariat de l’Évangile dans le XVIIIè arrondissement. Un des bus plein à craquer stationne près de cinq heures dans la cour du commissariat – pas d’air, pas d’eau, pas de toilettes. Tout le monde est gardé à vue, y compris les mineurs, et dispatché dans différents commissariats, de la Goutte d’or jusqu’à Puteaux ou Villeneuve-la-Garenne. Les occupants du lycée Arago sont mêlés à la trentaine d’arrêtés de la manifestation.

 

”Nos enfants ont été enlevés”

 

La loterie commence. Certains font 24, d’autres 48 heures de garde à vue. Certains sont déférés, d’autres non. Sur ordre du parquet, des procédures judiciaires sont improvisées. Certains font l’objet de rappels à la loi, d’autres d’enquête. Quinze personnes sont présentées en comparution immédiate. Tous ont refusé d’être jugés immédiatement et sont reconvoqués le 15 juin mais deux jeunes hommes ont été placées en détention provisoire. Les autres sortent avec des contrôles judiciaires : interdiction du XIIè arrondissement, interdiction de voir ses camarades, interdiction de manifester.

Le traitement des mineur.e.s indigne à raison les parents d’élèves et l’opinion. Des nouvelles ne sont données aux parents que tard dans la nuit et ils ignorent quel sort sera réservé à leur enfant. Ce qui frappe, ce sont les conditions de la garde à vue – cellules minuscules, pleine de pisse, coups de pression des policiers ; un jeune homme reçoit une gifle – mais surtout la qualification des délits.

En substance, deux qualifications sont retenues pour tous : « Intrusion non autorisée dans l'enceinte d'un établissement d'enseignement scolaire commise en réunion » et « participation à un groupement formé en vue de la préparation de violences contre les personnes ou de destructions ou dégradations de biens ».

La première s’appuie sur une loi promulguée en mars 2010 pour prévenir la contestation au sein des établissements scolaires. Le délit de « réunion » a été mis en place sous Sarkosy et visait d’abord les jeunes de banlieue regroupés dans des halls d’immeuble, il est maintenant étendu aux manifestations, aux actions politiques, et considérée comme une circonstance aggravante. La seconde qualification est la plus impressionniste : le fait délictieux n’a plus besoin d’avoir été accompli, il s’agit de le prévenir. Le fait n’a plus besoin d’être établi, comme dans le film Minority Report, il s’agit der légiférer sur un élement aussi impalbable qu’un but supposé. Le droit s’affranchit définitivement du fait. À ce régime, tout devient preuve : un kway bleu un jour de pluie signe d’appartenance au « black boc », du sérum physiologique marque d’une violence inflexible contre la police.

Ces qualifications permettent de distribuer des rappels à la loi : une mesure apparemment bénigne mais qui ne permet pas de se défendre, ne respecte aucun principe contradictoire, et pourra peser en cas de « récidive ». Celles-ci justifient des comparutions immédiates, plus sérieuses, où les peines encourues ne sont pas minces et on risque la prison si l’on demande le report de son procès. Les deux personnes présentées en comparution immédiate ont rejoint les nombreux prisonniers de France en attente de leur procès.

 

Ces procès sont l’occasion de voir à l’oeuvre le nouveau TGI de Paris, , véritable complexe architecturel situé porte de clichy, dans le XVIIIème arrondissement. L’architecte Renzo Piano nous décrit son oeuvre : ”l’édifice ne devait pas aparaitre comme obscure ou hermétique, il devait exprimer son rôle et pas sa force; c’est un bâtiment photosensible, le verre de ses facades reflète le ciel et la ville”. C’est en effet un grand complexe panoptique, monstre de six étages, ultra-moderne, hyper-sécurisé. Les celulles sont neuves, répetitives à l’infini, alveolaires, tellement nombreuses qu’elles isolent les détenu.e.s les uns des autres. Nous approchons de l’isolation sensorielle : ni son, ni odeur, une énorme lumière dérègle toute notion de jour et de nuit. Tout est fait pour sonner, isoler, rendre docile, vulnérable.

 

Ce qui est combattu

 

Une très vaste opération policière et judiciaire a eu lieu ce 22 mai. Cette journée fait suite à la répression du 1er mai. À la manifestation du 26 mai aussi, de manière revancharde et préventive, la police a arrêté avant la manifestation une trentaine de personnes. L’état tente de remettre en orde le cortège de tête et de prévenir toute agitation lycéenne contre la sélection.

Le mode opératoire  – interpellations, garde à vue, déferrements à cette échelle– est le produit évident d’une volonté politique. Mais, ce 22 mai, la méthode s’est mêlé à l’improvisation. Des outils policiers et judiciaires relativement inédits ont mis en place, notamment sur des mineur.e.s. Ces mesures représentent l’extension et la systématisation de mesures ordinairement réservées à la petite délinquance et testées sur les lycéens de Seine-St Denis (lycée Suger) en mars 2017. Le droit est de manière obscène utilisé à des fins politiques : si c’est habituellement le cas, là c’est visible. Ce qui fait le caractère choquant du 22 mai, c’est qu’une population préservée socialement fait l’expérience d’un traitement que l’Etat réservait jusqu’à présent aux classes populaires et particulièrement aux banlieues. Ce qui apparaît, c’est la possiblité que ce type de mesures se banalisent, se propagent à grande vitesse à toutes les sphères de la vie sociale. Rencontrons nous, montrons nous, ne les laissons pas faire.



Répression compte sur vous aujourd'hui

Répression VINGT-DEUX-MAI a besoin de votre aide pour sa pétition “tout le monde: Arago, comico, Renzo Piano : retour sur la répression du 22 mai”. Rejoignez Répression et 135 signataires.