Non à la démolition du campus de Mont-Saint-Aignan !

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Fin janvier 2020, un permis de démolir a été délivré par la Préfecture de Seine-Maritime, malgré l’avis défavorable de la municipalité de Mont-Saint-Aignan, pour l’un des premiers bâtiments du campus rouennais, le Bâtiment des sciences. Dans cette logique implacable de tabula rasa, la bibliothèque de Lettres et sciences humaines est menacée à terme, en l’absence de travaux de mise en conformité, et avec une étude de programmation en cours pour une construction nouvelle, qui ignore toute alternative de sauvegarde, au moment-même où ces édifices viennent d’être l’objet de deux ouvrages[1], qui nous invitent à redécouvrir la valeur et la cohérence de cet ensemble urbain, architectural et paysager. Ils rappellent la politique volontaire qui a prévalu en matière d’enseignement supérieur  destinée à former la génération du baby-boom. La valeur culturelle, patrimoniale et mémorielle est aujourd’hui niée par ce permis de démolir, malgré le caractère emblématique de cette architecture. A l’heure de la crise que traversent les universités et de la prise en compte des enjeux écologiques, la destruction coûteuse et énergivore de tels bâtiments paraît d’un autre temps et dépourvue de sens, avec un bilan carbone désastreux.

Le Campus universitaire de Mont-Saint-Aignan

Parmi les campus universitaires, celui de Mont-Saint-Aignan, près de Rouen, est comparable à bien des égards aux grands campus de l’Hexagone, de Rennes-Villejean, en passant par celui de Toulouse-Le Mirail, Grenoble, Strasbourg, sans oublier les campus d’Ile-de-France. Cet ensemble d’envergure, adossé à la ville de Rouen, a permis à celle-ci de conforter sa vocation universitaire dans les années 1950. Ce campus ambitieux, durant le baby-boom, constitue non seulement une « ville dans la ville » mais aussi un tournant majeur pour la dynamique d’enseignement à l’échelle territoriale et régionale. Les architectes en charge du campus sont placés sous la direction des architectes René-André Coulon (1908-1977) et François Herr (1909-1995), aptes à la composition d’un site majeur, à l’échelle régionale, pour former un vaste ensemble cohérent sur le plan urbain, architectural et paysager.

Le Bâtiment des sciences

L’édifice actuellement menacé, situé 2 boulevard Siegfried à Mont-Saint-Aignan, jadis appelé « Ecole des Sciences »  constitue à sa livraison l’une des parties prestigieuses du campus, destinée à abriter les enseignements de chimie, physique et sciences naturelles, et de mathématiques. Edifié à partir de 1959 par l’architecte Pierre Noël – reconnu à Rouen pour être l’auteur de la tour des archives sur la Rive Gauche –  et son associé André Guerrier, le Bâtiment des sciences forme ainsi l’une des pièces maitresses du développement de la culture scientifique dans la ville rouennaise.

Son architecture se signale par la qualité de dessin et des matériaux : le bâtiment comporte un vaste hall des pas-perdus et abrite dans ses quatre étages les différentes disciplines scientifiques, étroitement reliées entre elles par un système de triple escalier. La structure en béton armé est composée d’un portique central, et de puissantes poutres concaves en porte-à-faux dont l’épaisseur peut atteindre 1,4 m. Ce dispositif, lisible en pignon, permet d’éviter tout point porteur dans les salles d’enseignement, et de développer une façade libre. Une immense galerie vitrée mène ainsi à l’amphithéâtre de 500 places, doublée d’une galerie de desserte abritant des amphis d’échelle intermédiaire (350 places au total). Outre sa rationalité constructive, l’ensemble réussit le pari – dans un contexte économique tendu – d’intégrer des éléments remarquables de design et de second œuvre, qui qualifient cet ensemble emblématique des architectures des Trente Glorieuses. Calepinages, mobilier sur mesure, décors menuisés forment un décor intérieur raffiné.

Un bâtiment adaptable

A l’heure de la recomposition du Campus de Mont-Saint-Aignan, l’édifice est voué à une démolition programmée début 2020, après quoi devrait suivre dans cette « logique » la déconstruction de la spectaculaire bibliothèque du même site universitaire, édifice iconique avec ses nappes structurelles en acier et ses éclairages zénithaux, édifiée par les mêmes architectes entre 1964 et 1969.

Le contrat plan Etat-Région qui s'achève en 2020 prévoit en effet une dépense à hauteur de 5,5 M€ pour la démolition du bâtiment. Sur cette enveloppe, 2,5 M€ sont dédiés au désamiantage, incontournable, qu’il s’agisse d’une réhabilitation ou d’une démolition pure et simple. Trois millions d’euros sont consacrés à la démolition et au « réaménagement du site » qui n’a d’autre vocation que de réaliser de la voirie et d’imperméabiliser les sols.  L’enveloppe budgétaire pourrait au contraire soutenir un réel investissement durable et non une suppression pure et simple d’un édifice déjà existant – et largement amorti.

En effet, la structure de l’édifice, composée d'un portique central bordé de petites salles d'un côté et des grandes salles de l'autre, rend la reconversion à de nouvelles fonctions parfaitement réalisable, facilitée par la grande hauteur sous-plafond qui offre des espaces remarquables. Les poutres creuses de près d'1 m d'épaisseur permettraient également d'irriguer tout le bâtiment de nouveaux réseaux. Pour ce qui est de la façade en métal et verre, elle peut être très facilement être déposée et remplacée, car elle est libre et non porteuse. Le bâtiment a bien résisté aux assauts du temps et, même désaffecté, a conservé son intégrité. Mais pour combien de temps ?

Pour une réhabilitation

La réhabilitation est donc non seulement possible, mais elle est économe en coût, en temps de chantier, en énergie et elle génère des espaces dont la valeur culturelle est indéniable. La sauvegarde permettrait non seulement de conserver un témoignage d’une architecture remarquable de la Normandie de la fin des années 1950, mais elle mettrait à disposition un site à disposition de la communauté universitaire et estudiantine : rappelons que le site de Caen construit par Henry Bernard est quant à lui protégé et que la faculté des sciences de Bordeaux, édifiée par René-André Coulon, a été remarquablement réhabilitée par Paul Chemetov en 2016.

Si les laboratoires d’origine et leurs paillasses ne correspondent plus aux modalités de recherche actuelle à l’université, les besoins en bureaux des enseignants, en salles de travail pour les étudiants, en salles de réunion ou de conférences demeurent plus que jamais d’actualité.

Redonnons vie au campus, stoppons la démolition !

Julien Lacaze, président de Sites & Monuments (SPPEF)
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Pour en savoir plus :

[1] FEIERTAG Olivier et VADELORGE Loïc (dir.), L’université de Rouen, 1966-2016. Histoire d’une université nouvelle, Rouen, Presses universitaires du Rouen et du Havre, 2016 ; GONZALEZ Vincent, Le campus universitaire de Mont Saint Aignan, Rouen, Presses universitaires du Rouen et du Havre, 2019.

CREMNITZER Jean-Bernard, GONZALEZ Vincent, « Bibliothèque Universitaire de Lettres de l’Université de Rouen », fiche Docomomo, mis en ligne en janvier 2020 sur https://www.docomomo.fr/batiment/bibliotheque-universitaire-de-lettres-de-luniversite-de-rouen

GUILLERM Élise, « Le Bâtiment principal des sciences de l’université de Rouen », fiche Docomomo, mis en ligne en janvier 2020 sur https://www.docomomo.fr/sites/default/files/2020-01/fiche-Cr%C3%A9er%20B%C3%A2timent_1.pdf