Pour une vraie politique de l'université

 

Tribune publiée dans Le Monde du 27/02/2017 :

 

Dans la campagne présidentielle, alors que les candidats et l’essentiel des programmes et des orientations sont désormais connus, un constat s’impose : la formation supérieure et la recherche ne sont, comme aiment à le dire certains politiques, « pas un sujet ».

Certes, il en est un peu question dans les programmes et, par ailleurs, avec le débat sur la suppression ou le maintien du nombre actuel de fonctionnaires, les universitaires font bien partie du lot. Mais c’est à peu près tout, dans les propos les plus audibles et les plus répétés des candidats. Et c’est bien peu. Et au fond, ce n’est rien.

L’avenir de la France et de l’Europe ? L’enseignement supérieur et la recherche, où se jouent à la fois la découverte du monde et l’innovation avec les sciences exactes, le travail rigoureux des sciences humaines pour comprendre la société, la vie psychique, la langue, et la formation intellectuelle des jeunes générations, n’aurait donc rien à voir avec cet avenir ?

Depuis de trop longues années maintenant, l’université souffre de n’être pas placée au cœur du débat et parmi les enjeux essentiels. Le résultat est qu’elle se trouve soit oubliée des responsables politiques, soit l’objet, d’un coup, de réformes bâclées dont les conséquences sont calamiteuses.

Lorsqu’un premier ministre déclare que les « explications » des chercheurs sont des « excuses », il ne fait pas que lancer un propos correspondant à une lubie personnelle. Il formule tranquillement l’avis d’une grande part de la classe politique, avis qui se traduit très clairement dans cet oubli systématique de vraies propositions sur l’avenir de notre université.

Les problèmes à résoudre ne manquent pas pourtant. Depuis la baisse du budget de la formation supérieure et de la recherche jusqu’à l’organisation des futures universités, en chemin forcé aujourd’hui vers des fusions hâtives, dignes souvent du monde d’Ubu, qui induisent la multiplication insensée des tâches administratives et autres évaluations imposées aux chercheurs et dévorent le temps qu’ils devraient consacrer à la recherche.

Au reste, on peut juger du peu de cas qui est fait de l’université à une donnée de fait révélatrice : la baisse constante du niveau de vie des enseignants-chercheurs, dont les salaires, après un cursus aussi long et sélectif que celui menant à un poste universitaire, laissent interloqués beaucoup de nos collègues étrangers – par exemple, les universitaires français gagnent moitié moins que les juges administratifs.

Sur toutes ces questions, il faut prendre le temps de donner des détails, et sur certains sujets des chiffres. Examinons l’évolution du budget total consacré aux formations du supérieur et à la recherche universitaire, qui regroupe l’ensemble des moyens consacrés aux universités et aux divers instituts et écoles (quel que soit leur ministère de rattachement), comparé à l’évolution du nombre total d’étudiants, en 2007, 2012 et 2016.

Que constate-t-on ? De 2007 à 2012, alors que le gouvernement claironnait un prétendu choix de faire de l’université une priorité, le budget a effectivement augmenté en termes réels – en sus de l’inflation – de 7,25 % (de 10,654 milliards d’euros à 12,778 milliards, avec une inflation cumulée à 8,7 % sur la période).

Mais, comme dans le même temps, le nombre d’étudiants augmentait de 7,13 % (de 2 228 000 à 2 387 000), l’opération a été littéralement blanche. Dans ces conditions, parler de moyens supplémentaires alloués à l’université, pour la formation des étudiants, les doctorants, la recherche, était un mensonge.

De 2012 à 2016, loin de s’améliorer, la situation s’est dégradée. Dans cette période, l’augmentation du budget est nulle en termes réels (elle suit simplement l’inflation : de 12,778 à 13 milliards, avec une inflation cumulée à 1,91 %), tandis que le nombre d’étudiants augmente à nouveau de 8,50 % (de 2 387 000 à 2 590 000 à la rentrée 2016).

Sur l’ensemble de la période (2007-2016), le budget augmente donc de 8,8 % en termes réels, tandis que le nombre d’étudiants, lui, augmente de 16,24 %. C’est ainsi à une dégradation des conditions de la recherche et de l’enseignement que nous assistons, bien loin des programmes et des déclarations d’intention, dans la réalité des politiques menées. Il faut cesser de prendre les citoyens, les enseignants et les étudiants pour des imbéciles.

Les universitaires pourtant, on peut le constater, sont inaudibles dans le débat public. On leur impose des réformes mal pensées, des coupes budgétaires là où il faudrait maintenir des budgets, on leur donne parfois beaucoup d’argent mais dans l’impératif de le dépenser pour des projets plus ou moins absurdes, décidés par des conseillers ministériels qui n’ont jamais fait l’effort de penser vraiment ce que pourrait être l’université de demain.

Les universitaires protestent. Et les voilà qui passent pour des mécontents perpétuels, de petits privilégiés arc-boutés sur leur position avantageuse. Quelle ironie ! Alors que l’immense majorité des chercheurs ne comptent jamais leurs heures de travail, ou quand à l’occasion ils les comptent, se disent qu’ils devraient de temps en temps s’accorder un week-end sans travailler, alors que la recherche française, dans tous les domaines, est si active.

Avec la dégradation insidieuse des conditions de l’enseignement supérieur et de la recherche, il ne s’agit pourtant pas que des universitaires, mais bien de l’avenir du pays. La recherche, sa vitalité, les moyens qui lui sont donnés, engagent en effet l’avenir sur le long terme, un long terme que les responsables politiques ont si souvent du mal à prendre en compte.

Souvenons-nous également que l’université est le lieu de formation de l’ensemble des enseignants, du primaire et du secondaire aussi bien, et qu’en conséquence, une diminution des moyens de l’université équivaut de facto à une baisse de la qualité des formations pour tous les enseignants appelés à leur tour à former les nouvelles générations. Et souvenons-nous enfin que le chômage, dans une époque où il est un problème de société si aigu, touche très majoritairement une jeunesse non ou peu diplômée, tandis que par exemple les étudiants titulaires d’un master trouvent très largement un emploi.

L’indifférence de la classe politique vis-à-vis de l’université et de la recherche, la façon dont les demandes des universitaires sont parfois livrées à la vindicte publique, pour des raisons démagogiques, relèvent d’une absence de vision qui est en réalité d’une grande irresponsabilité. La question de l’enseignement et de la recherche est celle de toute une société. Il serait temps que les politiques s’en rendent compte. Et cessent d’afficher le mot « avenir » comme un chiffon médiatique, pour penser effectivement l’avenir. L’université est au cœur de cette pensée.

  

Les premiers signataires de ce texte sont : Ariane Abrieu (Directrice de Recherche, CNRS), Fethi Benslama (Professeur, université Paris-Diderot), Guillaume Bossis (Chargé de recherche, CNRS), Michel Broué (Professeur, université Paris-Diderot, Institut universitaire de France), Laurence Campa (Professeur, université Paris-Ouest-Nanterre-la-Défense), Marc Cerisuelo (Professeur, université Paris Est-Marne-la-Vallée), Claire Chazaud (Directrice de recherche, INSERM), Catherine Coquio (Professeur, université Paris-Diderot), Gilles Courtois (Directeur de recherche, CNRS, Institut de mathématiques de Jussieu-Paris-Rive-Gauche), Maxime Decout (Maître de conférences, université Lille-3), Solange Desagher (Chargée de recherche, CNRS, université de Montpellier), Alexandre Gefen (CNRS, université Paris-Sorbonne), Aurélie Foglia (Maître de conférences, université Paris-III-Sorbonne Nouvelle), Sylvain Ledda (Professeur, université de Rouen), Patrick Lemaire (Directeur de recherche, CNRS), Christine Marcandier (Maître de Conférences, université d’Aix-Marseille), Éric Marty (Professeur, université Paris-Diderot, Institut universitaire de France), Hélène Merlin-Kajman (Professeur, université Paris 3-Sorbonne-Nouvelle), Florence Naugrette (Professeur, université Paris-Sorbonne), Marie Parmentier (Maître de conférences, université de Poitiers), Thomas Piketty (Directeur d’étude, Ehess, PSE), Dominique Rabaté (Professeur, université Paris-Diderot, Institut universitaire de France), David Rabouin (Chargé de recherche, CNRS), Nicolas Soler (Maître de conférences, université de Lorraine), Claire Voisin (Professeur, Collège de France, Institut de mathématiques de Jussieu-Paris-Rive-Gauche), Bernard Vouilloux (Professeur, université Paris-Sorbonne), Pierre Zaoui (Maître de conférences, université Paris-Diderot), Laurent Zimmermann (Maître de conférences, université Paris-Diderot).

 

Pétition adressée à : François Fillon, Benoît Hamon, Emmanuel Macron, Jean-Luc Mélenchon.

This petition will be delivered to:
  • benoit.hamon@iledefrance.fr
  • contact@en-marche.fr
  • http://www.fillon2017.fr/
  • https://actus.jlm2017.fr


Laurent ZIMMERMANN started this petition with a single signature, and now has 943 supporters. Start a petition today to change something you care about.