Monsieur le Commissaire, je vous fais une lettre...

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Après plusieurs mois de concertation préalable, la métropole de Lyon présente son « plan local de l'urbanisme et de l'habitat » (PLUH) qui définit les grandes orientations pour le développement de notre agglomération. Ce document est soumis aux citoyens à travers une enquête publique du 18 avril au 7 juin 2018.

L'association « Les Lucioles » remettra officiellement au commissaire-enquêteur, chargé de recueillir les avis des citoyens, une déclaration qui interroge la politique de rayonnement et d'attractivité poursuivie par l'exécutif politique ces dernières années ainsi que sa viabilité sur le long terme.

Afin de partager largement ce débat autour de l'avenir de notre territoire, l'association "Les Lucioles" lance une pétition en ligne pour médiatiser cette interpellation du commissaire-enquêteur.

Créée en mars 2018, l'association « Les Lucioles » est un collectif de citoyens de la région lyonnaise qui se donne pour objectif de favoriser le débat d'idées autour de la décroissance à l'échelle de Lyon, du Rhône et des territoires voisins, avec une revue périodique et des actions pédagogiques (publications, événements, communiqués).

L'association promeut un débat bienveillant et pluriel, respectueux des différentes sensibilités de la décroissance. La revue périodique de l'association se veut « contributive » : elle donne la parole et la plume aux acteurs locaux, à travers un éventail de prises de position, de portraits, d'initiatives sur Lyon et sa région.

L'abonnement à la revue numérique est gratuit : lucioles.lyon@gmail.com

Contact : 
Association « Les Lucioles »
lucioles.lyon@gmail.com
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Monsieur le commissaire enquêteur,

Je vous fais une lettre, que vous lirez peut-être, si vous avez le temps. Je viens de prendre connaissance du projet de plan local d’urbanisme et de l’habitat (PLUH) que le Grand Lyon soumet à ses concitoyens, à travers la procédure d’enquête publique que vous supervisez. Je ne m’en irai pas déserter mais il me paraissait souhaitable de vous faire remonter, en quelques mots, mon objection de croissance urbaine.

La recherche obsessionnelle de la masse critique

Je n’ai pas été surpris de voir que le premier objectif fixé par le politique pour notre agglomération est d’être sans cesse « plus attractive et rayonnante », à l’image de la start-up nation de notre Président.

Cette vision très libérale, qui s’appuie sur une logique de compétition entre les territoires, a été déclinée ces quinze dernières années à Lyon à travers des politiques publiques désormais convenues à l’échelle internationale : quartiers d’affaires, grandes infrastructures, offre touristique et congrès, festivals grand public, gentrification des quartiers anciens, patrimonialisation du centre-ville…

La métropole « plus attractive et rayonnante » va de pair avec la métropole « plus active et créatrice d’emplois » qui constitue le second axe stratégique de ce document de planification. Car la métropole attractive, vous l’imaginez bien, l’est essentiellement pour les actifs : les chefs d’entreprise, les investisseurs, les cadres, les professions libérales, les universitaires, qui participent de son rayonnement.

Au fond, ces deux objectifs du PLUH se complètent, alliant croissance du territoire et croissance économique. Pris isolément, ils fonctionnent : l’agglomération lyonnaise voit sa population croître de manière continue ainsi que sa production de richesses.

Une métropole accueillante et solidaire… avec les cadres et les touristes !

De quoi nourrir, sans nul doute, le troisième axe stratégique du futur PLUH ? Le Grand Lyon vise en effet l’objectif d’une « agglomération plus accueillante et solidaire ». Avec un dynamisme économique avéré (et envié par de nombreux voisins), tous les ingrédients semblent réunis pour faire de Lyon un laboratoire de la ville pour tous, qui réussit et tire vers le haut les plus aisés comme les plus modestes.

Seulement voilà, l'équation, paradoxalement, peine à fonctionner. La cartographie statistique de l’INSEE montre combien, entre 1975 et 2013, les arrondissements de Lyon se sont littéralement vidés de leurs ouvriers et employés (https://www.insee.fr/fr/statistiques/2534541). Cette fuite des ménages les plus modestes est vouée à se poursuivre : l’attractivité métropolitaine favorise une pression immobilière de plus en plus forte, et donc une flambée continue des prix, qui induisent une « sélection à l'entrée. »

A l’embourgeoisement de Lyon et à la gentrification de ses quartiers populaires, s’est ajoutée une nouvelle pression non négligeable, liée aux politiques touristiques portées par la marque « Only Lyon ». La patrimonialisation du centre-ville (label Unesco, festivals, congrès…) induit un phénomène de airbnbsation : les logements se transforment en meublés de tourisme et se soustraient à l’offre résidentielle, à tel point que la métropole s'efforce aujourd'hui d'endiguer un phénomène qu'elle a elle-même engendré.

Cet apartheid géographique n’était vraisemblablement pas dans les intentions de l’exécutif métropolitain mais est devenu, d’évidence, une conséquence collatérale de son obsession d’attractivité. Pour compenser cette distorsion, certains élus se battent pour accroître l’offre de logements sociaux et pour assurer une plus grande mixité sociale. Seulement le prix du foncier est devenu tel que les bailleurs sociaux peinent à proposer sur Lyon des logements pour les plus modestes (PLAI) en nombre suffisant. La commune de Lyon parvient statistiquement à respecter les ratios de logements sociaux réglementaires mais une analyse plus fine, détaillant la typologie proposée (PLAI, PLUS, PLS), en fonction du niveau de ressources, montre une inadéquation croissante entre l’offre et le besoin réel des familles modestes, sur des arrondissements fortement en tension.

Une population plus importante… toutes choses étant égales par ailleurs ?

D'aucuns s'inquiètent par ailleurs d'une croissance mal maîtrisée qui puisse desservir y compris les classes moyennes et les ménages les plus aisés.

L’aménagement de la cité, pour une bonne partie délégué à l’initiative privée, permet certes de reconvertir d’anciens quartiers industriels en quelques années mais au prix, parfois, d’une densité urbaine excessive (rentabilité des opérations immobilières oblige) qui impacte la qualité de vie des futurs résidents.

A cela s’ajoute un déficit d’équipements publics criant : la ville peine à construire des groupes scolaires et, sur certains quartiers, place ses écoliers dans des préfabriqués. Le manque de places en crèche est également avéré : les familles se reportent sur une offre privée très onéreuse. Quant aux équipements sportifs, la ville avoue à demi-mot un taux d’équipement extrêmement faible pour les piscines et gymnases.

Des collectivités qui innovent et construisent... au détriment de l’existant

L'agglomération s'est elle-même piégée dans sa stratégie d'expansion : à flécher les investissements vers des projets à fort impact pour l’image de la ville (rénovation des berges, grand stade, musée pharaonique, quartier d’affaires…), elle fait nécessairement l’impasse sur le développement –voire le simple entretien- des services publics du quotidien tournés vers les familles. Au risque de devoir vendre progressivement le patrimoine public aux investisseurs privés, afin de renflouer temporairement les caisses.

A ce jeu-là, la ville de Lyon, la métropole ou encore l’Etat sont naturellement amenés à faire de mauvais choix. Sur un seul mandat et sur le seul secteur de la Croix-Rousse, les pouvoirs publics ferment ainsi un internat, des bains-douches, une école maternelle, une salle de spectacles culturels, un centre d’hébergement d’urgence (pour le convertir en hôtel de luxe), une école des beaux-arts (pour des logements de très haut standing), des antennes locales du centre communal d’action sociale…

Nous aurions pu penser que le dynamisme métropolitain qui se traduit par d'importantes retombées économiques, permettrait au secteur public de corriger les distorsions sociales par une plus juste redistribution. Pourtant, la puissance publique semble s'être embourbée dans un modèle de développement qui l'oblige, progressivement, à perdre ses prérogatives pour rester compétitive.

Ainsi, pour favoriser la croissance urbaine et économique, le politique se doit d'injecter chaque année des millions d’euros en infrastructures (équipements, voiries, grands projets…), tout en réduisant la voilure sur ses budgets de fonctionnement, afin de conserver sa capacité d'investissement. Cette équation est ubuesque : chaque nouvel équipement produit par la collectivité génère immanquablement des frais de fonctionnement fixes sur la durée : entretien, maintenance, fluides, animation, gardiennage… Plus la collectivité produit, plus elle génère des frais de fonctionnement, se révélant d'autant plus élevés que les équipements se doivent de grossir pour la mise en compétition métropolitaine...

A titre d’exemple, la Ville de Lyon a engagé en interne un « plan de marges de manœuvre », une litote pour expliquer qu’elle tente désormais de contenir son nombre d'agents… à niveau équivalent. Ainsi, pour un poste créé dans un équipement public nouvellement construit (un agent pour une nouvelle école), la ville s’oblige à supprimer un poste dans un autre secteur (un agent dans une ancienne crèche ?). Il ne faut pas être fin gestionnaire pour comprendre que dans une métropole en extension, cette belle mécanique est déjà enrayée, obligeant la ville à fermer certains équipements pourtant utiles pour pouvoir en ouvrir d’autres par ailleurs…

A qui profitent le rayonnement et l’attractivité de la métropole ?

L'agglomération a ainsi impulsé une dynamique de croissance effrénée de son territoire, sans s’être donné les moyens de réguler et de gérer cette expansion.

Face à cet effet ciseau, pour lequel ville et métropole poussent des cris d'orfraie dans la recherche de l'équilibre budgétaire (deux collectivités pourtant parmi les plus riches de France…), les exécutifs politiques délèguent la gestion de nombre de services publics au secteur privé, soit disant pour générer des économies.

Distribution de l’eau, gestion des transports urbains, collecte des déchets, chauffage urbain, ligne de tram vers l'aéroport, périphérique nord… Autant de domaines où la collectivité contient ses prélèvements obligatoires... tout en soumettant ses concitoyens à des tarifs d’usage élevés au quotidien !

Les exemples sont nombreux : contrat léonin de Veolia reconduit sur la distribution de l’eau ; monopole organisé par Vinci sur le Rhône-express pour un prix tout à fait indécent ; abonnement TCL (Keolis) excessivement cher dans les études comparatives ; abonnement Decaux en augmentation pour les Velov malgré des contrats publicitaires déjà juteux sur l’espace public ; Dalkia reparti pour 25 ans sur le chauffage urbain malgré ses dérives de prix et ses contentieux…

Ce report de charges sur les habitants, y compris les plus modestes, revient à un désengagement de la collectivité incapable d'assumer son développement de manière soutenable. Il profite aux grands groupes économiques capables d'assurer des services titanesques, dimensionnés à l’échelle d’une agglomération, ceci à la place de la puissance publique. Il faut y voir aussi un choix politique de développement : attirer sur l'agglomération des grands noms de l’économie et leurs capitaux pour favoriser la croissance.

Une métropole excluante, avec une sélection à l’entrée

Résultat, la boucle est bouclée : dans une métropole où la pression immobilière est continue (sélection sociale par le logement) et les services à la personne sont de plus en plus difficilement accessibles (sélection sociale par le niveau de vie), seuls les ménages les plus favorisés peuvent continuer de s’installer... au bénéfice d'une métropole finalement pas si malheureuse de concentrer un maximum de richesses.

La métropole, par son rayonnement et son attractivité, génère en définitive un territoire profondément excluant, qui écarte mécaniquement les populations modestes en banlieues ou dans des communes périphériques plus lointaines. « L'agglomération accueillante et solidaire » demeure une incantation louable mais inatteignable dans un tel système.

En témoigne la difficulté de la métropole à gérer l'accueil d'urgence de quelques centaines de migrants (et de mineurs qui relèvent réglementairement de sa responsabilité !), entassés dans des campements de fortune, quand des milliers de touristes sont accueillis, chaque mois, dans des conditions hôtelières optimales.

La métropole, inégalitaire en son sein, inégalitaire avec ses voisins

L’agglomération « accueillante et solidaire » interroge aussi sur son rapport aux territoires voisins. Si la métropole génère un tri social en son sein, elle promeut aussi une vision concurrentielle des territoires (induit par « l’attractivité et le rayonnement »), dans une logique de marché où tous les moyens sont bons pour jouer des coudes dans les classements internationaux.

Si dans cette bataille territoriale, les grandes métropoles ont les armes nécessaires pour rivaliser entre elles, elles mettent en revanche à mal les équilibres territoriaux nationaux, en aspirant richesses et populations. Les territoires périurbains, les territoires ruraux, les villes moyennes, les départements éloignés des zones de rayonnement, deviennent ce que certains ont dénommé une « France périphérique », ou une « France en déclin ». La « stratégie du ruissellement », vantée par les néolibéraux, semble bien peu redistributrice dans un système bâti in fine sur une logique très pragmatique de « gagnant/perdants ».

Ainsi, des villes comme Saint-Etienne ou Bourg-en-Bresse peinent à exister, à impulser une activité économique propre, à proposer une offre universitaire suffisante face à Lyon ou Grenoble, et en définitive à conserver leur population. Le départ récent de l’entreprise « Blédina » de Villefranche-sur-Saône sur Lyon est symptomatique : déshabiller Pierre pour habiller Paul, mais toujours dans le même sens. Il n’y a pas de logiques de coopération et d’équilibre possibles face aux politiques renforcées de marketing territorial.

Pire, cette asymétrie des territoires qui fragilise les plus petits, peut aussi desservir les plus grands et porter préjudice au dernier objectif affiché dans le nouveau PLUH, à savoir « une agglomération plus durable ».

Une métropole condamnée à étouffer progressivement

Car face à une agglomération qui croît de manière continue, il est de plus en plus compliqué d’organiser les mouvements pendulaires entre ville-centre et villes voisines (Bourgoin-Jallieu, Saint-Etienne, Bourg-en-Bresse, Vienne…). L’attractivité lyonnaise génère un trafic de plus en plus important, matins et soirs, à tel point qu’il faut imaginer aménager l’A45 entre Lyon et Saint-Etienne, créer un tronçon ouest du périphérique… dans un mouvement inéluctable d’asphyxie progressive de la métropole.

La région parisienne, comme toutes les grandes métropoles de ce monde, peut témoigner d’ores et déjà de l’impossible gestion du trafic qui modifie en profondeur, et définitivement, la qualité de vie : temps de trajet quotidien, pollution atmosphérique, répercussions sur la santé des habitants, nuisances sonores et olfactives, dégradation du patrimoine… A quand un flash-info qui nous informera, chaque matin, qu’il faut compter entre 10 et 20km de bouchons cumulés sur l’agglomération lyonnaise ?

Les métropoles, dans leur objectif « d’attractivité et de rayonnement », favorisent par ailleurs l’étalement urbain et l’urbanisation des terres arables. Les lotissements grignotent progressivement le département du Rhône et la ceinture verte lyonnaise se réduit progressivement à peau de chagrin.

Lorsque le PLUH évoque le maintien de la nature en ville, les espaces verts pèseront bien peu face aux enjeux économiques des promoteurs. « L’agglomération plus durable » est alors une intention communicante qui se traduit essentiellement par le concept de « smart city », où des « data centers » énergivores et des « véhicules verts » (on attend toujours) tentent vainement de réguler les excès de la ville avec des prétendus dispositifs intelligents qui l’auraient été bien plus si nous l’avions été avant eux.

Les oreilles d’âne du roi Midas

Monsieur le commissaire, je serais président de la métropole ou maire d’une commune de l’agglomération, je signerais des deux mains ce plan local d’urbanisme et de l’habitat accueillant, solidaire, attractif, rayonnant et durable. Pour assurer la pérennité de mon mandat, sur le court terme, je m’inscrirais dans l’air du temps, en suivant la logique de compétition des territoires (surtout en faisant partie des gagnants !).

Je serais en revanche simple habitant ou commissaire-enquêteur, je revisiterais avec beaucoup de plaisir mes classiques, notamment la tragi-comédie du roi Midas, pour me questionner sur la soutenabilité d’un tel système. Dans la mythologie grecque, Dyonisos, divinité, remercie le roi Midas en lui accordant un vœu. Midas demande à pouvoir transformer en or tout ce qu’il touche. Incapable de manger et de boire, il supplie alors le dieu de reprendre son présent.

La fable de Midas est la traduction mythologique de la recherche du bonheur par l'accumulation de richesses : la métropole pense pouvoir combler ses désirs d'accumulation avec une attractivité scintillante et sans limite. Cette propension à une croissance irréfléchie pourrait bien l’empêcher, à terme, de disposer de biens aussi fondamentaux que l’air, la terre ou encore le vivre-ensemble. Dans une variante de la mythologie grecque, le roi Midas finit avec des oreilles d’âne. Souhaitons très sincèrement à la métropole d’en rester là.



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