Sauvons la liberté pédagogique des profs de lettres en lycée ! #TouchePasAMonBacFrançais

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La réforme des programmes de français envisagée pour les années de 2de et 1re, ainsi que des épreuves correspondantes au baccalauréat remet profondément en cause les pratiques qui avaient cours jusqu'ici, et risque de faire perdre leur motivation aux derniers professeurs de lettres passionnés de l’Éducation Nationale.

Trois points semblent importants à retenir, qui s'avèrent particulièrement inquiétants :

1) L'introduction de la « leçon de grammaire » au lycée

Les nouvelles consignes sont claires : « Si l'étude de la littérature constitue le cœur de l'enseignement du français au lycée, le travail sur la langue doit y retrouver une place fondamentale, comme c'est le cas au collège » et « Les apprentissages du collège doivent être confortés et renforcés tout au long des années de 2de et de 1re ». L'étude de la grammaire, qui se limitait surtout aux heures d'accompagnement personnalisé au lycée, va désormais prendre une place essentielle dans le cours traditionnel de français – laissant, de facto, moins de place pour l'étude de la littérature car les heures de français n'augmenteront pas.

Les notions à voir en 2de et 1re seront les suivantes :
> les accords dans le groupe nominal et entre le sujet et le verbe
> le verbe et ses valeurs temporelles, aspectuelles, modales ; la concordance des temps
> les relations au sein de la phrase complexe
> la syntaxe des propositions subordonnées relatives
> les subordonnées conjonctives utilisées en fonction de compléments circonstanciels
> l'interrogation : syntaxe, sémantique et pragmatique
> l'expression de la négation

Il est à noter que, pour celles et ceux qui auraient déjà enseigné en collège ces dernières années, ces différentes notions étaient normalement étudiées en 4ème et 3ème. Est-ce à dire qu'elles n'ont pas été suffisamment travaillées ? Ou que les élèves ne les ont pas véritablement assimilées ? Quoi qu'il en soit, on déplace vers le lycée un problème qui aurait dû être réglé en amont, au niveau collège. Plutôt que de développer les EPI, il eût mieux valu travailler sérieusement la grammaire ! Par ailleurs, la mise en place de petites évaluations pour mesurer l'acquisition de ces notions grammaticales, qui pouvaient être envisagées ponctuellement pour certaines classes en difficulté en 2de, semblent généralisées et exigées, quelle que soit la classe que l'on aurait en charge ! Il est à craindre que ces leçons de grammaire apparaissent comme ennuyeuses pour de nombreux élèves, et les dissuadent de poursuivre des études littéraires après leur baccalauréat...

Le Ministère, qui se targuait de vouloir recentrer l'apprentissage sur les fondamentaux en primaire, devrait, par souci de cohérence, mettre TOUT en oeuvre pour que les notions essentielles de grammaire soient VÉRITABLEMENT maîtrisées en fin de collège, afin que les connaissances des élèves dans ce domaine leur permettent d'aborder sereinement les lectures analytiques et commentaires en lycée, et que ce dernier accorde toujours une place prépondérante à l'étude de la littérature. 

Cela pourrait commencer, déjà, par la suppression des tests de positionnement à l'entrée en 2de - inutiles, voire trompeurs sur le niveau réel des élèves - et une refonte du brevet pour qu'il soit plus exigeant et mesure vraiment les acquis des collégiens. 

2) Des œuvres intégrales imposées nationalement par le Ministère

Aucun professeur de lettres ne vous dira qu'il fait ce métier pour le salaire. Alors qu'est-ce qui peut bien attirer un étudiant féru de littérature vers l’Éducation Nationale, et particulièrement le lycée ? Tout simplement la possibilité de transmettre sa passion à ses élèves, de leur faire découvrir les œuvres qui l'ont forgé, constitué, et de leur en donner le goût.

Or, qu'envisage le Conseil Supérieur des Programmes ? D'imposer quatre œuvres intégrales nationalement, pour un « programme annuel renouvelé par quart tous les ans ». Autrement dit, faire perdre l'un des derniers atouts attractifs du métier d'enseignant : sa liberté pédagogique ! Notre plaisir était jusqu'ici de nous demander quelles œuvres nous pourrions étudier avec nos classes, en fonction de nos goûts, des leurs, de leur niveau global. Les lectures que nous faisions sur notre temps libre pouvaient être exploitées en guise d’œuvres intégrales, et cela permettait un investissement permanent et enthousiaste, et cet engouement était perceptible par nos élèves, renforçant leur motivation dans le travail et, plus généralement, leur appétence littéraire.

Dès lors, sans cette précieuse liberté pédagogique, quels seront encore les étudiants désireux de passer le CAPES, le CAFEP ou l'Agrégation ? Il y en aura très certainement, mais dont la seule finalité sera d'avoir un emploi stable – ce qui, il faut bien le dire, devient un luxe de nos jours !

3) De nouvelles épreuves anticipées

A l'écrit :


La dissertation littéraire portera désormais « sur une œuvre [intégrale] étudiée pendant l’année et sur le parcours associé au sein duquel elle s’inscrit. » Les élèves devront-ils toujours répondre à une question générique, leur permettant de faire l'étalage de leur culture littéraire - acquise en classe et en dehors – et les préparant efficacement à la dissertation philosophique en Terminale ? Il faut l'espérer, et ne pas limiter la réflexion à l’œuvre imposée au programme – comme cela se fait pour le cours de littérature en Terminale L. Sinon, ni le professeur ni les élèves ne pourront plus bénéficier de cet espace de liberté et d'ouverture intellectuelle qu'est la dissertation générique !

On note par ailleurs la disparition de l'écriture d'invention. Certes, elle était très difficile à évaluer pour bon nombre de collègues le jour du baccalauréat, et très souvent, les productions se révélaient vraiment indigentes. Mais elle avait l'avantage de proposer un espace de liberté et d'épanouissement pour les élèves imaginatifs et à l'aise avec leur plume – et il en demeure encore ! Surtout, elle permettait de s'assurer que les élèves maîtrisassent, entre autres, la concordance des temps, à laquelle ils doivent être sensibles, en français comme en langues étrangères. Ce n'est pas lors du commentaire ni lors de la dissertation que les élèves pourront manifester leur maîtrise de cette compétence rédactionnelle essentielle. Et puisque nous aimons la littérature, peut-on s’accommoder de la disparition du seul exercice un tant soit peu artistique du baccalauréat de français ?

Un exercice ne concernera que les élèves des séries technologiques : la contraction suivie d'un essai. La contraction portera sur « un texte argumentatif qu’il s’agit de résumer et de reformuler de manière précise, en en respectant l’énonciation, la thèse, la composition et le mouvement ; l’essai prend appui sur un corpus de textes d’idées pour répondre de manière construite et argumentée à une question sur le thème qui y est abordé. » L'essai ressemble a priori à l'exercice actuel de la question sur le corpus ; la contraction est toute nouvelle. Cependant, est-il pertinent de proposer un exercice radicalement différent de celui destiné aux élèves de la série générale ? Tous les élèves de 2de générale et technologique devront-ils être formés à tous ces exercices différents, même si certains en verront disparaître l'année suivante ?

A l'oral :

L'entretien, qui complète la traditionnelle explication de texte prendra dorénavant « appui sur la présentation d’un dossier proposé par l’élève et réunissant, sur un objet d’étude, la référence d’une lecture cursive, un approfondissement documentaire, un prolongement artistique et culturel, et un écrit d’appropriation. » Alors que les élèves arrivaient traditionnellement sans notes ni support devant l'examinateur – même si on tolérait de plus en plus ces dernières années qu'ils regardassent leur descriptif, signe des temps nouveaux -, force est de constater que leur travail va être bien plus aisé. Ils auront moins à solliciter leur mémoire et à mettre en relation les textes les uns avec les autres, à développer leur pensée, ex nihilo. A l'instar de tout ce qui a été décidé ces dernières années, il semble que nous nous dirigions donc vers davantage de bienveillance et moins d’exigence...

Chers collègues, si nous voulons préserver un lycée et un baccalauréat exigeants et cesser ce nivellement par le bas en marche depuis trop longtemps, il est grand temps de nous mobiliser ! Utilisez le hashtag #TouchePasAMonBac et rejoignez le collectif des Stylos rouges pour faire entendre votre colère !