Maintenons l'enseignement de la littérature en baccalauréat professionnel

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Mais, Antigone, en fait, elle est comme nous, c'est une rebelle !?

Ce sont avec ces paroles d'élèves de lycée professionnel que nous souhaitons ouvrir cette tribune. Elles témoignent, contrairement aux idées reçues, de leur goût, de leur intérêt pour la littérature et surtout de la place que les textes de notre patrimoine littéraire occupent dans leur construction personnelle et dans leur imaginaire.
Le lycée professionnel va connaître prochainement une réforme d'ampleur qui concernera l'ensemble des disciplines dont les enseignements généraux.
Nous avons tout d'abord découvert, grâce aux médias, que le nombre d'heures affectées aux lettres et à l'histoire-géographie serait réduit (103 heures de moins sur les 3 années du lycée professionnel). Ces jeunes sont parfois, souvent, en délicatesse avec l'expression écrite et les savoirs "savants" comme l'histoire ou la géographie. Ils ont par conséquent besoin de travailler la langue, et qu'elle les travaille pour être capables de nommer le monde, de le comprendre et y trouver ainsi leur place. Pour cela, il faut que leur formation comprenne un nombre conséquent d'heures dédiées à ces enseignements. Nous n'en prenons manifestement pas le chemin.
En second lieu, la réforme évoque « une rénovation des enseignements généraux afin de les contextualiser et de les articuler avec les enseignements professionnels pour donner du sens aux apprentissages. » Nul besoin d'une analyse de texte poussée pour comprendre la signification d'un tel changement et craindre que la littérature ne soit évacuée au profit de contenus fonctionnels (écrire une lettre de relance, partir d'une situation en entreprise pour étudier l'argumentation...). Outre le fait que ce type d'enseignement lié à la spécialité (EGLS) et mené en co-intervention avec les professeurs d'enseignement professionnel existe déjà, il nous apparaît que réduire les lettres au français (jamais le mot lettres n'est employé dans ce projet) comporterait le risque d'aborder la langue sous un angle techniciste consistant à la manipuler comme un simple outil qui la vide de sa substance émotionnelle et intellectuelle.
Nous accordons déjà du temps dans nos cours à l'étude de la langue et nous continuerons à enrichir le vocabulaire, à améliorer l'orthographe ou la syntaxe des écrits de nos élèves mais nous voulons qu'ils puissent continuer à s'émouvoir avec Ronsard ou Prévert, s'indigner avec Voltaire ou Aimé Césaire, s'engager avec Sartre, voyager avec Saint-Exupéry ou Jules Verne.
Ils y ont droit, au même titre que tous les élèves de l'école républicaine dont le projet émancipateur demeure notre horizon, chaque jour, chaque heure que nous consacrons à éduquer, à transmettre, à enseigner. Nous défendons l'idée que l'accès aux textes de notre patrimoine littéraire constitue un enjeu démocratique majeur dans la mesure où il peut répondre, entre autres, à l'objectif de l'égalité des chances qui revient comme une antienne mais que l'on ne se donne pas la peine d'atteindre. La preuve. Qui, sinon l'école offrira à ces jeunes, pour qui les oeuvres littéraires sont souvent inaccessibles à la fois sur le plan matériel et symbolique, l'opportunité de découvrir ce que la littérature recèle de possibles ?
Nos détracteurs répondront : la littérature est-elle utile pour peindre un mur, fabriquer un meuble ou réparer une voiture ? De tout évidence, non. Mais elle n'est pas non plus utile pour élaborer un programme informatique, étudier un virus au microscope, rendre un jugement et même diriger un ministère. La littérature ne permet pas de faire, elle permet d'être. Le lycée professionnel forme certes des futurs travailleurs mais il a pour mission de former des individus et des citoyens libres, autant que faire se peut.
A-t-on imaginé dans la réforme du baccalauréat général diminuer drastiquement les heures consacrées aux lettres et proposer aux élèves de n'étudier que des fiches techniques ou rédiger des écrits fonctionnels (lettre de motivation....) ? Étonnamment non. Alors pourquoi priver nos jeunes des lycées professionnels de ce grand souffle des lettres véhiculant des émotions, des pensées, des visions du monde, et qui, seul, peut détourner les vents mauvais de la peur, du repli sur soi, de la haine, de l'intolérance et du fanatisme qui se lèvent aujourd'hui en France et dans le monde ?
Enfin, privés de ce socle culturel, de cet héritage fondateur, les élèves de lycée professionnel seront encore davantage discriminés lorsqu'il s'agira de mener à bien leurs études supérieures, lesquelles, en BTS notamment, requièrent de solides compétences en français et une culture générale nourrie aussi de références littéraires. Est-ce à cela que nous voulons les mener ? Pourquoi les condamner à l'inculture ? Ou pour poser la question autrement : qui a peur de ces jeunes Antigone ?

 



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